L’ex­igeant Stan­ley Kubrick a décrit à sa manière le bond qual­i­tatif entre son pre­mier et son deux­ième long-métrage : “Alors que Fear and Desire avait été un tra­vail pen­sé avec sérieux mais réal­isé n’im­porte com­ment, Le Bais­er du tueur s’est avéré, je crois, un pro­jet léger mais accom­pli avec peut-être plus de com­pé­tence, quoique tou­jours du niveau d’un étu­di­ant en ciné­ma.”[1] Il n’y a guère de quoi le con­tredire : avec le pre­mier film, il ten­tait crâne­ment d’af­fron­ter un des grands sujets qui con­tin­ueraient de le fascin­er par la suite (la folie guer­rière), mais avec un cri­ant manque de con­sis­tance dans sa mise en scène. A con­trario, dans Le Bais­er du tueur (au bud­get à peine moins dérisoire que le précé­dent : 75000 dol­lars), il s’ap­puie sur un matéri­au de pur film noir, sans ambi­tion thé­ma­tique affichée (à New York, un boxeur raté s’éprend d’une hôtesse de danc­ing, au grand dam de l’ex-amant et patron vio­lent de cette dernière), pour asseoir l’as­sur­ance de la caméra comme vecteur du regard du cinéaste sur ses per­son­nages.

Miroirs sans espoir

Car si Kubrick s’est tou­jours attaché à bra­quer sa caméra sur ce qui cloche chez l’être humain, c’est dès ce film à l’abord mod­este que sa démarche com­mence à con­va­in­cre. Qu’il suive en plan-séquence le héros tour­nant en rond dans son apparte­ment, qu’il s’im­misce au plus près de lui pen­dant un com­bat de boxe, qu’il mon­tre les per­son­nages s’ob­ser­vant en vis-à-vis à tra­vers des fenêtres ou face à eux-mêmes dans un miroir (il y en a un cer­tain nom­bre dans le film), il développe une cer­taine insis­tance à plac­er l’hu­main face à son désir mais surtout face à son échec ou celui de l’autre — impos­si­bil­ité de s’ac­com­plir, inca­pac­ité d’être aimé. Et la con­fronta­tion est sou­vent vio­lente — on ne pense pas seule­ment au com­bat de boxe, mais aus­si à ce plan où la caméra est sol­idaire des oscil­la­tions d’un miroir que le patron véreux vient d’en­dom­mager sous le coup de la colère. Ce n’est pas par pure affé­terie nar­ra­tive que l’his­toire est racon­tée a pos­te­ri­ori par le héros tour­nant en rond dans une gare, avec des com­men­taires dés­abusés, ou que le triste passé famil­ial de l’hôtesse est illus­tré dans un unique et som­bre décor par une choré­gra­phie aus­si impec­ca­ble que froide (dan­sée par Ruth Sobot­ka, épouse Kubrick à l’époque). Avec une empathie d’au­tant plus évi­dente qu’il ne fait pas mon­tre de la sévérité — et des traits satiriques mor­dants — qu’on pour­ra trou­ver dans ses films ultérieurs, Kubrick n’en con­te pas moins, par-delà les con­ven­tions du film noir, les vicis­si­tudes d’une human­ité peu fière ne se per­me­t­tant l’e­spoir que par faib­lesse — au point que même l’ul­time morceau de bravoure, un com­bat sauvage dans le décor mor­tifère d’un ate­lier de man­nequins, ne con­sacr­era aucun héroïsme.[2]

Recherche fébrile

Peu importe, alors, que le réc­it manque par endroits de rythme, par exem­ple en suiv­ant une trop longue course-pour­suite à pied, ou en lais­sant le scé­nario ménag­er laborieuse­ment un quipro­quo ici et un coup de chance là. C’est même par­fois en lais­sant traîn­er le regard de la caméra que le film intrigue, comme quand il tourne dans les rues de New York et y capte d’au­then­tiques morceaux de vies et de vit­rines, à la manière d’autres réal­isa­teurs indépen­dants (aux­quels on n’au­rait guère envis­agé de rat­tach­er Kubrick sans ces quelques plans). On ignore si l’usage ultérieur par le cinéaste du terme “étu­di­ant” était péjo­ratif ou non, mais il n’ap­pa­raît guère ain­si à nos yeux. Sous l’in­flu­ence assumée de Welles et Ophuls, il n’avait certes pas encore la con­sis­tance de l’artiste affir­mé que l’on célèbre aujour­d’hui, mais déjà l’aplomb ; et voir son film et ses sujets d’é­tude aus­si fébriles de sa recherche artis­tique est tout à fait stim­u­lant.

Notes

Notes
↑1 Cité par Alexan­der Walk­er dans Stan­ley Kubrick Directs (éd. Har­court, Brace and Jovanovich, New York, 1971), p. 18. Tra­duc­tion per­son­nelle.
↑2 Le hap­py-end in extrem­is du film résulte d’une exi­gence de remon­tage du dis­trib­u­teur du film Unit­ed Artists, lais­sant néan­moins appar­ent le car­ac­tère acces­soire de cet ajout.