Depuis la pile de Tintin dans l’appartement de Ver­sailles Rive Gauche, on sait que la bande dess­inée fait par­tie de l’ADN de Bruno Poda­ly­dès. Dans une scène située au début de La Petite Vadrouille, l’album de Bob Fish de Cha­land que par­court Albin (Denis Poda­ly­dès) au lit, à côté de sa femme Jus­tine (San­drine Kiber­lain), con­voque de nou­veau cet imag­i­naire de la ligne claire. La mise en scène de Poda­ly­dès n’est de fait jamais aus­si inspirée que lorsqu’elle épouse la logique de la mise en case et des gags de la bande dess­inée fran­co-belge clas­sique. Dans Dieu seul me voit, un long plan sur une équipe de tour­nage en haut d’une colline (et doté d’une très grande pro­fondeur de champ) le mon­trait bien : au fur et à mesure de la scène, chaque recoin du « plan-case » était exploité, les per­son­nages alter­nant entre l’avant et l’arrière-plan, jusqu’à ce que l’un d’eux se mette à dévaler la pente et devi­enne un petit point. La Petite Vadrouille, comédie légère et ban­cale, suit une croisière en péniche organ­isée par une bande de bras cassés afin de soutir­er un max­i­mum d’argent à Franck (Daniel Auteuil), le patron de Jus­tine. Au sein de cette intrigue étrange­ment alam­biquée, la bédéphilie du cinéaste s’incarne notam­ment à tra­vers le per­son­nage du mousse joué par Dim­itri Doré, qui ne cesse de sur­gir dans le plan ou de le tra­vers­er avec une véloc­ité absurde, presque comme Spip, l’écureuil de Spirou.

Revenons à la scène de lit évo­quée plus haut, dans laque­lle Albin n’est pas le seul à lire. À côté de lui, Jus­tine tient entre les mains Mes années cirque de Vimala Pons, qui pointe une autre inspi­ra­tion du ciné­ma de Poda­ly­dès (cf. la dimen­sion clow­nesque du per­son­nage du père dans Lib­erté-Oléron). Dans ce film-ci, la fibre cir­cassi­enne du cinéaste resur­git notam­ment lors d’un éton­nant numéro d’acrobate situé au milieu du réc­it. Une jeune femme a accroché une bal­ançoire à un pont en pierre au-dessus du canal, sur laque­lle elle est paresseuse­ment assise. Alors que la péniche s’apprête à la per­cuter, elle se met soudain, avec une grâce de gym­naste, à marcher sur l’embarcation et à éviter dif­férents obsta­cles, tout en restant accrochée aux cordes de sa bal­ançoire, jusqu’à se réin­staller tran­quille­ment dans sa posi­tion ini­tiale. Quand Poda­ly­dès agence ce type de gags, la com­po­si­tion du cadre se fait soudain plus pré­cise qu’à l’ac­cou­tumée. Mais comme dans les iné­gaux Wahou ! et Les 2 Alfred, le prob­lème tient au fait que peu de sit­u­a­tions sem­blent inspir­er le cinéaste, au-delà du seul plaisir de retrou­ver sa troupe (notam­ment Isabelle Can­de­lier et Jean-Noël Brouté). La dés­in­vol­ture du scé­nario (un quipro­quo est esquis­sé mais jamais démêlé) se mêle à une forme de mol­lesse général­isée, qui donne sou­vent rai­son au per­son­nage de Franck : il ne cesse de deman­der au cap­i­taine (inter­prété par Poda­ly­dès lui-même, qui donne corps à un fan­tasme had­dock­ien) d’ac­célér­er le navire, agacé par la lenteur de la balade. Tel ce per­son­nage de vieux bour­geois cam­pé très aisé­ment par Auteuil, qui s’ex­tasie sans cesse de la fougue de la jeunesse, Poda­ly­dès sem­ble avoir embrassé sa nou­velle nature de boomer sym­pa­thique, accu­mu­lant les blagues sur les QR codes, à défaut de renouer avec l’ardeur de ses pre­miers films. Si le film fait tou­jours preuve par endroits d’une drô­lerie excé­dant le sim­ple charme, son titre trahit néan­moins le rétré­cisse­ment d’un ciné­ma jadis plus aven­tureux. La décou­verte d’un nou­veau Poda­ly­dès reste un plaisir fam­i­li­er, mais trop léger pour ne pas penser avec nos­tal­gie à la péri­ode où le réal­isa­teur frayait tan­tôt avec Dieu, tan­tôt avec la lib­erté.