De prime abord, la noirceur de Dune sem­blait présen­ter un écrin idéal pour les motifs que Denis Vil­leneuve ne cesse de réem­ploy­er dans cha­cun de ses films. Le roman de Frank Her­bert racon­te com­ment Paul Atréides, jeune prince débar­qué avec son clan sur la planète Arrakis pour en exploiter les ressources, se con­fronte au pour­risse­ment des sociétés humaines, à tel point qu’il finit par accepter de devenir le meneur d’une guerre apoc­a­lyp­tique. La ques­tion de la représen­ta­tion de la con­t­a­m­i­na­tion du mal y appa­raît donc comme cen­trale et tout à fait rac­cord avec le sil­lon tracé par le réal­isa­teur de Sicario, dont les films tra­vail­lent l’idée, quelque peu nihiliste, que le mal se com­bat avant tout par le mal. Pour­tant, sur­prise, la ren­con­tre ne prend jamais vrai­ment forme. Aucun véri­ta­ble sur­gisse­ment hor­ri­fique ne vient trou­bler le déroule­ment mécanique des événe­ments, sources sur le papi­er de purs moments d’effroi. Des exac­tions de l’occupation colo­niale à la bru­tal­ité des affron­te­ments entre clans, en pas­sant par les nom­breuses mis­es à mort dont la caméra se détourne, Vil­leneuve sem­ble sur­v­ol­er de loin le cœur de son réc­it, peut-être inqui­et des réso­nances actuelles d’un tel canevas (il est après tout ques­tion de décoloni­sa­tion et de dji­had[1]), tan­dis que de mul­ti­ples voix off dévoilent les pen­sées des per­son­nages. La tragédie trébuche, quand elle ne stagne pas tout sim­ple­ment, alour­die par les omniprésentes nappes musi­cales de Hans Zim­mer qui enlisent le film irrémé­di­a­ble­ment, à l’image (réussie pour le coup) des vic­times des vers géants englouties par le désert lui-même[2].

Une affaire d’échelles

C’est que la vul­gar­i­sa­tion de l’épaisse mytholo­gie du roman par une ten­ta­tive d’humanisation, certes atten­due, prend beau­coup de place au dépend du reste. La volon­té man­i­feste de s’ap­procher au plus près des per­son­nages tombe à plat, écrasée par une somme de dia­logues expli­cat­ifs. Quant à la guerre, seul acte par lequel ces corps, main­tenus sta­tiques dans les intérieurs vides, sont amenés à se mou­voir, elle ouvre sur des automa­tismes jamais con­nus chez Vil­leneuve, à l’image de ces scènes de charge de troupes noc­turnes filmées de pro­fil, ou de ralen­tis sur des héros restés en arrière pour con­tenir l’agresseur. On recon­naît tout de même ici et là le goût pour la stase du réal­isa­teur de Blade Run­ner 2049, au détour de plans aériens glis­sant sur les tex­tures des sur­faces ter­restres. Les plans d’ensemble du désert de la planète Arrakis témoignent certes d’une ambi­tion spec­tac­u­laire, mais souf­frent sou­vent de leur décon­nex­ion avec l’objet du réc­it.

Il manque la tran­scen­dance qui per­me­t­trait d’entrer en con­tact avec cette matéri­al­i­sa­tion tel­lurique des forces de destruc­tion élé­men­taires. Par ses rêves, et surtout par son expéri­ence de l’épice, source d’énergie fon­da­men­tale de l’univers, Paul devient capa­ble de s’extraire des échelles humaines pour éprou­ver le lien entre l’être, l’espace et le temps. Sauf que, réduites à des visions semi-cryp­tées, ses pro­jec­tions se lim­i­tent à la prévi­sion des événe­ments à venir, dont celui de la ren­con­tre avec l’être aimé, répétée ad nau­se­am jusqu’à sa réal­i­sa­tion. Seule la con­fronta­tion avec le ver géant offre une ten­ta­tive de jeu d’échelles, par la mise en per­spec­tive de la fragilité d’un être face à l’immensité du néant. Moment bien isolé, tant il y avait par ailleurs de quoi jouer avec les chronolo­gies afin d’ouvrir des brèch­es dans un réc­it dés­espéré­ment cloi­son­né. Trop occupé à suiv­re con­scien­cieuse­ment la prophétie dont Paul est à la fois l’acteur et le spec­ta­teur, Vil­leneuve ne parvient pas à dessin­er une issue qui per­me­t­trait à son Dune de s’extraire de la laborieuse marche en ligne droite illus­trée par le dernier plan du film. Si la voix off affirme alors que tout ceci n’est « que le début », l’éclosion du poten­tiel de la fran­chise dans une éventuelle suite tient dans ces con­di­tions plus du mirage que d’un espoir véri­ta­ble.

Notes

Notes
↑1 La vision orig­inelle des Fre­men (pour « free men ») comme peu­ple libéré des tra­vers de la civil­i­sa­tion occi­den­tale subit les dernières évo­lu­tions du con­texte géopoli­tique mon­di­al en ce début de XXIe siè­cle. Si Vil­leneuve con­serve le rap­proche­ment entre les pop­u­la­tions d’Arrakis et leur inspi­ra­tion moyen-ori­en­tale, il gomme en revanche le terme de dji­had qui appa­rais­sait dans les romans de la saga, préférant le terme de « guerre sainte », davan­tage asso­cié dans l’imaginaire col­lec­tif aux croisades chré­ti­ennes.
↑2 L’image rap­pelle là aus­si une scène de Sicario, plus pré­cisé­ment un plan dans lequel les per­son­nages étaient comme avalés par le désert d’Arizona.