En prenant comme emblème de son antholo­gie un cab­i­net de curiosités où sont entre­posés d’étranges arte­facts liés cha­cun à une petite his­toire fan­tas­tique, Guiller­mo del Toro remet au goût du jour la forme de la nou­velle hor­ri­fique, en par­ti­c­uli­er telle que pra­tiquée par H.P. Love­craft, l’une des fig­ures tutélaires de la série. Au sor­tir d’une décen­nie de ciné­ma d’horreur gen­tri­fié et miné par les films bour­sou­flés de ce qu’une par­tie de la presse anglo-sax­onne a bap­tisé la « ele­vat­ed hor­ror »[1], cette per­spec­tive est pour le moins rafraîchissante : la brièveté et le goût de la chute qui car­ac­térisent ce genre lit­téraire per­me­t­tent de renouer avec une peur plus directe et immé­di­ate. Dans le sil­lage des antholo­gies du genre (on pense à La Qua­trième dimen­sion ou aux Con­tes de la crypte), le cinéaste mex­i­cain intro­duit lui-même chaque épisode en ouvrant un tiroir dans lequel se trou­ve une poignée d’objets hétéro­clites, d’un jeu de clefs à une invi­ta­tion car­ton­née. S’ensuivent des intrigues rudi­men­taires qui reposent, le plus sou­vent, sur un éven­tail assez restreint de sit­u­a­tions et de pro­tag­o­nistes (pénétr­er le nid d’une entité démo­ni­aque, assis­ter à un rit­uel ésotérique, etc.). On pour­rait en l’occurrence par­ler de prim­i­tive hor­ror, car c’est bien une peur élé­men­taire que ménage à son meilleur Le Cab­i­net de curiosités : celle que pro­duit le sim­ple mais défini­tif sur­gisse­ment d’une mon­stru­osité. Véri­ta­ble syn­thèse de la série (dans la pure tra­di­tion du pilot), le pre­mier épisode, Le Lot 36, se con­sacre exem­plaire­ment à la décou­verte de dif­férents arte­facts à l’intérieur d’une cave aban­don­née, avant de con­duire à l’apparition d’un mon­stre puis à l’extinction, lit­térale, de la lumière.

Lovecraft halluciné

Ouvrir une boîte ou un pas­sage pour laiss­er s’échapper un mon­stre et som­br­er dans le noir, au risque d’y per­dre la vie ou la rai­son : cinq épisodes sur huit s’inspirent explicite­ment des nou­velles de Love­craft, de son imag­i­naire, de ses effets comme de ses sit­u­a­tions, lorsqu’ils n’ambitionnent pas d’adapter directe­ment les textes du reclus de Prov­i­dence. C’est le cas de l’épisode 5, Le Mod­èle, et de l’épisode 6, Cauchemars de pas­sage, deux seg­ments qui comptent hélas par­mi les plus mau­vais de l’ensemble dans la mesure où, tout en prenant de grandes lib­ertés par rap­port à leur matière pre­mière, ils se con­cen­trent sur la dimen­sion la plus psy­chologique, voire psy­ch­an­a­ly­tique, des réc­its love­craftiens. Un jeune pein­tre som­bre dans la para­noïa après avoir décou­vert un tableau hideux dans Le Mod­èle (adap­té du Mod­èle de Pick­man), tan­dis qu’un homme mis­éreux et obses­sion­nel refuse faire le deuil de sa sœur dans Cauchemars de pas­sage (qui porte à l’écran La Mai­son de la sor­cière). Nous l’évoquions, en sep­tem­bre 2020, dans un dossier con­sacré aux rap­ports entre sa lit­téra­ture et le ciné­ma : les films qui s’im­prèg­nent avec le plus de finesse de l’e­sprit de Love­craft sont rarement des adap­ta­tions de ses textes. Pour don­ner chair à son œuvre, han­tée par l’infigurable, il est sou­vent judi­cieux d’emprunter un chemin de tra­verse. Le Cab­i­net de curiosités con­firme cette ten­dance. Le deux­ième épisode, Rats de cimetière, évoque entre autres Les Rats dans les murs, mais reprend davan­tage l’esprit des mag­a­zines pulp que la let­tre des textes love­craftiens (l’épisode est adap­té d’une nou­velle d’Henry Kut­tner, l’un des dis­ci­ples de Love­craft). Réal­isé par Vin­cen­zo Natali, le réal­isa­teur de Cube dont il reprend l’idée d’un labyrinthe sans issue, l’épisode se présente comme un ter­rain de jeu grâce auquel l’horreur love­crafti­enne est approchée avec légèreté, sans le poids trop écras­ant d’une adap­ta­tion directe. En suiv­ant les mésaven­tures d’un pilleur de tombes traqué par une armée de rats à l’intérieur de galeries souter­raines, le réc­it suit, comme dans Les Mon­tagnes hal­lu­cinées, une dynamique d’escalade menant droit vers un « pandé­mo­ni­um ver­tig­ineux de sons détesta­bles »[2]. Une pre­mière mon­stru­osité (les rats) en cache une autre (un rongeur géant), puis une autre (un mort-vivant), le per­son­nage se retrou­vant peu à peu cerné de tous les côtés, con­traint d’escalader une dernière paroi en guise d’aller-simple vers la lumière et la mort – suiv­ant une pure tra­jec­toire love­crafti­enne, où l’avidité pécu­ni­aire aurait rem­placé la curiosité mal­adive des chercheurs de la Miska­ton­ic Uni­ver­si­ty.

L’ombre de Love­craft plane aus­si sur l’un des épisodes les plus accom­plis du Cab­i­net, L’Autopsie, où David Pri­or donne forme, dès l’introduction, à la dimen­sion cos­mique de l’horreur love­crafti­enne en rac­cor­dant numérique­ment une toile d’araignée, le ciel étoilé et les parois d’une cav­erne. La con­nex­ion s’avère fer­tile, d’autant qu’elle est suiv­ie d’un long réc­it enchâssé, strié de flash­backs, où la plu­part des rac­cords sem­blent guidés par une logique de dis­sémi­na­tion et de per­méa­bil­ité entre les espaces et les tem­po­ral­ités. Pri­or joue avec les échelles et les strates nar­ra­tives pour fig­ur­er l’idée, sous-jacente chez Love­craft, d’une dis­per­sion tem­porelle et spa­tiale de l’horreur, qui risque de s’étendre à la manière d’une toile d’araignée pour recou­vrir le monde des vivants et le men­er à sa perte. L’épisode racon­te l’arrivée d’un médecin légiste dans une bour­gade améri­caine, appelé par le shérif local pour men­er une série d’autopsies sur les cadavres de plusieurs mineurs décédés à la suite d’une explo­sion inex­pliquée. Avec un plaisir non dis­simulé pour l’ex­hi­bi­tion, en gros plan, de la chair évis­cérée et des osse­ments sciés sur la table d’opération, Pri­or con­jugue cos­mic hor­ror et body hor­ror, la dis­sec­tion minu­tieuse des dépouilles met­tant en lumière la mon­stru­osité cachée à l’intérieur de tout être humain. L’une des autop­sies révélera toute­fois la présence effec­tive d’une entité extrater­restre qui men­ace ver­bale­ment de pren­dre pos­ses­sion du coro­ner. Cette décou­verte accouche au moins d’une scène géniale, qui n’est pas sans évo­quer l’ouverture de Prometheus : par l’entremise d’un zoom péné­trant la chair de la vic­time, l’espace inter­sidéral d’où provient l’entité se matéri­alise dans le corps du médecin légiste, trans­for­mé en un champ de bataille où s’affrontent de puis­santes forces cos­mogo­niques. Les tis­sus cel­lu­laires du médecin y devi­en­nent des paysages mon­strueux et cyclopéens – comme des mon­tagnes hal­lu­cinées à l’échelle molécu­laire.

Des monstres et démonstrations

Mise en scène dans le générique, l’esthé­tique du cab­i­net de curiosités qui pré­side à l’ensemble de la série s’accompagne d’une logique d’ex­po­si­tion pro­pre aux musées ou aux cen­tres d’art con­tem­po­rain. Comme en témoignent les fig­urines en bois, tail­lées à l’effigie des cinéastes, que présente Del Toro au début de chaque épisode, le principe de l’anthologie s’apparente égale­ment à celui d’un show­case pour les dif­férentes sig­na­tures qui s’y expri­ment. Il s’agit pour elles de s’intégrer à un groupe, en épou­sant la ligne insuf­flée par le réal­isa­teur de Night­mare Alley, mais aus­si quelque part de se dis­tinguer par le jeu inévitable de la com­para­i­son à laque­lle invite le découpage épisodique. D’où que le for­mat per­me­tte aus­si de livr­er de véri­ta­bles exer­ci­ces de style. Il en va ain­si, plus par­ti­c­ulière­ment, de deux épisodes : La Prison des apparences d’Ana Lily Amir­pour et L’Exposition de Panos Cos­matos, dont les titres respec­tifs en dis­ent déjà long sur leur hori­zon muséal, voire per­for­matif. Le pre­mier compte par­mi les plus longs de l’anthologie (plus d’une heure) et suit la trans­for­ma­tion physique de Sta­cy, une jeune taxi­der­miste qui, com­plexée par son apparence, rêve d’entrer dans le moule d’une féminité hégé­monique et nor­ma­tive dont la privent ses traits dis­gra­cieux, sa sil­hou­ette frêle et ses yeux glob­uleux. Pour attein­dre son objec­tif, elle finit par fusion­ner avec un dou­ble mon­strueux, unique­ment con­sti­tué de la matière visqueuse d’une crème de beauté, après avoir assas­s­iné puis empail­lé son mari. Cet épisode très tape-à‑l’œil, où l’étrangeté tient davan­tage à une imagerie far­felue (cour­tes focales, plans débul­lés, bande-son dis­so­nante) qu’à de véri­ta­bles dérè­gle­ments plas­tiques (c’était déjà la lim­ite de The Bad Batch, l’un des films précé­dents d’Amirpour), se con­clut de manière tout à fait symp­to­ma­tique. Dev­enue celle qu’elle rêvait d’être, Stacey s’exhibe sous son meilleur jour devant ses col­lègues, qui par­lent à son sujet d’un « mirage », avant de s’élever lit­térale­ment vers le ciel lors d’un trav­el­ling ver­ti­cal surlig­nant la détresse intérieure, mât­inée de jouis­sance, de cette femme ele­vat­ed qui reste mal­gré tout piégée par­mi les apparences.

Comme La Prison des apparences, L’Exposition de Panos Cos­matos dénote avec le reste de la série. Dans la lignée de Mandy, le cinéaste cana­di­en présente son épisode comme un trip au sens pro­pre comme fig­uré : l’épisode voit dif­férents pro­tag­o­nistes embar­quer dans un four­gon en direc­tion d’une soirée dont la des­ti­na­tion leur est incon­nue, avant que le générique s’inscrive, sur fond de musique élec­tron­ique, en super­po­si­tion d’une prise d’héroïne. À leur arrivée, ils décou­vrent un édi­fice aux dimen­sions improb­a­bles, dont l’intérieur ressem­ble à s’y mépren­dre à celui d’un vais­seau extrater­restre. Les trois quarts de l’épisode reposent ensuite sur une forme de grand pré­paratif : Lionel Las­siter, un homme richissime et déca­dent inter­prété par Peter « Robo­cop » Weller, con­fesse avoir réu­ni ses invités du soir afin de percer les mys­tères d’un arte­fact qui les attend dans la pièce d’à‑côté. Cos­matos sem­ble avoir très bien com­pris en quoi le ciné­ma d’horreur se nour­rit, pour mieux dis­tiller ses effets, d’un sen­ti­ment d’attente et d’appréhension : les prélim­i­naires durent ici à n’en plus finir, à mesure que les per­son­nages con­som­ment des drogues de plus en plus dures (tabac, alcool, mar­i­jua­na, cocaïne, etc.) et con­versent lan­goureuse­ment sur l’art, la sci­ence et la société. L’attraction mon­strueuse de l’épisode est alors autant l’entité alien qui finit bel et bien par appa­raître que la mise en scène elle-même. Sans jamais s’en cacher, le cinéaste cana­di­en jouit de ses flares exac­er­bés, de ses aber­ra­tions chro­ma­tiques et de ses décors majestueux qui dégouli­nent de couleurs et de reflets étince­lants, comme s’ils sor­taient d’un film de Denis Vil­leneuve revis­ité par Bertrand Mandi­co (le résul­tat se situe quelque part entre Dune, Ultra Pulpe et Salomé de Carme­lo Bene). Véri­ta­ble démon­stra­tion de force, L’Exposition pour­rait à ce titre tomber dans les tra­vers de l’ele­vat­ed hor­ror, s’il n’avait pas pour prin­ci­pal mérite de revenir à une per­spec­tive fon­da­men­tale du ciné­ma d’horreur fan­tas­tique, à savoir mon­tr­er un mon­stre – en un mot (latin) : mon­strare.

Spectres de Poe

Le dernier épisode du Cab­i­net, signé Jen­nifer Kent, se trou­ve aux antipodes de celui de Panos Cos­matos. Là où L’Exposition revendique une forme d’horreur osten­ta­toire, Mur­mu­ra­tion adopte une approche plus mod­este de l’épouvante, dans la veine goth­ique et pro­to-hor­ri­fique des nou­velles d’Edgar Allan Poe[3]. En témoigne la modal­ité d’apparition des mon­stres chez Kent, qui se man­i­fes­tent d’abord par la bande-son, à tra­vers les inquié­tantes lamen­ta­tions qu’entend Nan­cy Bradley, une ornitho­logue occupée, avec son mari Edgar, à enreg­istr­er les mur­mu­ra­tions d’étourneaux. Isolé sur une île pour percer le mys­tère de ces choré­gra­phies aux atours qua­si artis­tiques, le cou­ple a élu domi­cile dans une mai­son han­tée par les fan­tômes d’une mère et de son fils, morts trag­ique­ment sur place. Nan­cy est cepen­dant la seule à enten­dre, sur ses enreg­istrements sonores, la com­plainte des défunts, et reste meur­trie par le décès trag­ique de son pro­pre enfant quelques mois plus tôt. Au départ liés par leur dis­posi­tif doc­u­men­taire (Nan­cy cap­ture le son, Edgar l’image), les époux voient leur union mise à rude épreuve, Kent fig­u­rant au sein du cadre la dis­tance qui se creuse peu à peu entre l’image (Edgar) et le son (Nan­cy) – les deux ornitho­logues, désol­i­darisés, se ten­ant par­fois à l’opposé l’un de l’autre.

Son et image se décou­plent ain­si à mesure que Nan­cy cherche à voir puis à enten­dre les mur­mures fan­toma­tiques : des sons sans image se mul­ti­plient (les cris sur les ban­des mag­né­tiques, les pleurs d’un enfant hors champ, la voix d’un mari agacé sur un talkie-walkie) et les cer­ti­tudes des per­son­nages vac­il­lent devant une série de visions silen­cieuses (des pho­togra­phies accrochées sur les murs, une broderie énig­ma­tique avec des étourneaux, la fin d’une con­ver­sa­tion avec un voisin, qu’Edgar voit mais n’entend pas). Pour faire la paix avec ses démons, Nan­cy entr­era à la fin de l’épisode en con­tact avec l’un des spec­tres, dans une scène poignante où, pour la pre­mière et la dernière fois, un vis­age d’enfant sur­git en pas­sant de l’ombre à la lumière. Il fal­lait sans doute qu’une image prenne forme puis s’éclipse sur-le-champ, à la manière des mur­mu­ra­tions, pour com­mencer à accepter le silence déchi­rant d’une absence. Car si le ciné­ma d’horreur relève d’un art de l’apparition, ce n’est peut-être que pour con­jur­er son envers : la dis­pari­tion.

Notes

Notes
↑1 Voir à ce sujet l’article, pub­lié sur Van­i­ty Fair, « This Was the Decade Hor­ror got ‘Ele­vat­ed’ » : https://www.vanityfair.com/hollywood/2019/12/rise-of-elevated-horror-decade-2010s
↑2 H.P. Love­craft, Les Mon­tagnes hal­lu­cinées, J’ai lu, trad. Jacques Papy et Simone Lam­blin, p. 249.
↑3 En dépit de ses qual­ités, on pour­rait reprocher à Mur­mu­ra­tion de faire un peu bande à part. Sa posi­tion, en con­clu­sion du Cab­i­net, lui donne au con­traire la valeur d’une ouver­ture : en ten­ant du mélo­drame goth­ique plus que du film para-love­craftien, Mur­mu­ra­tion invite l’horreur prim­i­tive de la série à suiv­re le tracé de racines encore plus anci­ennes. Ici, c’est la lit­téra­ture de Poe, l’une des pre­mières inspi­ra­tions de Love­craft, qui occupe le devant de la scène : celle de Ligeia, de Morel­la ou de La Chute de la mai­son Ush­er, avec ses maisons han­tées et ses tragédies à exor­cis­er.