À peine sor­ti des Gold­en Globes, où il a rem­porté le pres­tigieux duo des prix du meilleur réal­isa­teur pour Alexan­der Payne, et du meilleur acteur pour George Clooney, le nou­veau film du réal­isa­teur de Side­ways arrive en France. Nou­veau film ? Les spec­ta­teurs qui se sou­vi­en­nent de son précé­dent long métrage auront pour­tant le sen­ti­ment tenace d’a­vancer en ter­rain con­nu. Heureuse­ment, dans le ciné­ma d’Alexan­der Payne, il s’ag­it avant tout d’aller au-delà du super­fi­ciel.

L’heure est à la surenchère explica­tive : après le som­maire sym­bol­ique du Melan­cho­lia de Lars von Tri­er, voici le préam­bule de The Descen­dants, où le per­son­nage prin­ci­pal inter­prété par George Clooney nous présente par le menu tout l’en­jeu du film[1]. Puisqu’il n’est pas ques­tion d’en faire mys­tère, voici l’en­jeu en ques­tion : vivre à Hawaï, c’est bien joli, mais ça n’empêche pas d’être frap­pé par le mal­heur. Même lorsqu’on porte le régalien patronyme de Matthew King, riche avo­cat fonci­er qui voit sa femme avoir un acci­dent qui la plonge dans le coma. D’au­tant qu’à cette occa­sion, il appren­dra qu’elle avait un amant…

Voilà qui, suiv­ant les canons hol­ly­woo­d­i­ens, promet une chute d’au­tant plus ver­tig­ineuse que le point de départ de notre per­son­nage prin­ci­pal est élevé, une charge de pathos bru­tale, une morale effi­cace et sim­pliste… Alexan­der Payne, heureuse­ment, main­tient la barre de son ciné­ma : tout, dans The Descen­dants, n’est que finesse, sub­til­ité, demi-teinte, au gré d’une galerie de por­traits humains plaqués sur une mise en scène infin­i­ment con­sciente de l’im­por­tance de son décor. Exacte­ment comme Side­ways, qui lui aus­si choi­sis­sait un per­son­nage en perte de repères, pour lui faire suiv­re un chemin ré-ini­ti­a­tique au fil de paysages splen­dides, et mag­nifiés par une mise en scène qui ne ces­saient de les pren­dre en compte.

Le pro­pos d’Alexan­der Payne reste donc formelle­ment le même. Du côté des acteurs : Paul Gia­mat­ti, dans Side­ways, col­lait remar­quable­ment à l’u­nivers sans absolu, intel­lectuelle­ment stim­u­lant et exigeant du réal­isa­teur. George Clooney n’avait, jusque là, pas eu à son act­if de grands rôles dra­ma­tiques, de ceux qui lui auraient per­mis de se dépar­tir de son image de bouf­fon sym­pa­thique, per­pétuelle­ment dans le sec­ond degré[2]. Il y a fort à pari­er qu’Alexan­der Payne joue de cette image publique pour accentuer le con­traste entre le Clooney pub­lic et son Matthew King. Comme, d’ailleurs, il joue sur l’im­age idéal­isée d’Hawaï – il la ren­force même dans son préam­bule et tout au long du film – pour ren­forcer l’im­pres­sion de décalage entre le décor et la tragédie qui s’y déroule. Clooney, quant à lui, trou­ve dans le monde d’Alexan­der Payne, dans son dis­cours qui ne verse jamais totale­ment dans un extrême ou un autre, l’op­por­tu­nité de con­stru­ire enfin un rôle dans lequel il fait ses preuves.

Car, il en faut, du tal­ent, pour par­venir à ne jamais tomber dans l’ex­cès, ne jamais pren­dre par­ti avec vio­lence : autant Alexan­der Payne que George Clooney y parvi­en­nent – sans oubli­er le reste du cast­ing, très bien dirigé, avec en tête Shai­lene Wood­ley. Il en résulte un cast­ing aux réso­nances très humaines, éton­nantes, qui laisse le spec­ta­teur inter­dit, lui que l’on avait habitué à pou­voir se fix­er sur des com­porte­ments out­ranciers, héroïques ou mon­strueux. Voilà qui sem­ble résumer le dis­cours d’Alexan­der Payne : le désir de pein­dre une human­ité dont l’in­finité de nuances décon­certe[3], de se con­fron­ter au réel via un médi­um qui, par essence, est tout sauf réel, et qui pos­sède, dans ce cas pré­cis, un lyrisme véri­ta­ble. Voilà un para­doxe indéfiniss­able, mais qui résume l’œuvre de Payne : d’un dis­cours poé­tique, faire sor­tir, com­pren­dre le réel ; à par­tir d’une suite inin­ter­rompue d’im­ages, de per­son­nages et de mots nuancés ; sus­citer un sen­ti­ment d’ab­solu.

Notes

Notes
↑1 Il con­vient d’ailleurs de soulign­er que ce préam­bule expli­catif est repris dans la bande-annonce : tout est décidé­ment fait pour que chaque spec­ta­teur con­naisse le nœud de l’in­trigue.
↑2 Qu’on se sou­vi­enne ain­si de ses com­po­si­tions dans Michael Clay­ton et dans Les March­es du pou­voir, affreuse­ment vides.
↑3 Voir, à cet égard, la poly­sémie finale­ment révélée du titre même du film…