Même les plus rétifs de l’ag­gloméra­tion parisi­enne ne peu­vent pas ignor­er les immenses pos­si­bil­ités ciné­matographiques qu’of­fre une telle diver­sité de quartiers, d’ar­chi­tec­tures et de pop­u­la­tions: la décep­tion est d’au­tant plus grande que la grande absente est Paris elle-même. Aucune vision de l’e­space n’est pro­posée dans la plu­part des courts métrages, aucune représen­ta­tion un tant soit peu nou­velle des lieux top­iques n’ap­pa­raît à l’im­age. Si l’on exclut les œuvres de Bruno Poda­ly­dès, Isabel Coix­et et d’Alexan­der Payne, on ne trou­ve dans cet ouvrage col­lec­tif que dis­cours lénifi­ants sur l’amour, la tolérance ou les pré­ten­dues habi­tudes parisi­ennes.

Le cast­ing est impres­sion­nant: Gus Van Sant, les frères Coen, Olivi­er Assayas ou Wes Craven… les dix-huit courts pro­posés, puisque deux d’en­tre eux ont été coupés au mon­tage (sans per­mis­sion des réal­isa­teurs d’ailleurs), sont tous réal­isés par des cinéastes plus ou moins recon­nus pour quelques films remar­quables. Le principe de la com­mande peut être un moyen fer­tile de jouer avec les oblig­a­tions de lieu, de temps ou de thèmes. Le choix des lieux, clichés par excel­lence, comme la Bastille, les Tui­leries, les quais de Seine, le métro, le café aurait égale­ment pu être l’oc­ca­sion de retraiter la mise en scène de ces quartiers filmés un nom­bre incal­cu­la­ble de fois. On s’é­tait pris à rêver de films jouant sur le Paris carte postale d’Amélie Poulain, le Paris grouil­lant de monde ou désert en plein été. Au lieu de cela, on nous mon­tre un Paris by night, une ville vis­itée par des touristes impres­sion­nés des tré­sors qu’elle recèle.

C’est bien sim­ple, on ne voit pas Paris: quelques rues à peine, un ate­lier d’artiste dans un Marais plate­ment filmé par le très tal­entueux Gus Van Sant, des apparte­ments bour­geois… l’in­ca­pac­ité de la plu­part des par­tic­i­pants de coller à ce que Paris est, une grande ville, est démon­trée dans le rétré­cisse­ment des points de vue de chaque quarti­er choisi: le XXe est résumé au Père-Lachaise (et à une vul­gaire his­toire d’amour devant la tombe d’Oscar Wilde, deman­dons à Wes Craven pourquoi il a délibéré­ment oublié le lieu au prof­it de son cou­ple mignon de futurs mar­iés noyé dans le sym­bole de la mort et de la renais­sance), et les quais de Seine sont réduits à un lieu de drague ridicule qui se finit d’ailleurs bien loin de la Seine, devant la Mosquée de Paris, où le grand-père d’une ado­les­cente voilée nous rap­pelle avec le bon sens de nos aînés qu’« il est impor­tant de con­naître notre his­toire ».

Car c’est aus­si le ridicule et le con­venu qui car­ac­térisent ces films: on s’a­muse encore d’un Eli­jah Wood en vam­pire, on se tient franche­ment les côtes en enten­dant Juli­ette Binoche sur la Place des Vic­toires dire que sa force vient de Dieu, on s’én­erve de la vision étriquée d’une bour­geoise du XVIe arrondisse­ment (qui, vis­i­ble­ment, ne con­tient que d’af­freux ten­ants du pire des esclavagismes mod­ernes) qui exploite sa nounou, on s’en­nuie d’un Quarti­er latin de comp­toir où Depar­dieu offre un verre de rouge à Gena Row­lands avec un jazz d’as­censeur en bruit de fond, on regrette une red­ite col­oriste de Bar­ton Fink dans la sta­tion Tui­leries des frères Coen (qui s’achève sur la Con­corde s’éteignant, quelle orig­i­nal­ité!), on hésite à par­tir devant un Olivi­er Assayas peu inspiré qui n’a fait du quarti­er des Enfants rouges qu’un lieu de vente de drogues pour comé­di­ennes améri­caines. Si aucune image économique, cul­turelle ou humaine n’est en jeu ici, il y a une mul­ti­pli­ca­tion las­sante de fauss­es his­toires, de faux témoignages urbains, de fauss­es bonnes idées. Un cat­a­logue de pub­lic­ité.

Dans ce bric-à-brac d’in­sipi­des références et de vides clichés, on peut cepen­dant trou­ver trois courts-métrages supérieurs. Le thème d’Alexan­der Payne se démar­que des autres: une Améri­caine décou­vre Paris en touriste avant de se l’ap­pro­prier, ou com­ment il est pos­si­ble de faire un film sur une ville et les sen­ti­ments qu’elle entraîne, au lieu de filmer des sen­ti­ments plats dans une ville anonyme. Mais, là encore, le court-métrage ne tient pas toutes ses promess­es en s’englu­ant peu à peu dans une abon­dance fic­tive d’é­mo­tions. La réus­site de cet ensem­ble reste le court de Bruno Poda­ly­dès qui ouvre la marche. Ce dernier filme Mont­martre sans le Sacré-Cœur et avec sa vie quo­ti­di­enne, ses trot­toirs, ses prob­lèmes de sta­tion­nement prop­ices aux énerve­ments, ses bruits inces­sants. Dans une his­toire de frôle­ment de mains, de con­tacts entre deux soli­tudes, il nous livre une véri­ta­ble ren­con­tre urbaine, non dénuée de la sen­su­al­ité dont les autres amourettes sem­blent inca­pables. Moins inspiré mais fort émou­vant, la Bastille d’Is­abel Coix­et fait sub­tile­ment le lien entre intérieur et extérieur, entre un Paris des cafés où l’on par­le, et un Paris mort-vivant qui con­tient dans ses habi­tats le silence des intim­ités.

Le pari était risqué et n’est donc pas tenu. Paris ne sem­ble même pas être un véri­ta­ble décor de ciné­ma: c’est un sim­ple lieu qui per­met de faire pass­er des mes­sages con­venus sans émo­tion ou imag­i­na­tion. À tel point qu’on ne com­prend que rarement pourquoi Paris a été choisi par ces réal­isa­teurs. On aurait aimé un Paris réin­ven­té, tourné, trit­uré, vivant. On a une suite de courts-métrages de com­man­des, prob­a­ble­ment faits dans la pré­cip­i­ta­tion, des per­son­nages mal inter­prétés, et des coquet­ter­ies scé­nar­is­tiques vaines. Voyons les trois courts-métrages de qual­ité, revoyons le Paris vu par de Rohmer, Truf­faut, Chabrol ou Godard, et promenons-nous dans les rues.