Critikat

Bruno Podalydès

de Bruno Podalydès

« L'un n'empêche pas l'autre. »

par Eva Markovits

« Chou » « fleur » , « Pourquoi les mou­ettes ? Parce que c’est chou­ette ! », « le bon bout de la rai­son », « Haroun Taziouff », « J’su­is très matos. »[1]

Sans oubli­er Rameau, Nan­ni Moret­ti, Saint-Exupéry, Tintin, Sem­pé, Alain Bashung, François Truf­faut, Jacques Tati, Baladur, Buster Keaton, Djan­go Rein­hardt, Blanche-Neige, Alain Resnais etc…

Le ciné­ma de Bruno Poda­ly­dès, pour ceux d’en­tre vous qui ne le con­nais­sent pas, c’est à chaque fois retrou­ver des vis­ages fam­i­liers, des noms de per­son­nages absur­des (Albert Jean­jean, Eudes/Atchoum, Odile de La Touze, Cru­quet, Otto Gaza, Aimé Mer­mot etc…), des comptines de votre enfance ou des chan­sons que vous aimez, des livres ou des BD que vous avez jadis lus, des images qui vous font penser à un film, une ambiance. Bruno Poda­ly­dès a créé un univers en soi empreint de celui des autres, com­mun à tous.

« Un film fur­tif, étant comme l’avion, impos­si­ble à attrap­er, volant très haut et non au ras des pâquerettes comme le fait une grosse loco­mo­tive, film espi­on pou­vant peut-être fournir une car­togra­phie de nous-mêmes. »[2] Une phrase écrite par Bruno Poda­ly­dès qui résonne avec l’im­pres­sion que font ses films, creu­sant un sil­lon dans le genre de la comédie au sens le plus large du terme, mélan­col­ique, poé­tique, bur­lesque, élé­gante, ludique, romanesque. Car­togra­phi­er le genre humain, ses fan­tasmes, ses rêves, son engage­ment, ses décep­tions. Tel nous paraît être en effet ce que Bruno Poda­ly­dès fait de mieux.

Bruno Poda­ly­dès, c’est une présence dis­crète et con­stante sur nos écrans depuis ses débuts en 1988. Après quelques films d’en­tre­prise où fig­u­raient déjà une esquisse de ses futurs per­son­nages incar­nés par son frère Denis Poda­ly­dès, des péri­odes se dessi­nent dans sa fil­mo­gra­phie : la trilo­gie ver­sail­laise (Ver­sailles rive gauche – César du meilleur court métrage, Dieu seul me voit (Ver­sailles-Chantiers) – ver­sion longue et courte pour lequel il reçoit le César de la meilleure pre­mière œuvre, et Bancs publics (Ver­sailles rive droite)), qui s’é­tend de 1992 à 2009 ; sa phase Gas­ton Ler­oux de 2003 à 2005 (Le Mys­tère de la cham­bre jaune / Le Par­fum de la dame en noir) ; ses films aux per­son­nages déphasés, embour­bés dans l’en­nui, la rou­tine ou la com­plex­ité, tâchant de s’é­vad­er par la magie ou l’aven­ture (Lib­erté-Oléron, Adieu Berthe, Comme un avion).

Les films de Bruno Poda­ly­dès, ce sont des sit­u­a­tions a pri­ori banales qui dégénèrent et pren­nent une ampleur démesurée. Un ciné­ma de l’ab­surde ancré dans des sit­u­a­tions réelles qui pren­nent une tour­nure pour le moins romanesque, inédite, dra­ma­tique. Une phrase pronon­cée ou un geste spon­tané ont des con­séquences sur­prenantes et irrémé­di­a­bles (Albert jette son verre d’eau à la fig­ure d’An­na dans Dieu seul me voit, « un acte neuf, inédit », comme le définit Anna et qui scelle leur romance ; Arnaud passe la soirée aux toi­lettes après un men­songe mal­adroit et fatal dans Ver­sailles rive gauche).

Vous ver­rez rarement des per­son­nages de Bruno Poda­ly­dès dans un envi­ron­nement nor­mal. Des pom­pes funèbres new age, une pro­jec­tion de film sur les autruch­es, une expédi­tion mar­itime avec un nud­iste, un minus­cule stu­dio à l’é­clairage bleu sur­na­turel, tels sont les lieux et les sit­u­a­tions dans lesquels ils se trou­vent. Tuer l’en­nui, tel est le besoin fon­da­men­tal. Choisir, tel est le dilemme fon­da­men­tal. Et le rêve devient rarement réal­ité pour ces per­son­nages qui évolu­ent pour­tant presque mal­gré eux. Et, entre nous, les femmes y sont pour beau­coup.

« Un homme et une femme l’un en face de l’autre, c’est la sit­u­a­tion que je préfère. »[3], con­fie Bruno Poda­ly­dès. Ce face-à-face est effec­tive­ment récur­rent dans ses films, ce moment de malaise et de séduc­tion qui donne lieu à des scènes savoureuses où les sujets incon­grus abon­dent (Cuba, c’est bien ou pas ?). Et où une intim­ité se crée.
Les films de Bruno Poda­ly­dès, c’est un amour de la fan­taisie, de l’onirisme, auquel le ciné­ma peut don­ner forme, les rêves ou les cauchemars de ses per­son­nages se déploy­ant sous nos yeux. Échap­pées poé­tiques et esthé­tiques, ces séquences sont des res­pi­ra­tions à part dans le réc­it, de petites bulles d’air qui voguent et qui don­nent accès à l’in­téri­or­ité des per­son­nages.

C’est aus­si l’amour du verbe, de la parole, du dia­logue, du mono­logue (Bruno Poda­ly­dès est le scé­nar­iste de tous ses films, Denis Poda­ly­dès s’as­so­ciant à lui pour cer­tains). C’est Albert Jean­jean qui fait des fig­ures d’e­scrime tout en solil­o­quant sur la tenue de soirée qu’il doit choisir dans Dieu seul me voit. C’est Michel se ras­sur­ant à voix haute sur son kayak sur des eaux plus que tran­quilles dans Comme un avion ; c’est Jacques réc­i­tant les manœu­vres à faire sur son voili­er d’une voix fausse­ment con­va­in­cue dans Lib­erté-Oléron. C’est une forme de théâ­tral­ité spon­tanée, un ciné­ma lit­téraire sans jamais être pédant.

C’est aus­si un cab­i­net de curiosités dans lequel on trou­ve :

un train minia­ture
la fusée d’Ob­jec­tif Lune
un sous-marin minia­ture
un kayak (bour­ré de matos) / le squelette d’un kayak
un brui­teur anti-mous­tiques femelles
une voiture solaire
un vieux coucou
une tente Quechua «2 sec­on­des»
la bouil­loire qu’Al­bert Jean­jean offre à ses con­quêtes
des avions en papi­er
une pelle à absinthe
Hergé n’est jamais très loin (le restau­rant syl­dave ou des albums de Tintin encadrés et accrochés sur les murs). Sem­pé pointe le bout de son nez (la struc­ture de Bancs publics évoque évidem­ment les dessins épars de ses albums parisiens et autres) et ses his­toires se déploient sou­vent sous forme de vignettes aux cadres très graphiques, de longues saynètes étirées, courts métrages à eux tout seuls (la scène du don du sang dans Dieu seul me voit ayant été à l’o­rig­ine un pro­jet de court métrage).

C’est enfin un art du décalage formel tout à fait réjouis­sant : un morceau de Rameau accom­pa­g­nant la sym­phonie en ut majeur du brossage de dents d’Ar­naud qui se pré­pare pour un ren­dez-vous galant dans Ver­sailles Rive gauche ; les pre­miers plans en plongée d’Al­bert Jean­jean hési­tant sur un pas­sage clouté flan­qués d’une Mar­seil­laise sauce Djan­go Rein­hardt dans Dieu seul me voit, ou encore La Javanaise de Gains­bourg inter­prétée par une fan­fare ama­teur cacoph­o­nique.

La ren­con­tre entre Bruno Poda­ly­dès et Pierre Sal­vadori promet d’être pas­sion­nante. Bruno Poda­ly­dès présen­tera Dans la cour, le dernier long métrage en date de Pierre Sal­vadori : « Je sais que ça me fait du bien de voir les films de Sal­vadori. C’est un très bon scé­nar­iste, sur la mécanique, et en plus je trou­ve que ses films respirent de plus en plus, j’ai beau­coup de plaisir à voir à quel point il fait entr­er la vie dans son écri­t­ure. » déclare Bruno Poda­ly­dès au jour­nal Libéra­tion au moment de la sor­tie de Comme un avion. Faire entr­er la vie dans son écri­t­ure. Il nous a ôté les mots de la bouche.

Notes

Notes
↑1 Dieu seul me voit (Ver­sailles Chantiers), 1998 / Lib­erté-Oléron, 2001 / Le Mys­tère de la cham­bre jaune, 2003 / Adieu Berthe, 2012 / Comme un avion, 2015
↑2 Bruno Poda­ly­dès, « Faut voir comme on nous par­le », Cahiers du ciné­ma, n° 494 (sept. 1995), p. 19.
↑3 Jean-Marc Lalanne, « Éloge du comique de sédi­men­ta­tion » / Entre­tien avec Bruno et Denis Poda­ly­dès, Cahiers du ciné­ma, n° 525, juin 1998, p. 36–41
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Ressources

Ce texte est issu du catalogue du festival du film d’Amiens 2015 qui organise un hommage croisé à deux figures de la comédie française, Pierre Salvadori et Bruno Podalydès.