Un long bais­er entre­coupé de dia­logues pour con­tourn­er la cen­sure, une bouteille qui se casse, une clé volée, une tasse de café menaçante… Les Enchaînés, c’est tout cela, et c’est bien plus : un scé­nario bril­lant, des images somptueuses, deux acteurs excep­tion­nels (Cary Grant et Ingrid Bergman), et un Hitch­cock en pleine forme. Retour sur un très grand film, qui ressort cette semaine en copies neuves.

Mia­mi, 1946. Huber­man, un espi­on nazi, vient d’être con­damné. Sa fille Ali­cia, qui a tou­jours été fer­me­ment opposée aux con­vic­tions de son père, est con­nue pour la légèreté de ses mœurs. Elle est con­tac­tée par Devlin, agent des ser­vices secrets, qui lui pro­pose une mis­sion qu’elle est seule à pou­voir accom­plir : il s’ag­it de s’at­tir­er les faveurs et la con­fi­ance d’Alexan­der Sebas­t­ian, ancien ami du père d’Ali­cia, qui vit au Brésil et dont la mai­son est un véri­ta­ble repaire de nazis. Ali­cia, éprise de Devlin, et soucieuse de gag­n­er son estime et son amour en prou­vant qu’elle est capa­ble de chang­er, accepte.

C’est David O. Selznick qui, le pre­mier, a sug­géré à Hitch­cock d’adapter une nou­velle inti­t­ulée The Song of the Drag­on – nou­velle assez éloignée du scé­nario final, mais dans laque­lle se des­sine déjà l’his­toire d’une femme que l’on envoie dans le lit d’un espi­on pour obtenir des ren­seigne­ments. Hitch­cock et le scé­nar­iste Ben Hecht la remanient con­sid­érable­ment et la pro­posent au pro­duc­teur, qui ne croit pas une sec­onde à cette his­toire de bouteille pleine d’u­ra­ni­um et décide de tout reven­dre à la RKO : le scé­nario, le réal­isa­teur, et les deux acteurs prin­ci­paux. Il se sera privé de 8 mil­lions de dol­lars, et de l’une des plus belles réus­sites du cinéaste. Réal­isé dans l’im­mé­di­at après-guerre, Les Enchaînés clôt pour Hitch­cock un cycle de films d’es­pi­onnage han­tés par la ques­tion du nazisme, et par­mi lesquels on peut compter Cor­re­spon­dant 17 (1940) et Cinquième Colonne (1942) ; le genre même de l’es­pi­onnage sera ensuite délais­sé par le réal­isa­teur pen­dant une dizaine d’an­nées. Si Les Enchaînés est le point d’orgue de tout un pan du ciné­ma hitch­cock­ien, il en est aus­si la quin­tes­sence, tant il excelle à con­juguer l’élé­gance du style (élé­gance nar­ra­tive comme esthé­tique) à un habile enchevêtrement de l’his­toire d’amour et de l’in­trigue poli­cière ou poli­tique.

Privé, public

Le titre orig­i­nal, «Noto­ri­ous», se traduit lit­térale­ment par «d’une triste notoriété». Adjec­tif éton­nant, qui rend compte d’une révéla­tion au grand jour, c’est-à-dire au pub­lic, en y ajoutant un par­fum de scan­dale. Si la famille Huber­man est tris­te­ment notoire, c’est à dou­ble titre : le père l’est par son passé nazi, et la fille, par sa répu­ta­tion de femme facile – il faudrait dire, de «fille publique». La pre­mière scène du film nous plonge d’emblée dans cette angoisse du pub­lic malveil­lant, agres­sif : au tri­bunal, une horde de jour­nal­istes guette la sor­tie d’Ali­cia pour l’i­non­der de ques­tions. Dès la scène d’ou­ver­ture, deux pôles sont esquis­sés : l’or­dre du pub­lic, de ce qui est con­nu – mais tris­te­ment con­nu, le pub­lic étant placé sous le signe de l’hos­til­ité –, et l’or­dre du privé, c’est-à-dire d’une intim­ité que l’on garde secrète, et que sem­ble emblé­ma­tis­er le silence digne et pudique d’Ali­cia.

Tout le film sera artic­ulé autour de ces deux pôles, qui s’in­car­nent dans deux oppo­si­tions majeures : le devoir offi­ciel (c’est-à-dire l’en­gage­ment auprès des autorités) et le désir amoureux d’une part ; la parole (c’est-à-dire l’ex­po­si­tion à l’autre) et le silence d’autre part. C’est cette sec­onde oppo­si­tion, moins con­ven­tion­nelle que la pre­mière, qui sem­ble ici tiss­er le lien entre l’his­toire d’es­pi­onnage – avec ses enjeux idéologiques, son sus­pense, et ses rebondisse­ments plus ou moins spec­tac­u­laires – et l’his­toire d’amour qui s’y enchâsse. Car il est con­stam­ment ques­tion de secrets dans Les Enchaînés. Secrets des nazis qui se cachent, secrets des agents améri­cains craig­nant d’être décou­verts, secrets des amants qui refusent d’avouer leur amour ; l’en­jeu de la parole et du silence sem­ble fon­da­men­tal, et con­dense l’op­po­si­tion du pub­lic et du privé.

«Sur la scène publique, on ne tolère que ce qui passe pour impor­tant ; le reste passe automa­tique­ment pour affaire privée. Mais cer­taines choses très impor­tantes ne peu­vent sub­sis­ter que dans le domaine privé : l’amour, à la dif­férence de l’ami­tié, s’éteint dès que l’on en fait éta­lage», lit-on chez Han­nah Arendt (Con­di­tion de l’homme mod­erne). Les Enchaînés s’in­scrit pleine­ment dans cette prob­lé­ma­tique. D’une part, l’amour passe après les affaires poli­tiques, et le film offre l’im­age d’une rela­tion amoureuse sac­ri­fiée sur l’au­tel du devoir… du moins en apparence. Car les enjeux qui se nouent ici sont sans doute plus com­plex­es. Il sem­ble plutôt qu’Ali­cia comme Devlin s’in­téressent aux affaires poli­tiques par amour, mais sans se l’avouer ; l’ac­cep­ta­tion de la mis­sion est mise en scène comme un défi amoureux pour cha­cun des per­son­nages – une mise à l’épreuve de soi comme de l’autre.

D’autre part, c’est la peur de faire éta­lage de l’amour – donc de le per­dre ? – qui se man­i­feste claire­ment dans le film. La notion même d’une oppo­si­tion entre ce qu’on garde pour soi et ce qu’on expose rejoint le thème de l’aveu, fon­da­men­tal dans l’in­trigue amoureuse des Enchaînés. Ali­cia et Devlin ne cessent de mas­quer leur amour (Devlin le tait ; Ali­cia le déguise), comme si l’en­jeu fon­da­men­tal du cou­ple était le mot – c’est-à-dire l’aveu – avant d’être la réu­nion effec­tive. De manière assez frap­pante, le film ne pour­ra trou­ver de dénoue­ment que dans la pronon­ci­a­tion du mot, – soit l’ex­pres­sion du sen­ti­ment –, qui con­sacre la réu­nion des deux per­son­nages, et con­stitue le point vers lequel tout le film se tend. C’est dans le pre­mier tiers du film qu’a lieu la longue scène de bais­er – trois min­utes en tout – qui déjoua la cen­sure avec astuce en inter­calant con­stam­ment de courts dia­logues (selon le code Hays, les films ne devaient pas mon­tr­er de bais­ers de plus de trois sec­on­des). Il n’est pas anodin que le film prenne la fusion char­nelle comme point de départ de l’it­inéraire amoureux : il oblige ain­si à en repenser la des­ti­na­tion, qui sera non pas physique, mais ver­bale et affec­tive, puisqu’il s’a­gi­ra, au terme de nom­breuses épreuves, de s’as­sur­er de l’amour de l’autre et du sien – et ce, en osant le dire, et le met­tre au jour. Dans ce film où il est sans cesse ques­tion de trahi­son (trahi­son de Huber­man vis-à-vis de son pays, d’Ali­cia vis-à-vis de son mari, et des amants entre eux), l’en­jeu prin­ci­pal sem­ble être de pos­er les bases d’une con­fi­ance mutuelle, dif­fi­cile­ment gag­née, et qui ne saurait repos­er que sur l’aveu.

Le pas­sage du secret au con­nu, du privé au pub­lic, con­stitue un point de ren­con­tre remar­quable – et habile­ment mobil­isé – entre l’in­trigue amoureuse et l’in­trigue poli­cière. Car il s’a­gi­ra bien, d’un côté comme de l’autre, de dévoil­er, de met­tre au jour – en arrachant un aveu, ou en trou­vant des preuves irréfuta­bles. Toute cette démarche s’in­scrit dans la quête (définie comme telle, dès le départ, par Ali­cia qui cherche à se racheter aux yeux des autres comme aux siens) d’une notoriété heureuse, délivrée des deux écueils symétriques que seraient le scan­dale et la médi­s­ance d’une part (la «triste notoriété»), et le silence absolu de l’autre.

«… au comble de la stylisation et au comble de la simplicité»

Ce qui frappe dans le traite­ment de ces thèmes, dans leur mise en réc­it et en images, c’est l’ex­tra­or­di­naire élé­gance du style, sim­ple et raf­finé à la fois. Élé­gance dans l’art du réc­it, tout d’abord : le scé­nario, d’une pré­ci­sion et d’in­tel­li­gence remar­quables, est un mod­èle de con­struc­tion, et enchevêtre habile­ment le sus­pense amoureux et celui de l’his­toire d’es­pi­onnage pro­pre­ment dite ; mais cet enchevêtrement est limpi­de, faisant con­stam­ment pass­er le brio pour de l’év­i­dence. Truf­faut dis­ait à Hitch­cock qu’il avait obtenu «le max­i­mum d’ef­fets avec le min­i­mum d’élé­ments (…) L’in­trigue sen­ti­men­tale est la plus sim­ple du monde : deux hommes amoureux de la même femme. (…) La grande réus­site de Noto­ri­ous, c’est prob­a­ble­ment qu’il atteint au comble de la styl­i­sa­tion et au comble de la sim­plic­ité.»[1] – ce à quoi Hitch­cock répondait : «Notre effort a porté dans cette direc­tion. En général, dans un film d’es­pi­onnage, il y a beau­coup d’élé­ments de vio­lence et ici nous avons évité tout cela.» La sim­plic­ité du réc­it se con­jugue à l’élé­gance des images, que l’on doit à Ted Tet­zlaff. Elles font altern­er des mou­ve­ments de caméra très raf­finés (à l’ex­em­ple du long trav­el­ling de la scène du bais­er), avec des plans fix­es d’une grande sobriété – notam­ment dans les scènes dia­loguées.

De nom­breux gros plans per­me­t­tent de met­tre en valeur des détails – prin­ci­pale­ment des objets – et de soulign­er à quel point ils con­densent peurs et con­voitis­es. La bouteille de vin en est un par­fait exem­ple. Ce qui avait fait fuir Selznick con­stitue en fait ce qu’Hitch­cock appelle le MacGuf­fin – «un MacGuf­fin tout sim­ple, mais con­cret et visuel : un échan­til­lon dis­simulé dans une bouteille de vin»[2]. Élé­ment cen­tral, mais qui n’a que peu d’im­por­tance et a pour fonc­tion essen­tielle de cristallis­er les ques­tion­nements et les angoiss­es des per­son­nages et des spec­ta­teurs. Hitch­cock expli­quera, dans une inter­view de 1974 :

«Dans tous les films d’es­pi­onnage, vous devez avoir ce que l’on appelle le MacGuf­fin. (…) Ce que vous y met­tez importe peu ! C’est cela le MacGuf­fin, c’est qu’il n’y a rien ! Le mot MacGuf­fin provient de l’his­toire de deux hommes con­ver­sant dans le com­par­ti­ment d’un train. Il y a un porte-bagages au-dessus d’eux. Un des hommes le regarde et dit :
— Excusez-moi Mon­sieur, qu’est-ce que ce drôle de bagage au-dessus de votre tête ?
L’homme regarde et répond :
— Oh, c’est un MacGuf­fin !
— Qu’est-ce que c’est un MacGuf­fin ?
— Eh bien, c’est un sys­tème pour attrap­er les lions dans les mon­tagnes d’É­cosse.
L’homme dit alors :
— Mais il n’y a pas de lion dans les mon­tagnes d’É­cosse !
— Eh bien, alors, il n’y a pas de MacGuf­fin.»[3]

En fait, la bouteille de vin n’a pas seule­ment un rôle dans l’é­conomie dra­ma­tique du film ; elle s’in­tè­gre égale­ment à tout un réseau sym­bol­ique et esthé­tique qui fait la part belle aux objets. Ces objets tour­nent autour de deux nœuds prin­ci­paux : la bois­son, et les portes – aux nom­breux plans de portes qui s’ou­vrent et se fer­ment (plans qui con­stituent notam­ment la pre­mière et la dernière image du film) répond le rôle pri­mor­dial de la clé de la cave à vins. La clé con­dense vir­tu­osité esthé­tique et ambi­tion sig­nifi­ante. Visuelle­ment, elle est con­stam­ment mise en relief – par des gros plans, bien sûr, mais aus­si par le fameux plan à la grue qui ouvre la scène de la récep­tion chez les Sebas­t­ian : la caméra com­mence par embrass­er tout le hall, et se rap­proche de la main d’In­grid Bergman, jusqu’à ne plus cadr­er que cette petite clé. Hitch­cock dira : «C’est le lan­gage de la caméra qui se sub­stitue au dia­logue. Dans Noto­ri­ous, ce grand mou­ve­ment d’ap­pareil dit exacte­ment : voilà une grande récep­tion qui se déroule dans cette mai­son, mais il y a un drame ici et per­son­ne ne s’en doute, et ce drame réside dans un seul fait, un petit objet : une clé.» Le mou­ve­ment avait d’ailleurs déjà été expéri­men­té par Hitch­cock à la fin de Jeune et Inno­cent, où le coupable, bat­teur dans un orchestre, nous était révélé par un plan sim­i­laire. Mais la clé s’in­scrit aus­si dans un ensem­ble sym­bol­ique non moins impor­tant. Le motif de la porte impos­si­ble à ouvrir pour la jeune épouse, et dont seul le mari pos­sède la clé, ren­voie bien évidem­ment à la thé­ma­tique de Barbe-Bleue et aux peurs ances­trales qu’elles con­vo­quent ; la porte con­voitée sus­cite à la fois désir et peur, et, une fois ouverte, signe la perte de l’épouse trop curieuse. La piste psy­ch­an­a­ly­tique que peut sug­gér­er le con­te, et qui sera large­ment exploitée par Fritz Lang deux ans plus tard dans Le Secret der­rière la porte, n’est peut-être pas à oubli­er dans un film qui suit directe­ment La Mai­son du Doc­teur Edwardes (Spell­bound) dans la fil­mo­gra­phie d’Hitch­cock ; sou­venons-nous de l’en­chaîne­ment assez explicite de portes qui s’ou­vrent en surim­pres­sion sur le pre­mier bais­er d’In­grid Bergman et de Gre­go­ry Peck…

La bois­son et les objets qui lui sont attachés struc­turent égale­ment le film. Ils per­me­t­tent un effet d’en­cadrement remar­quable, de l’ivresse d’Ali­cia à son empoi­son­nement, et du verre que lui sert Devlin au lende­main d’une soirée arrosée – blanc – à la tasse de café – noir – de la dernière par­tie du film. Entre ces deux élé­ments pri­mor­diaux, et qui font à chaque fois le mal­heur d’Ali­cia, on croise une bouteille de cham­pagne oubliée, une cave à vins et une bouteille cassée que l’on rem­place – mal­adroite­ment – par une autre… et sir Alfred en per­son­ne finis­sant goulû­ment une coupe de cham­pagne chez les Sebas­t­ian. Motif visuel, qui per­met par­fois de très gros plans, qua­si hal­lu­ci­na­toires (le menaçant liq­uide blanc, qui peut rap­pel­er le verre de lait de Soupçons, puis le non moins menaçant liq­uide noir), et crée une con­ti­nu­ité dans l’évo­lu­tion des tons – le noir se sub­stitue égale­ment au blanc dans les robes d’In­grid Bergman –, élé­ment dra­ma­tique pri­mor­dial (dans la scène de la descente à la cave comme dans l’empoisonnement), la bois­son est aus­si dotée d’une puis­sance métaphorique qu’a bien notée Don­ald Spo­to : «L’al­coolisme d’Ali­cia est à l’év­i­dence le résul­tat d’une exis­tence vide et sans but ; elle dit que la bois­son lui calme les nerfs. (…) Dans le film, toutes les bois­sons sont soit empoi­son­nées (arsenic), soit fraud­uleuses (util­i­sa­tion de l’al­cool pour mas­quer une vie dis­solue ou une dan­gereuse intrigue).»[4] La mul­ti­plic­ité des occur­rences et leur car­ac­tère sys­té­ma­tique­ment négatif des­sine ain­si une cohérence visuelle comme sym­bol­ique.

Comme un rêve de pierre ?

Dans Les Enchaînés, comme dans Soupçons ou Les Amants du Capri­corne, c’est prin­ci­pale­ment la femme qui boit. La fig­ure d’Ali­cia annonce ici très net­te­ment celle d’Hen­ri­et­ta, qu’Hitch­cock con­fiera égale­ment à Ingrid Bergman dans Les Amants du Capri­corne en 1949 – femme que l’on fait boire et qui s’en­fonce dans une déchéance for­cée mais con­sen­tie. Or, l’ivresse, du moins pour le per­son­nage d’Ali­cia, est un for­mi­da­ble out­il ciné­matographique, et rend pos­si­bles des effets esthé­tiques qui favorisent l’i­den­ti­fi­ca­tion. Les plus remar­quables enca­drent le film, puisque le pre­mier se situe au tout début (la scène de con­duite pour le moins alcoolisée), et le sec­ond à la fin (la prise de con­science, qua­si hal­lu­ci­na­toire, de l’empoisonnement dont Ali­cia est vic­time) ; la deux­ième scène, tout par­ti­c­ulière­ment, use d’ef­fets cauchemardesques qui emprun­tent par­fois à l’ex­pres­sion­nisme – notam­ment dans l’u­til­i­sa­tion d’om­bres gigan­tesques, et le rôle attribué à l’escalier, qui s’im­pose comme une men­ace infran­chiss­able. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le point de vue d’Ali­cia qui est priv­ilégié, et rend pos­si­ble les effets visuels ; c’est d’ailleurs prin­ci­pale­ment son regard que nous sommes amenés à suiv­re pen­dant presque tout le film. De plus, cet effet d’é­cho des­sine un lien entre ivresse réelle et empoi­son­nement – lien souligné par le malen­ten­du cru­el, et doté d’une forte charge émo­tion­nelle, de la dernière ren­con­tre d’Ali­cia et Devlin, qui prend la mau­vaise mine de la malade pour la con­séquence d’une soirée trop arrosée.

«Les femmes sont comme le sus­pense… Plus elles éveil­lent l’imag­i­na­tion, plus elles sus­ci­tent de l’é­mo­tion», dis­ait Hitch­cock. Le per­son­nage d’In­grid Bergman est emblé­ma­tique d’une vision de la femme qui con­jugue la froideur appar­ente à une réelle puis­sance émo­tion­nelle – la dis­tance mobil­isant para­doxale­ment une imag­i­na­tion qui est la con­di­tion de l’é­mo­tion. Plus chaleureuse qu’une Grace Kel­ly, Bergman, au port alti­er et à la démarche sou­veraine, n’en est pas moins filmée avec une fas­ci­na­tion dis­tante qui fait pour­tant la part belle à l’é­mo­tion. Et, beau­coup plus sen­suelle que la plu­part des héroïnes hitch­cock­i­enne, Ali­cia gagne assuré­ment en com­plex­ité et en nuances dans la dig­nité naturelle, et un peu dis­tante, du jeu de Bergman. «Cette grande femme sculp­turale, sou­veraine dans la lenteur de ses mou­ve­ments, est tou­jours une âme malade qu’il s’ag­it de soign­er ou de pro­téger», a écrit Jean-Louis Schefer[5] ; Bergman, belle «comme un rêve de pierre»[6], et qui, dans l’une des pho­tos pub­lic­i­taires du film, pose aux côtés d’une stat­ue antique, est aus­si éminem­ment émou­vante et frag­ile – ce que la thé­ma­tique de l’ivresse, et les effets d’i­den­ti­fi­ca­tion qu’elle rend pos­si­bles, ne font que met­tre en lumière. Dis­tance et émo­tion, pudeur et sen­su­al­ité ; la femme hitch­cock­i­enne joue sou­vent du con­traste et de la sur­prise. On con­naît le mot d’Hitch­cock : «Nous cher­chons des femmes du monde, de vraies dames qui devien­dront des putains dans la cham­bre à couch­er.» Le per­son­nage d’Ali­cia s’in­scrit dans cette con­cep­tion, tout en la retra­vail­lant : Ali­cia est d’emblée présen­tée comme une putain, mais l’élé­gance naturelle de Bergman en fait une femme du monde…

Le per­son­nage est cer­taine­ment le plus pas­sion­nant du film. Comme dans Fenêtre sur cour, la femme doit gag­n­er l’amour et l’es­time de l’homme qu’elle aime, et elle ne le fait qu’au seuil de la mort, après avoir pris d’énormes risques. Mais ici, ce défi se dou­ble d’un défi per­son­nel qui se donne comme objec­tif la rédemp­tion, et dans lequel on peut voir une col­oration chré­ti­enne ténue, mais pas improb­a­ble. Ali­cia, au terme de ces épreuves, n’a plus à avoir honte de son passé peu vertueux et, vic­time d’une ten­ta­tive de meurtre, peut désor­mais revendi­quer le statut d’«innocente». «Le crime ne peut exis­ter sans son con­traire appar­ent, l’innocence. Plus encore que sur le crime, le ciné­ma de Hitch­cock repose sur l’innocence», a écrit Pas­cal Bonitzer[7]. Ali­cia, pécher­esse repen­tie, nou­velle Madeleine ? Hitch­cock avoua un jour : «Je ne pense pas que l’on puisse dire que je sois un artiste catholique, mais il se peut que l’é­d­u­ca­tion telle­ment impor­tante chez un homme et mon instinct transparais­sent dans mon tra­vail.»

«Chaque homme tue l’objet de son amour»

«Amour et espi­onnage : d’un genre a pri­ori con­ven­tion­nel, Hitch­cock tire une œuvre ultra­p­er­son­nelle», écrit Jacques Lour­celles dans son Dic­tio­n­naire du Ciné­ma. Si la propo­si­tion se jus­ti­fie à chaque minute du film, c’est peut-être juste­ment parce qu’il est dif­fi­cile de faire la part des choses, tant l’amour est filmé comme de l’es­pi­onnage et l’es­pi­onnage comme de l’amour. L’épisode de la cave à vins, au cours de la soirée chez Alexan­der Sebas­t­ian, est filmé comme un ren­dez-vous amoureux : mots secrets à l’in­su des autres invités, départ de l’un puis de l’autre amant pour ne pas éveiller les soupçons, porte dérobée. La fusion entre les deux enjeux (polici­er et amoureux) trou­ve son apogée dans cette très belle scène, dont l’ef­fet de sus­pense réside en bonne par­tie dans l’u­til­i­sa­tion du mon­tage alterné (on voit régulière­ment que le nom­bre de bouteilles dimin­ue, et on devine donc que le maître de mai­son descen­dra bien­tôt à la cave et sur­pren­dra les amants) – mon­tage qui per­met aux spec­ta­teurs d’en savoir plus que les per­son­nages et d’an­ticiper le drame, ce qui est la règle de base du sus­pense. Le bais­er qui clôt la scène, et que Devlin pré­tend don­ner à des fins pure­ment stratégiques – détourn­er l’at­ten­tion sur l’af­faire sen­ti­men­tale pour éviter d’être démasqué – couronne cette fusion des enjeux.

Pour Truf­faut, Hitch­cock fil­mait «les scènes d’amour comme des scènes de meurtre, et les scènes de meurtre comme des scènes d’amour». La scène du pre­mier bais­er, dans un lieu de hau­teur, réac­tive et rejoue l’im­age de la falaise qu’on trou­vait déjà dans Soupçons (dans l’in­quié­tante scène de séduc­tion entre Cary Grant et une Joan Fontaine qui se débat comme s’il voulait l’é­tran­gler), et que l’on retrou­vera dans Les Oiseaux et dans Le Rideau déchiré. Ali­cia provoque ver­bale­ment Devlin, et il inter­rompt bru­tale­ment cette log­or­rhée par un bais­er qui se sub­stitue à la gifle atten­due. En fil­igrane, se des­sine ici un principe hitch­cock­ien de base : l’ef­frayante prox­im­ité entre pul­sion éro­tique et pul­sion meur­trière.

«Each man kills the thing he loves», dis­ait Oscar Wilde. La phrase a sou­vent été citée par Hitch­cock. Elle acquiert, avec Les Enchaînés, une réso­nance sin­gulière : à la dureté et à la froideur assas­sines de Devlin font écho les pro­jets d’Alexan­der Sebas­t­ian pour empoi­son­ner celle qui est dev­enue sa femme. Cette symétrie implicite, au milieu de laque­lle la femme est essen­tielle­ment objet – d’amour ou de vio­lence –, rend dif­fi­cile tout juge­ment moral, et brouille les fron­tières en même temps qu’elle exprime un refus du manichéisme. Des deux amoureux d’Ali­cia, c’est Sebas­t­ian qui sem­ble le plus épris ; Hitch­cock ira d’ailleurs dans ce sens en dis­ant à Truf­faut : «Claude Rains est sym­pa­thique parce qu’il a été vic­time de sa con­fi­ance et aus­si parce qu’il aime Ingrid Bergman plus pro­fondé­ment que Cary Grant.» ; Truf­faut y voit quant à lui l’un des meilleurs «méchants» hitch­cock­iens, soulig­nant que «la dif­férence de taille avec Ingrid Bergman» est «égale­ment un fac­teur d’é­mo­tion». Cette per­spec­tive est creusée par l’in­ter­pré­ta­tion de Rains, qui met en relief la vul­néra­bil­ité d’un méchant qui vit sous l’emprise de sa mère, comme tant d’autres per­son­nages hitch­cock­iens (Nor­man Bates dans Psy­chose, Bruno dans L’In­con­nu du Nord-Express, Roger Thorn­hill dans La Mort aux trouss­es), et affiche con­stam­ment une faib­lesse assez touchante. Inverse­ment, l’ac­cent est mis sur la dureté de Devlin et son éventuelle vio­lence – le pre­mier con­tact entre les deux amants est tout de même une lutte acharnée dans laque­lle il a finale­ment le dessus…

Désir cachant une vio­lence, vio­lence cachant un désir ; les sen­ti­ments sont con­stam­ment masqués et entre­ti­en­nent leur pro­pre secret. L’équiv­oque peut dès lors régn­er en maître (par­fois de manière amusée ; on par­le de cui­sine en s’embrassant), et les dia­logues dis­ent autre chose que ce qu’ils dis­ent, et sug­gèrent plutôt que d’im­pos­er ; Ali­cia et Devlin se provo­quent ou s’a­gressent pour ne pas avoir à se dévoil­er. L’opac­ité des sen­ti­ments se con­jugue à la lim­pid­ité esthé­tique pour livr­er une œuvre pas­sion­nante, que l’on ne rechign­era pas à compter par­mi les meilleurs films du cinéaste.

Notes

Notes
↑1 Hitchcock/Truffaut, Gal­li­mard, 1993.
↑2 Ibid.
↑3 Inter­view citée par Patrick Brion, Hitch­cock, édi­tions de la Mar­tinière, 2000.
↑4 Don­ald Spo­to, L’Art d’Al­fred Hitch­cock, Edilig 1986.
↑5 J.-L. Schefer, « Hitch­cock, por­traits de femmes », in Hitch­cock et l’art, Coïn­ci­dences Fatales (Cen­tre Pom­pi­dou / Maz­zot­ta).
↑6 Baude­laire, « La Beauté » (Les Fleurs du Mal).
↑7 Pas­cal Bonitzer, « It’s only a film ou la face du néant » in Alfred Hitch­cock, édi­tions de l’Étoile, Cahiers du Ciné­ma.