Au terme de la longue con­fes­sion qui sert de fil rouge au Mage du Krem­lin, Vadim Bara­nov (Paul Dano), con­seiller en com­mu­ni­ca­tion de Vladimir Pou­tine, avoue à son inter­locu­teur (Jef­frey Wright) à pro­pos de la guerre en Ukraine : « Je ne l’ai pas voulue, mais je ne m’y suis pas opposé. » On tient là l’une des clés de ce per­son­nage veule et servile, fig­ure cen­trale du best-sell­er de Guil­iano da Empoli dont le film est l’adaptation : l’homme de l’ombre, en dépit de toute son intel­li­gence de com­mu­ni­cant, n’a fait que gliss­er sur les drames de l’Histoire con­tem­po­raine et, loin de les empêch­er ou de les neu­tralis­er, n’en a retenu que des échos assour­dis depuis les bureaux con­fort­a­bles ou les cham­bres d’hôtels de luxe qu’il a fréquen­tés pen­dant près de vingt-cinq ans. En cela, le choix de Paul Dano dans le rôle de Bara­nov vise juste : l’acteur améri­cain, plus falot que jamais, y livre une sorte de best of de tous ses rôles, opposant sa voix mielleuse, son vis­age rond et son corps asex­ué à la vio­lence de la Russie pou­tini­enne, où les enne­mis de la dic­tature tombent en silence, sans laiss­er de traces.

Le prob­lème du film vient du fait qu’Assayas et son coscé­nar­iste, Emmanuel Car­rère, qui livre dans le pro­logue un caméo gênant où il exprime sa nos­tal­gie de la « dig­nité soviétique », organ­isent moins finale­ment une oppo­si­tion entre ces deux tonal­ités qu’une sub­sti­tu­tion, voire un tour de magie. La bru­tal­ité du régime, qui pour­rait être fig­urée à de nom­breuses repris­es, notam­ment lors de l’épisode dra­ma­tique du sous-marin Koursk en 2000, est tou­jours ramenée à des ques­tions de com­mu­ni­ca­tion se réglant dans les couliss­es du pou­voir, à tra­vers de longues séquences dia­loguées et cen­trées sur le jeu ver­bal du tyran et de son con­seiller. Si cer­taines prê­tent à sourire (notam­ment celle où Bara­nov con­seille à Pou­tine de choisir un titre de Daft Punk pour inau­gur­er la céré­monie des J.O d’hiver de Moscou en 2014), la mise en scène des tribu­la­tions du spin doc­tor pro­mu « mage » (et décrit comme une sorte de nou­veau Raspou­tine) pro­duit à d’autres endroits une étrange opéra­tion d’escamotage. La vio­lence de la répres­sion et la cor­rup­tion du pou­voir sont traitées dans un reg­istre scors­esien sur le mode du folk­lore, comme le mon­tre une séquence où Bara­nov con­voque dans son bureau le pire de la mafia russe pour mater la révo­lu­tion ukraini­enne : on assiste alors à une suite de petits con­cil­i­ab­ules menés à un rythme très rapi­de et au terme duquel chaque inter­locu­teur de Bara­nov repart avec sa valise de bil­lets, comme si on était dans le monde des Affran­chis ou de Casi­no. Un détail détonne toute­fois par rap­port à cette inspi­ra­tion revendiquée : le film, con­traire­ment à ceux de Scors­ese, ne fait jamais jail­lir la vio­lence cachée sous les trac­ta­tions ; son regard sur la vio­lence con­tem­po­raine reste à peu près nul.

Qu’est-ce qui est regardé, alors, dans Le Mage du Krem­lin ? Très cer­taine­ment une forme de con­fort bour­geois – grand sujet des derniers films d’Assayas appréhendé avec un ton plus ou moins satirique dans Dou­bles vies ou Hors du temps, auto­por­trait qua­si doc­u­men­taire de rich­es con­finés en province, qui trou­vait dans la pein­ture de David Hock­ney une cau­tion arty. Ici, le con­fort fait tache : Bara­nov a beau tra­vers­er les qua­tre coins de la Russie et de l’Europe en guerre, il con­tin­ue imper­turbable­ment de boire son thé dans des tass­es en porce­laine tan­dis que le dic­ta­teur fait ses longueurs dans sa piscine, sous le regard de ses cour­tisans. De ce point de vue, le choix de Jude Law – qui incar­ne Pou­tine avec toute sa finesse maniérée d’acteur anglais – n’est pas très heureux : loin de de camper un dic­ta­teur, il représente plutôt le lifestyle russe post-Guerre froide, celui, par exem­ple, de Pavel Dourov. Et le film de déclin­er ce mode de vie à tra­vers ses décors, comme si l’essentiel de ce qui se joue poli­tique­ment aujourd’hui en Europe était filmé depuis le salon d’un hôtel Hyatt – ou d’un yacht arrimé sur les côtes d’Antibes. À force de regarder l’Histoire par le petit bout de la lorgnette, on finit par ne plus voir grand-chose.