“Mais dites-moi, mes frères, si l’humanité souf­fre de man­quer de fin, ne serait-ce pas qu’il n’y a pas encore d’humanité ?

Ain­si par­lait Zarathous­tra.”[1]

Ce qui frappe instan­ta­né­ment quand on revoit 2001, l’Odyssée de l’espace aujourd’hui, c’est à quel point ce film si impor­tant et admiré n’a que peu, voire pas, influ­encé l’histoire du ciné­ma. Et s’il a pu inspir­er ouverte­ment cer­taines œuvres, de Dunkerque à The Tree of Life, qui font plutôt fig­ure d’ovnis — loin cepen­dant de l’étrangeté du film de Stan­ley Kubrick — ce n’est que pour mieux mar­quer la fron­tière qui le sépare d’un ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en qui n’a, dans le fond, jamais cessé de le fuir. Ain­si ce film, qui fut à l’origine des “block­busters” qui émergèrent une dizaine d’années plus tard, sem­ble en être l’antithèse esthé­tique : pas de héros ni d’antagoniste, struc­ture frag­men­tée, plans vides, enjeux obscurs et dia­logues réduits au min­i­mum (là où le ciné­ma améri­cain est le plus pipelette qui soit). C’est peut-être pour cette rai­son, d’ailleurs, que cinquante ans après sa sor­tie en salle, il appa­raît si frais, nova­teur et incroy­able­ment sur­prenant. Parce que jamais le ciné­ma ne s’est habitué à son ambi­tion nar­ra­tive ni n’a su digér­er ses propo­si­tions formelles. Jamais un film si fon­da­men­tal n’aura été aus­si peu pil­lé, si ce n’est quelques tech­niques de trucage et autres motifs. En se recro­quevil­lant vers le néo-clas­si­cisme dès les années 1970, le ciné­ma améri­cain a lais­sé à 2001 l’exclusivité de son génie, le priv­ilège de sa grandeur, le mono­pole de l’avance qu’il avait sur son temps — et qu’il a encore aujourd’hui. Il est voué à con­serv­er intacte sa beauté, vierge de toute réap­pro­pri­a­tion. Un film comme on n’en avait jamais vu jusqu’alors et comme nous n’en rever­rons jamais par la suite. Un film dont on redé­cou­vri­ra avec sidéra­tion la force à chaque nou­velle vision puisque per­son­ne n’aura su en détourn­er l’essence. Un film totale­ment inépuis­able.

Il faut dire que Kubrick ne badine pas avec la sci­ence-fic­tion et, plutôt que de la con­tourn­er en trans­posant les petits mélo­drames humains dans un déco­rum inter­galac­tique (façon Inter­stel­lar ou Grav­i­ty), il l’assume pleine­ment en obser­vant l’interaction entre les hommes et ce déco­rum comme on mène une étude clin­ique : sans la moin­dre empathie. L’analyste s’émeut-il du sort des glob­ules blancs qu’il étudie ? Le physi­cien se soucie-t-il de l’atome qu’il divise ? Le cos­mé­to­logue com­patit-il à la souf­france du chim­panzé qu’il empoi­sonne ? Non. Objet céleste par­mi d’autres, l’homme dans 2001 est cet élé­ment dont on suit le mou­ve­ment comme on s’intéresse à la tra­jec­toire d’une comète. La mis­an­thropie de Kubrick fonc­tionne à plein régime, mais elle per­met de plac­er la caméra à hau­teur de Dieu, qui est dépourvu de com­pas­sion (sen­ti­ment pro­pre­ment humain), comme d’autres l’ont placé à hau­teur d’homme, et de se livr­er à une expéri­ence (que se passe-t-il quand on met l’homme face à l’éternité ?) aus­si bien méta­physique que ciné­matographique qui rompt avec de trop nom­breux codes et repères pour s’inscrire dans une con­ti­nu­ité vis­i­ble de l’histoire du ciné­ma. Entre con­ve­nance sociale et voltige spa­tiale, le film ne laisse aucune place aux sen­ti­ments et à l’atermoiement. Il opte pour un croise­ment unique entre le film expéri­men­tal abstrait et le grand spec­ta­cle matériel où les trucages per­me­t­tent de racon­ter une his­toire qu’on ne pour­rait mon­tr­er sans eux, et devient ain­si le point de jonc­tion entre deux pôles opposés du ciné­ma qui réc­on­cilie tous les types de pub­lic.

Ô, grand astre ! Que serait ton bonheur si tu n’avais ceux que tu éclaires ?[2]

Que les images soient belles et que les effets spé­ci­aux n’aient pas vieil­li, ce n’est désor­mais un secret pour per­son­ne. Là où le film étonne surtout, c’est par son humour froid, plus rad­i­cal encore que dans Doc­teur Folam­our, dans sa façon d’observer le corps humain comme un objet bur­lesque (qui rap­pelle un peu Play­time) quand il s’excite sur un tas d’os ou qu’il tente de marcher en ape­san­teur avec des chaus­sures adhé­sives. L’aventure cos­mique n’octroie à l’homme aucune grandeur, aucun sur­plus de dig­nité et ne le dis­pense pas d’être grotesque. Kubrick est le cinéaste de l’immuable, l’homme demeure chez lui cette créa­ture triv­iale qui, préhis­torique ou sci­en­tifique, doit se nour­rir (de chair fraîche ou de viande recon­sti­tuée) et faire ses besoins (en ape­san­teur). Filmer le temps, c’est-à-dire la dis­tance (ici 4 mil­lions d’années), revient à filmer la même chose mais dans des espaces dif­férents. Pris dans un bal­let cos­mique qui s’est ouvert avant lui et qui se ter­min­era bien après lui, l’homme ne fait que suiv­re une valse dont il n’a pas don­né le tem­po mais au sein de laque­lle il se livre inlass­able­ment aux rit­uels de sa survie et de ses con­ven­tions (ce qui rap­pelle un peu Le Charme dis­cret de la bour­geoisie).

Si 2001 est si atyp­ique, c’est peut-être juste­ment parce qu’au sein du grand bal­let spa­tial majestueux qui a fait sa répu­ta­tion, il dresse avant tout un compte ren­du de la banal­ité de notre quo­ti­di­en : jog­ging (dans une pièce-roue), coup de fil à la famille (en visio­phone) ou pho­to de groupe pour un album sou­venir (sur la Lune). Un quo­ti­di­en vain et ordi­naire, mal­gré son con­texte extra­or­di­naire, qui se déroule sous l’œil impas­si­ble de Hal 9000, l’intelligence arti­fi­cielle chargée de sec­on­der les cos­mo­nautes durant leur mis­sion vers Jupiter. En assis­tant à ce spec­ta­cle mécanique sans sub­stance, l’ordinateur doute et se détraque — signes évi­dents de son human­ité. Est-ce parce qu’il observe l’homme s’adonner à une rou­tine absurde et errer sans chercher à s’accomplir qu’il décide de s’en débar­rass­er ?  Est-ce parce qu’il con­state que l’homme est une créa­ture sans fin, alors que lui a un but pro­gram­mé et donc que sa vie, con­traire­ment à la leur, a un sens ? C’est une lec­ture envis­age­able, mais unique­ment dans la mesure où chez Kubrick toutes les jonc­tions sont pos­si­bles sans être vrai­ment déter­minées, puisque rien ne cer­ti­fie jamais dans son ciné­ma la rela­tion de cause à effet. Les agisse­ments de Hal peu­vent tout aus­si bien être le fruit d’un cal­cul raison­né de ses cir­cuits (le film peut d’ailleurs par­faite­ment se résumer à son sim­ple scé­nario) qu’un accès de démence pure. Car si l’œuvre de Kubrick pose des ques­tions (voire même des équa­tions), elle se garde bien d’y apporter des répons­es. Il aime les sym­bol­es mais pas les sig­ni­fi­ca­tions. Rai­son pour laque­lle toute ten­ta­tive d’analyse est périlleuse car toutes les con­clu­sions seraient à la fois viables et con­testa­bles. 2001 mul­ti­plie ain­si les pistes jusqu’au ver­tige pour rester insai­siss­able, et noy­er le sens dans sa mul­ti­plic­ité, jusqu’à le faire dis­paraître. Que reste-t-il alors ?

Je regarde, donc je suis

Il reste le fameux mono­lithe, au sujet duquel on a dit tout et son con­traire : cet objet extra-ter­restre mys­térieux ponctue cha­cune des qua­tre par­ties du film, annonçant à chaque appari­tion un boule­verse­ment. Qu’est-il donc ? Que représente-t-il ? À quoi ren­voie-t-il ? Etc. Il serait un peu dérisoire de don­ner des répons­es défini­tives à ces ques­tions. Mais on peut cepen­dant sup­pos­er sans trop hésiter qu’il matéri­alise l’inconnue de l’équation du film. Il serait le grand Autre, dont l’insondable énigme ren­voie l’homme à la pre­mière de ses con­di­tions : quand les hommes préhis­toriques se réveil­lent un matin face à ce corps étranger, ils com­pren­nent soudain, révéla­tion orig­inelle, que quelque chose les dépasse. La con­science de ce manque est le point de départ de l’humanité, et trou­ve ici une réso­nance dans le regard du spec­ta­teur. 2001 tend alors, comme tous les rares “films vides” de l’histoire du ciné­ma, un miroir au spec­ta­teur qui s’y voit regarder le film et, s’y décou­vrant, se voit se deman­der de quoi il s’agit (sou­venez-vous de la fin).

Devant 2001, nous sommes tous des hommes-singes s’agitant devant le mono­lithe : per­plex­es, intrigués et fascinés. Con­fron­té à l’inconnu, le spectateur/homme préhistorique/astronaute s’interroge et prend donc con­science de lui-même. C’est pour cela que 2001, l’Odyssée de l’espace est un film dont la puis­sance va bien au-delà de sa poésie visuelle, parce qu’il est l’expérience brute du cog­i­to, ergo sum. Parce que devant lui, plus que devant n’importe quel autre film, nous exis­tons.

Notes

Notes
↑1 Ain­si par­lait Zarathous­tra, Friedrich Niet­zsche — 1891.
↑2 Ibid.