Qui aurait cru qu’Alexander Payne réalis­erait un jour un bon film ? Du moins un deux­ième : on l’oublierait presque – c’était, après tout, au siè­cle dernier –, mais on lui devait déjà L’Arriviste, qui per­mit à Reese With­er­spoon d’imposer son irré­sistible bagou. Win­ter Break se présente comme une res­pi­ra­tion bien­v­enue au sein d’une œuvre habituelle­ment con­finée dans le reg­istre de la comédie dra­ma­tique embour­geoisée et cabo­tine. À Jack Nichol­son et Bruce Dern suc­cède aujourd’hui Paul Gia­mat­ti, certes plus jeune, mais tout aus­si gri­maçant en pro­fesseur de let­tres clas­siques guindé et intraitable. Dès les pre­mières sec­on­des, on craint le pire devant l’esthétique Nou­v­el Hol­ly­wood vin­tage adop­tée par Payne, qui va jusqu’à repro­duire les logos d’époque et les craque­ments d’un vinyle tout juste posé sur une pla­tine. La chan­son qui résonne alors, d’une sincérité désar­mante, s’appelle Sil­ver Joy, et bien qu’interprétée par un chanteur con­tem­po­rain, Damien Jura­do, elle ressem­ble à s’y mépren­dre à un clas­sique folk exhumé des années 1970, à l’orée desquelles se situe l’action de Win­ter Break. Un même ver­tige tem­porel s’installe chez le spec­ta­teur à mesure que le générique égrène ses tableaux d’hiver, aus­si dépouil­lés qu’accueillants. La pho­to d’Eigil Bryld, en numérique mais qui vise à retrou­ver la tex­ture du 16mm, par­ticipe beau­coup de cette sen­sa­tion : loin de les figer dans une recon­sti­tu­tion d’époque, la lumière sem­ble envelop­per les per­son­nages d’une douceur coton­neuse. En quelques plans, une émo­tion prend forme, que jamais Payne n’avait su jusqu’ici fig­ur­er avec une telle sim­plic­ité. On s’en étonne d’autant plus qu’il est générale­ment davan­tage à son aise en sur­plomb ; une posi­tion dont le titre de son film précé­dent, Down­siz­ing, four­nis­sait l’allégorie involon­taire.

The Holdovers, le titre orig­i­nal de ce huitième long-métrage, désigne les pen­sion­naires d’un pres­tigieux lycée privé de la Nou­velle-Angleterre con­traints de pass­er les fêtes de Noël sur place, en rai­son de l’impossibilité pour leurs par­ents de les récupér­er. Chaque année, un pro­fesseur se col­tine la garde de ces jeunes gens dorés sur tranche, avec pour seule autre com­pag­nie celle d’une cuisinière et d’un agent d’entretien. Cette fois-ci, c’est au tour de Paul Hunam (Gia­mat­ti), copieuse­ment détesté de ses élèves comme de ses pairs, de les super­vis­er. À la suite d’une pirou­ette scé­nar­is­tique, il ne reste bien­tôt plus qu’un lycéen, le tur­bu­lent Angus Tul­ly (Dominic Ses­sa dans son tout pre­mier rôle), déjà ren­voyé de plusieurs étab­lisse­ments à la suite du divorce de ses par­ents. Une prévis­i­ble fil­i­a­tion con­trar­iée se noue entre lui et Hunam, sous les aus­pices de Mary Lamb, la can­ti­nière noire endeuil­lée par la perte récente de son fils, diplômé de la même académie et tué au Viêt Nam avant d’avoir eu 20 ans. C’est elle le cœur bat­tant du film, et pas seule­ment grâce à l’interprétation de Da’Vine Joy Ran­dolph, qui insuf­fle beau­coup de dig­nité à l’expression du cha­grin de cette femme sans rien dis­simuler de ses faib­less­es. La diver­sité et la mix­ité sociale ici à l’œuvre, de plus en plus évi­dentes à mesure que le trio s’aventure hors du cam­pus, appa­rais­sent comme haute­ment improb­a­bles dans les envi­rons de Boston en 1970 : cette troupe dis­parate devient une famille recom­posée de cir­con­stance où cha­cun comble momen­tané­ment sa soli­tude en faisant l’expérience de l’altérité, dans une utopie réc­on­cil­i­atrice aux airs de cocon neigeux. Et mal­gré leur isole­ment géo­graphique, ces réprou­vés sont régulière­ment rat­trapés par les remous de l’histoire améri­caine du moment, qu’une con­fronta­tion avec deux vétérans dans un bar fait sur­gir du hors-champ. Sans se mon­tr­er aus­si buis­son­nier que Hal Ash­by, auquel il a été com­paré, Payne retrou­ve dans ce con­te de Noël la spon­tanéité et la lib­erté de ton de l’auteur de Harold & Maude et de La Dernière corvée, autre réc­it de déten­tion qui pre­nait comme ici la forme d’un road movie éman­ci­pa­teur. « Win­ter Break est une accu­mu­la­tion de clichés recy­clés avec une ten­dresse si immé­di­ate que Payne donne l’impression qu’il vient d’en faire la décou­verte », observe Richard Brody dans sa cri­tique par ailleurs mit­igée du New York­er. C’est à cette ten­dresse jamais feinte que le film doit sa mod­este mais réelle réus­site.


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