Fort du suc­cès com­mer­cial de Dune, Denis Vil­leneuve a immé­di­ate­ment mis en chantier sa deux­ième par­tie, con­sacrée à l’ascension de Paul Atréides, messie en devenir du peu­ple Fre­men. Tim­o­th­ée Cha­la­met, qui se révèle être un choix de cast­ing inspiré, incar­ne ain­si avec encore plus d’aisance les dif­férentes facettes de ce faux white sav­ior con­scient des crimes qui seront com­mis en son nom, en fig­u­rant la glaçante trans­for­ma­tion du jeune aris­to­crate humil­ié en chef de guerre charis­ma­tique et déter­miné. Cet hori­zon du film bute toute­fois sur des scènes de dia­logues laborieuses – dia­logues qui de manière générale n’intéressent pas Vil­leneuve, si l’on en croit un entre­tien don­né à The Times pour la pro­mo­tion du film. Préoc­cupé avant tout par la vul­gar­i­sa­tion de cet univers touf­fu (avec, il faut le recon­naître, une cer­taine effi­cac­ité pour restituer les rap­ports de force géopoli­tiques au cœur du réc­it), le réal­isa­teur gomme autant que pos­si­ble les aspérités des per­son­nages.

Paul doit certes faire un choix : rester un résis­tant par­mi d’autres ou pren­dre le pou­voir, quitte à déclencher une guerre sainte. Ces deux options sont respec­tive­ment défendues par sa con­cu­bine Chani (Zen­daya) et sa mère Jes­si­ca (Rebec­ca Fer­gu­son) qui, tels un ange et un dia­ble per­chés sur ses épaules, ten­tent tour à tour de l’influencer. Sauf que la trame poli­tique souf­fre d’un manque d’ambivalence : les décla­ma­tions des per­son­nages visent essen­tielle­ment à clar­i­fi­er les enjeux de chaque séquence, au lieu d’exprimer la duplic­ité ambiante et les com­plots qui se tra­ment. À l’instar du pre­mier film, cette entre­prise de lis­sage quelque peu grossière a pour con­séquence d’ôter à cette ver­sion de Dune l’étrangeté du matéri­au d’origine – une impres­sion ren­for­cée par la sup­pres­sion des élé­ments les plus trou­bles du roman, en par­ti­c­uli­er le per­son­nage d’Alia, l’inquiétante sœur de Paul, ici main­tenue à l’état de fœtus (sa nais­sance est reportée à un film ultérieur).

Pages illustrées

Cette pru­dence résulte peut-être d’un désir de pro­pos­er une ver­sion grand pub­lic lorgnant davan­tage sur la struc­ture d’un Game of Thrones que vers l’approche plus déroutante souhaitée autre­fois par David Lynch. Mais la frilosité de Vil­leneuve transparaît à bien d’autres endroits : en fil­mant sou­vent de très loin et de très haut, Vil­leneuve rechigne à se rap­procher des corps, à la fois en lutte avec un envi­ron­nement hos­tile et une armée san­guinaire. Si une telle dis­tance a le mérite d’accoucher de quelques belles trou­vailles plas­tiques, comme la nuée de minus­cules sol­dats lévi­tant autour d’une mon­tagne, ou les feux d’artifice liq­uides et som­bres qui explosent dans le ciel de la planète des Harkon­nen, elle présente aus­si un revers.

Les grands aplats de couleurs que Vil­leneuve affec­tionne tant s’apparentent trop sou­vent à des voiles masquant pudique­ment ce qui pour­rait venir altér­er la joliesse des plans d’ensemble. Ain­si de l’assaut final des vers géants : le mur de sable dont ils émer­gent efface l’essentiel de leurs corps mon­strueux, pour ne garder que leurs gueules. Cette imagerie en vient à tout lessiv­er, trans­for­mant une foule de guer­ri­ers en route vers le mas­sacre en une myr­i­ade de têtes évo­quant une plage de galets. En résulte un film qui sem­ble tou­jours en deçà de ses ambi­tions : le grand spec­ta­cle légitime­ment atten­du est réduit à une suc­ces­sion d’illustrations mon­u­men­tales et sta­tiques, comme si les vel­léités esthé­tiques de Vil­leneuve asep­ti­saient para­doxale­ment son entre­prise.