Chaque semaine durant le con­fine­ment, nos rédac­teurs prof­i­tent de red­if­fu­sions télévisées pour évo­quer quelques films mar­quants.

Element of Crime de Lars Von Trier

Disponible en replay sur OCS jusqu’au 31/12/2020.

L’un des tous pre­miers plans d’Ele­ment of Crime capte, en plongée ver­ti­cale, le courant d’une eau épaisse et boueuse. Se suc­cè­dent sous nos yeux les immondices qu’elle char­rie : quelques morceaux de métal, des plantes épars­es, la tête d’un âne mort. Le fil­tre, aux teintes sépias et orangées, ren­force la sen­sa­tion d’insalubrité. Une impres­sion de déjà-vu ? C’est que le plan est d’abord une cita­tion de Stalk­er, dont Von Tri­er se réap­pro­prie ici l’ambiance moite et dystopique, 25 ans avant de pay­er un trib­ut plus clair encore à Andreï Tarkovs­ki dans le générique d’Antichrist. Cinéphile, le cinéaste danois l’est assuré­ment, mais d’une manière sin­gulière : ren­dre hom­mage ne con­stitue pas chez lui une façon de met­tre en ques­tion les dis­posi­tifs de mise en scène présents dans l’œuvre du maître russe, mais plutôt de con­duire à une émer­gence du sen­si­ble à tra­vers un imag­i­naire infor­mé par les images des autres. La logique référen­tielle s’efface ain­si pro­gres­sive­ment au prof­it de visions for­mal­istes, à la manière d’une don­née ini­tiale que son tal­ent de plas­ti­cien va trou­bler pour en tir­er un résul­tat con­sid­érable­ment dif­férent. À cet égard, la métempsy­chose de Fish­er (Michael Elph­ick), l’enquêteur dont le film racon­te le dif­fi­cile proces­sus de remé­mora­tion, sem­ble une métaphore du tra­vail de Von Tri­er : par­tir de traces mnésiques (les sou­venirs d’une enquête, ou bien de séances de ciné­ma) pour en tir­er, à par­tir d’un tra­vail de défor­ma­tion incon­scient, un nou­v­el hori­zon formel. Ce qui compte donc dans le « plan-Stalk­er », c’est d’abord le défile­ment d’une série de fig­ures aux con­tours floutés par la diaphanéité de l’eau (le métal, les plantes, l’âne), toutes emportées dans le mou­ve­ment con­tinu de la caméra, dans le défile­ment d’une bande-image sem­blant en con­stante recom­po­si­tion. Pour faire en sorte que la dynamique de ce seul plan irrigue ensuite l’ensemble du film, Von Tri­er mul­ti­plie les fon­dus enchaînés, quitte à som­br­er dans un cer­tain sys­té­ma­tisme : tout entier tourné vers l’illustration d’une seule idée (fig­ur­er le flux des images au cœur de la remé­mora­tion hyp­no­tique), Ele­ment of Crime perd en pré­ci­sion dans le détail de son écri­t­ure, les tran­si­tions d’un plan à l’autre s’avérant au fond moins sig­nifi­antes que stricte­ment cos­mé­tiques. Plus remar­quable est l’usage du rac­cord. Le plus bel exem­ple, dans le pre­mier quart d’heure de film, implique ain­si un éton­nant jeu d’échelles : lors d’une scène de retrou­vailles avec son men­tor, après treize années d’exil, le per­son­nage prin­ci­pal ouvre une porte der­rière laque­lle se cache un enfant. Une petite voiture téléguidée vient frap­per le pied du polici­er. Cut : le voilà main­tenant au volant d’une voiture sim­i­laire, fonçant à toute allure sur un poteau placé à peu près au même endroit que sa jambe dans le plan précé­dent. Et Von Tri­er de don­ner alors rai­son à Ner­val : le monde du rêve com­mence bien lorsque « nous ne pou­vons plus déter­min­er l’instant pré­cis où le moi, sous une autre forme, con­tin­ue l’œuvre de l’existence ».

Thomas Grignon

Les Aventures du Capitaine Wyatt de Raoul Walsh

Dif­fusé sur OCS Géant le 08/04 à 22h15.

L’impression d’évidence découlant de Dis­tant Drums (Les Aven­tures du Cap­i­taine Wyatt), film d’aventures sémi­nal, tient à une cer­taine con­cep­tion de la mise en scène clas­sique, qui réor­donne un monde dont les repères sem­blent à pre­mière vue flous. À mi-chemin entre le west­ern et le film de jun­gle (le réc­it se déroule dans la Floride sauvage de 1840, au milieu de la sec­onde guerre sémi­nole), le film joue d’abord de son cadre com­pos­ite : Wyatt est un homme des marais, un blanc fam­i­li­er des ter­res et des cou­tumes indi­ennes (au point d’avoir épousé une princesse indigène, tuée dans des cir­con­stances mys­térieuses), qui s’en va détru­ire une forter­esse détenue par des marchands d’armes appro­vi­sion­nant les indi­ens Sémi­noles en fusils européens. L’explosion de la bâtisse cimente, para­doxale­ment, les ten­ants et les aboutis­sants de l’intrigue, en séparant net­te­ment deux camps : d’un côté les Améri­cains en fuite, et de l’autre les indi­ens Sémi­noles, qui traque­nt les intrus au cœur des Ever­glades et de ses marais dan­gereux. La beauté du film réside dans la manière dont il organ­ise ses péripéties en une suite de séquences fine­ment découpées, qui fer­ont dire très juste­ment à Jacques Lour­celles que « le ciné­ma, ici, non seule­ment déplace les lignes, mais les dirige toutes dans le sens d’une médi­ta­tion morale, sim­ple et évi­dente, livrée par un réal­isa­teur qui filme comme il respire ». Focal­isé avant tout sur l’action, dans les plis de laque­lle les per­son­nages se révè­lent par touche, Dis­tant Drums pour­rait presque s’apparenter à une bande dess­inée, si la mise en scène de Walsh ne com­po­sait un mou­ve­ment ren­du à la fois pos­si­ble par le mon­tage (la fig­ure maîtresse du film est le champ-con­trechamp) et la mobil­ité de la caméra, qui par­ticipe dis­crète­ment à l’impression d’un déplace­ment con­stant. L’affrontement entre Wyatt et les Indi­ens, mais aus­si entre Wyatt et la nature, prend ain­si la forme d’un entre­choc de dynamiques, comme dans cette scène géniale où le cap­i­taine fait refluer ses assail­lants par un feu qui vient altér­er le déroule­ment de la sit­u­a­tion (face au mur de brais­es qui sépare dans le mon­tage les deux camps, les Sémi­noles ne peu­vent que rebrouss­er chemin). D’où aus­si que la dernière bataille ren­verse la logique du face-à-face dans un duel aqua­tique où la découpe, plutôt que d’opposer les corps et de filmer à pro­pre­ment par­ler le bal­let des coups, passe de l’air libre au com­bat immergé, afin de tou­jours réor­don­ner le chaos des événe­ments.

Josué Morel

Battements de cœur de Henri Decoin

Dif­fusé sur OCS Géant le 09/04 à 11h26.

« Au retour du bal, je me demande qui vous avez embrassé : mes titres, ma dot ou mes lèvres ? » Pronon­cé à toute allure, le trait d’esprit paraît dis­cret, voire anodin au regard des dia­logues pétil­lants que s’échangent depuis presque une heure les per­son­nages de Bat­te­ments de cœur. Et pour­tant, lancé par une Danielle Dar­rieux âgée de seule­ment 22 ans (mais déjà géniale), il met en évi­dence ce qui con­stitue le cœur du film (grand suc­cès de l’année 1940 et aujourd’hui encore le plus réputé de Decoin), tout en intro­duisant le ton roman­tique qui le con­duira à n’être, à terme, qu’une demi-réus­site. Arlette, inter­prétée par Dar­rieux, est une petite voleuse qui ne vole presque pas, mais au con­traire excelle à jouer la bonne foi. À l’école des pick­pock­ets, elle est la meilleure élève, celle qui inter­prète avec brio toutes les nuances de l’innocence, au point que ses cama­rades appren­nent à men­tir devant leurs glaces en l’imitant. La pre­mière ren­con­tre avec M. Aris­tide, le directeur de l’établissement, s’apparente d’ailleurs à une audi­tion rem­portée haut la main par la jeune cha­pardeuse, lorsque le vieux met­teur en scène impro­visé, caché der­rière un judas, s’ébahit devant son vis­age fausse­ment ingénu. Pen­dant ses quar­ante-cinq pre­mières min­utes trép­i­dantes, Bat­te­ments de cœur fait donc l’éloge du jeu, du théâtre et des faux-sem­blants pour célébr­er la capac­ité hal­lu­ci­nante de son actrice prin­ci­pale à arbor­er toutes les mines, à endoss­er tous les rôles, à inté­gr­er tous les milieux soci­aux. Embar­quée dans une vaude­vil­lesque affaire de tromperie chez des ambas­sadeurs, la voilà passée en quelque min­utes de fille des rues à comtesse, Decoin grat­i­fi­ant le spec­ta­teur des dif­férentes étapes de sa méta­mor­phose (la manu­cure douloureuse, les escarpins qui font « mal aux nougats ») pour sub­limer finale­ment l’apparition de son héroïne lors d’une soirée mondaine.

Mais cet art des masques a un prix : aimée pour qui elle n’est pas, con­damnée à surenchérir dans les men­songes pour expli­quer les mul­ti­ples vies qu’elle mène, son train d’enfer est sur le point de trans­former Arlette en une belle héroïne trag­ique, comé­di­enne géniale jouis­sant de sa duplic­ité jusqu’au ver­tige. Cette issue-là, Decoin ne la filme guère que lors d’une petite scène, tournée à la manière expres­sion­niste (ombre portée et éclairage con­trasté), de manière à faire ressor­tir toute la bru­tal­ité de M. Aris­tide à l’égard de la jeune femme. Passé ce coup d’éclat, le film s’enlise dans une char­mante his­toire de tri­olisme, très super­fi­cielle, où ne resplen­dit plus qu’occasionnellement le fasci­nant vis­age de Dar­rieux. Le rythme s’en ressent : inar­rêtable dans sa pre­mière par­tie (au point que les ellipses se trou­vent unique­ment mar­quées par des coupes sèch­es, chose assez inat­ten­due pour un film français de l’époque), il devient car­ré­ment sta­tique lorsque le réc­it se con­cen­tre sur les amourettes entre la jeune par­v­enue et l’am­bas­sadeur falot dont elle s’est entichée. Hormis quelques trou­vailles, il fau­dra atten­dre une assez belle scène de bal, vers la fin du film, pour que le scé­nario gagne en fraîcheur. Ce sera surtout l’occasion de retrou­ver une dernière fois le vis­age par­fait de la plus grande actrice française d’alors, immor­tal­isé dans un petit écrin d’argent évo­quant, avec quinze ans d’avance, le miroir qui empris­onne son reflet dans l’ouverture de Madame De…

T. G.

Le Distrait de Pierre Richard

Dif­fusé sur OCS Géants le 10/04 à 14h.

Décou­vert en 1968 chez Yves Robert dans Alexan­dre le Bien­heureux (le film du con­fine­ment choisi : l’histoire d’un type qui décide de ne plus quit­ter son lit), Pierre Richard passe à la réal­i­sa­tion avec Le Dis­trait, pour occu­per quinze ans durant une place mar­ginale, mais tri­om­phale, dans la comédie pop­u­laire française. Com­plice, Yves Robert y fait une appari­tion qui sig­nale un pas­sage de flam­beau : Pierre Richard s’installe dans son apparte­ment en se pen­sant chez lui, allume un cig­a­re, met les pieds sur la table, avant de réalis­er sa méprise. Ce coup d’es­sai frappe par la grande ambi­tion du trublion, qui rejoint celle de Pierre Mala­quet, son héros au prénom homonyme. Il orchestre ici l’irruption du per­son­nage de grand dadais mal­adroit et séduc­teur qu’il trim­balera de film en film. Tout en déploy­ant le poten­tiel bur­lesque de sa créa­ture, il prend soin de théoris­er son moteur comique (la logique du lap­sus, du pas de côté, du coup d’avance, plusieurs fois ver­bal­isée), en même temps que sa portée poli­tique (sorte de hip­pie lib­er­taire, il fait vol­er en éclat la société patri­ar­cale). Mala­quet est d’ailleurs le qua­si-ana­gramme de Ménalque, le « dis­trait » de La Bruyère, auquel il emprunte quelques traits de car­ac­tère et la matière d’un calem­bour (« c’est de La Bruyère ? Non, c’est du chien­dent »). Richard appa­raît très con­scient de ce qu’il fait, mais si le brio de l’acteur transparaît déjà, il y a encore ici quelque chose d’un poil trop min­uté dans sa mécanique, comme un dis­trait par trop maître de lui-même, lorgnant davan­tage vers le fin diseur Pierre Repp que vers le patron­age revendiqué de Pierre Etaix.

Du film, à l’évidence nour­ri par la bande-dess­inée (cf. les bulles qui envahissent l’écran), on retien­dra surtout qu’il est à ce jour l’adaptation la plus fidèle de Gas­ton Lagaffe. Même per­son­nage de doux rêveur dou­blé d’un gaffeur génial en quête de recon­nais­sance, dont les exploits met­tent sans dessus dessous une rédac­tion (en l’espèce, une agence pub­lic­i­taire), au grand dés­espoir d’un Bernard Bli­er plus Prunelle que Fan­ta­sio. Même voiture dys­fonc­tion­nelle, mêmes déboires avec la police, même romance mal­adroite avec une secré­taire — Marie-Chris­tine Bar­rault, tout juste échap­pée de Ma nuit chez Maud, ravie de souf­fler un peu. À ceci près que Pierre est une véri­ta­ble pile élec­trique, un dis­rup­tif avant l’heure, là où Gas­ton oppose une ferme résis­tance au tra­vail. Le Dis­trait reste un bel obser­va­toire des idéaux de la jeunesse de son époque, et Pierre Richard une sorte d’anti-de Funès en devenir.

Syl­vain Blandy

Burn After Reading de Joel et Ethan Coen

Dif­fusé sur OCS Max le 11/04 à 20h40.

Entre 2007 et 2009 sor­tent trois des meilleurs films des frères Coen, qui syn­thé­tisent les dif­férentes formes jalon­nant leur fil­mo­gra­phie. Il y a d’abord No Coun­try for Old Men (2007), dont la vir­tu­osité exac­er­bée le prédis­pose aux récom­pens­es (huit Oscars en 2008, dont ceux du meilleur réal­isa­teur et du meilleur film), puis Burn After Read­ing (2008), film ouverte­ment mineur et récréatif, et enfin A Seri­ous Man (2009), chef-d’œu­vre icon­o­claste et cepen­dant dis­cret. À la lec­ture de cette descrip­tion som­maire, le film du milieu pour­rait sem­bler moins exci­tant, mais ce serait ignor­er com­bi­en l’on a besoin de films « ouverte­ment mineurs ». Cette espèce rare implique une cer­taine manière de faire du ciné­ma : il ne s’ag­it pas pour les cinéastes de mobilis­er toutes leurs forces, ou d’en­vis­ager ce film comme si c’é­tait le dernier, mais bien de faire primer le savoir-faire, l’ar­ti­sanat, la maîtrise— tout un arse­nal déjà acquis dans la fab­ri­ca­tion d’autres films et manié légère­ment dif­férem­ment pour celui-ci. Cette per­spec­tive ren­voie à celles des cinéastes de l’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en, qui tour­naient des films parce que c’é­tait leur méti­er, et si l’un d’eux était moins réus­si à leurs yeux qu’un autre, il y avait tou­jours le prochain. Ain­si un film mineur peut-il être grand pour celui ou celle qui aime déjà une œuvre, en même temps qu’il en éclaire d’une lumière nou­velle les précé­dentes étapes.

Pour entr­er davan­tage dans ce qui fait l’intérêt de Burn After Read­ing, on peut dire que la pho­to de Lubez­ki, gran­uleuse, dont les sources de lumières parais­sent tou­jours plus ou moins irréelles, par­ticipe beau­coup au charme de ce film d’in­térieur. Ray­on­nement qui rap­pelle celui des comé­di­ens, dont le plaisir immense qu’ils sem­blent retir­er à incar­n­er des idiots (Brad Pitt et son improb­a­ble brush­ing en tête) per­met de pass­er out­re les égare­ments d’un scé­nario un peu trop malin pour se tenir jusqu’au bout. Mal­gré la mal­ice qui règne en maîtresse, on regret­tera tout de même le pen­chant des Coen pour une cer­taine cru­auté qui va au-delà de l’hu­mour noir en sac­ri­fi­ant cer­tains per­son­nages dont les tra­jec­toires méri­taient plus qu’un cul-de-sac. Qu’à cela ne tienne, la reven­di­ca­tion du mode mineur ne peut que s’ac­com­pa­g­n­er d’un peu de mau­vais goût.

Marin Gérard

Barry Lyndon de Stanley Kubrick

Dif­fusé sur Arte le 12/04 à 20h55.

Rise and fall rela­tant les péré­gri­na­tions d’un irlandais de basse extrac­tion propul­sé dans les salons de la haute société anglaise, Bar­ry Lyn­don est surtout le réc­it d’une par­tie de dés pipés. Point de roue de la for­tune ici, mais une série de sub­terfuges qui por­tent à con­séquence : un pis­to­let secrète­ment vicié, un jeu de carte truqué, un inces­sant trav­es­tisse­ment. Au fond, tout y est affaire de sub­sti­tu­tions. C’est d’abord l’oncle de Bar­ry, qui rem­place son père tué lors d’un duel. C’est ensuite le cap­i­taine anglais, qui lui sous­trait la cou­sine qu’il cour­ti­sait. Lorsque plus tard le jeune homme, fraîche­ment déser­teur, fait halte chez une paysanne prussi­enne que son mari enrôlé dans l’armée a lais­sé seule avec un nour­ris­son, il s’approprie une pre­mière fois, dans l’adultère, la dou­ble-sub­sti­tu­tion ini­tiale. Sol­dat étranger, il usurpe pour quelques nuits la place du père et celle de l’amant légitime. Ce sera le moteur de son ascen­sion sociale et celui de sa chute : Bar­ry devient Lyn­don en épou­sant la veuve d’un noble, pour aus­sitôt lui infliger son infidél­ité. Le sec­ond tableau du film est alors moins la con­tra­dic­tion annon­cée du pre­mier (grandeur vs. déca­dence) que son rejeu : Lord Bulling­don, fils de la comtesse, ne tolère pas l’imposteur, d’autant qu’un enfant con­cur­rent est né de cette union. Le duel final appa­raît donc comme le pen­dant du pre­mier : le fils tue sym­bol­ique­ment le père (qui doit être amputé et s’en retourn­er dans son pays natal), et tous deux regag­nent respec­tive­ment leur mère aimée. Grande équa­tion inces­tueuse, qui les voue au sort régres­sif des héros kubrick­iens, tou­jours revenus de loin : c’est Bow­man dans 2001, qui ayant chem­iné « beyond the infi­nite », fait face, au chevet de son ago­nie, à un fœtus ; Alex, dans Orange mécanique, qui au terme de sa  « réé­d­u­ca­tion », est ramené au stade infan­tile sur un lit d’hôpi­tal, cerné par ses par­ents ; c’est enfin Bill, dans Eyes Wide Shut, qui à l’issue de son périple « over the rain­bow », retrou­ve finale­ment sa com­pagne dans un mag­a­sin de jou­ets.

Bar­ry Lyn­don demeure célèbre, à juste titre, pour la minu­tie avec laque­lle Kubrick a com­posé, à la manière d’un pein­tre, de vastes toiles sculp­tées dans l’ombre et la lumière. Le tra­vail des motifs autour desquels s’agencent les dif­férents plans laisse appa­raître que des champs de bataille aux salons cos­sus, il n’y a qu’un sur­croît d’ornements et un redou­ble­ment d’apparat : les manœu­vres des sol­dats et la déam­bu­la­tion toute rit­uelle de la bonne société dans les jardins à la française se font écho, comme à la ronde qui forme l’arène d’un com­bat ren­voie la plus sournoise table de jeu. La mise en scène de Kubrick est comme com­mandée par un principe d’inertie : le mou­ve­ment est intro­duit au sein d’ensembles déjà défi­nis par de lents glisse­ments de caméra. Le plus sou­vent, celle-ci part d’un détail, pour restituer ensuite la posi­tion de l’objet dans un cadre plus large, au moyen d’un zoom arrière. C’est dans cet écart entre l’immobilité des toiles et l’œil mobile du nar­ra­teur qui s’y déplace, et redis­tribue la per­spec­tive des per­son­nages, que réside toute la mal­ice du réc­it. Les pro­tag­o­nistes jouent à rebours du cadre une forme de pan­tomime trag­ique, et l’émotion qui naît du trou­ble sur les vis­ages, exagéré­ment poudrés, ne va pas sans évo­quer le ciné­ma muet.

S. B.