Le pre­mier long-métrage de Jen­nifer Kent[1] est ressor­ti cou­vert de lau­ri­ers du dernier Fes­ti­val de Gérard­mer. Dès lors, l’in­térêt du fan­tas­ti­cophile est piqué. À la décou­verte de Mis­ter Babadook, on se prend à regret­ter que seuls les fer­vents de la chapelle du fan­tas­tique et de l’hor­reur ne s’in­téressent au film de prime abord : Jen­nifer Kent y con­jugue en effet avec un for­mi­da­ble tal­ent la gram­maire hor­ri­fique pure et une pro­fondeur thé­ma­tique boulever­sante. Voici que sort, dis­crète­ment pen­dant la niche esti­vale, un grand et beau film.

Instinct meurternel

Amelia vit seule avec son fils, Samuel : le père est mort dans un acci­dent alors qu’il ame­nait son épouse enceinte à l’hôpi­tal. On devine vite que les sept années qui sépar­ent la mère et son fils de cet événe­ment n’ont pas été de tout repos : elle oscille entre l’amour pour son enfant et la haine qu’il lui inspire, parce qu’elle ne peut s’empêcher de le tenir pour respon­s­able de la mort de son amour. Quant à lui, alors que s’af­firme sa volon­té, il ne sait par quel bout pren­dre sa mère, et a tout de l’hor­ri­ble gosse inten­able et hyper­ac­t­if. C’est sur ces prémices que se man­i­feste pour la pre­mière fois, par l’en­trem­ise d’un mys­térieux et sin­istre livre pour enfants, un croque-mitaine ter­ri­fi­ant, le Babadook.

Jen­nifer Kent tient son film plus pour une his­toire d’amour que pour un film d’hor­reur. Le ciné­ma d’hor­reur, celui qui repousse les lim­ites, per­met de taraud­er les tabous socié­taux pour mieux les com­pren­dre, lui per­met de don­ner une forme, un lan­gage à l’i­nac­cept­able dilemme : une mère peut-elle à la fois aimer et haïr son enfant ? Jusqu’où cela va-t-il la men­er ? Ama­trice du genre, la réal­isatrice utilise donc une pléthore de procédés atten­dus, avec une grâce sur­prenante. Quelques images piochées ça et là rat­tachent le film à l’épou­vante naïve des temps de Méliès, mais jamais la réal­isatrice ne qué­mande-t-elle l’in­dul­gence de son pub­lic : les effets de manche, coups sourds et sur­prenants, ombres menaçantes, grince­ments sin­istres sont bien tous là, mais ils ne représen­tent que des jalons logiques dans la pro­gres­sion con­cen­trique effrayante vers le nœud de l’hor­reur – la com­préhen­sion de ce qui nour­rit ce mys­térieux Babadook. Pas de cat­a­logue de références d’hor­reur clins d’œil pour Jen­nifer Kent : la réal­isatrice-scé­nar­iste sem­ble avoir mûri son pro­jet, fait sien le lan­gage hor­ri­fique. On est bien ici dans la ver­sion véri­ta­ble­ment som­bre du genre, l’héri­ti­er direct des con­tes ter­ri­bles de l’en­fance, ceux qui nom­ment les mon­stres et – peut-être, si on est chanceux – nous don­nent les moyens de les com­bat­tre.

Une symphonie de l’horreur

La mai­son en elle-même, grisâtre, envahie par les ténèbres, souligne le tra­vail for­mi­da­ble de chef opéra­teur de Radek Lad­czuk : les zones noires et gris­es lan­guis­sent comme autant de draps pous­siéreux, oubliés sur des meubles qu’on ne veut plus voir. Puisant son inspi­ra­tion chez les expres­sion­nistes comme chez le Polan­s­ki de Répul­sion, Jen­nifer Kent out­re les formes, utilise des angles inquié­tants et douloureux. Le tra­vail du directeur artis­tique Alex Holmes, auteur notam­ment des ter­ri­bles dessins du livre de con­te, se reflète dans l’esthé­tique de la mai­son, appuyé par une bande sonore atten­tive, furtive, qui main­tient l’or­eille per­pétuelle­ment aux aguets. Évolu­ant tant bien que mal au sein de cette mai­son malade, Noah Wise­man (Samuel) et Essie Davis (Amelia) ten­tent d’ex­is­ter comme ils peu­vent : l’un, en atti­rant sur lui l’at­ten­tion – et le plus sou­vent la colère – des adultes, alors qu’il tente de rester en vie face à une mère livide, tou­jours plus morte que vivante, à l’in­ter­pré­ta­tion exem­plaire.

Dans le choix de ses col­lab­o­ra­teurs, dans sa man­i­feste capac­ité à diriger ses acteurs, dans ses choix nar­rat­ifs, de par sa for­mi­da­ble sub­til­ité, Jen­nifer Kent sur­prend. Son Babadook est un exem­ple stim­u­lant d’une créa­tion filmique nour­rie par une cul­ture man­i­feste, mais qui sait ne pas s’y laiss­er enfer­mer. C’est aus­si, et surtout, un film d’une audace douloureuse, touchante : lorsqu’on se rend compte finale­ment de ce qui sous-tend le film, de quelle ter­ri­fi­ante hor­reur il est ques­tion – bien plus ter­ri­fi­ante qu’un croque-mitaine aux allures de démon vau­dou –, il appa­raît qu’on est en présence d’un film dif­fi­cile, dés­espérant, d’une plongée dans des recoins som­bres de l’âme humaine, jamais encore explorés. Le mon­stre ne nous suiv­ra sans doute pas hors de la salle de ciné­ma – la matu­rité amère du regard de Jen­nifer Kent, si.

Notes

Notes
↑1 Qui, en pas­sant, ne fait fon­da­men­tale­ment qu’un avec son pre­mier court, Mon­ster. Par con­séquent, les lecteurs désir­ant se préserv­er l’élé­ment de sur­prise seraient bien avisés de ne pas vision­ner le court-métrage avant d’avoir décou­vert Mis­ter Babadook.