Pas facile de pass­er après tout le monde pour par­ler d’un film si présent dans l’héritage de tout spec­ta­teur (même celui qui l’ig­nore). D’un film gorgé de tant de scènes folles, for­mi­da­bles, fon­da­tri­ces. D’un film sur lequel tant a été écrit, où chaque scène, chaque geste, chaque choix de dia­logue, de péripétie et de mise en scène a été si décor­tiqué et inter­prété[1] que le cinéphile en quête de sens n’a plus qu’à se servir. Il y a tant de richesse dans La Mort aux trouss­es que ses lec­tures les plus répan­dues ont même établi un insi­dieux fil­trage sur ce qui serait, paraît-il, digne d’en être retenu : sur la “quin­tes­sence de l’art hitch­cock­ien”, les sous-enten­dus sex­uels et autre fond psy­ch­an­a­ly­tique (le rap­port à la mère, le fameux plan final du train s’en­gouf­frant dans le tun­nel), l’in­flu­ence du film sur les block­busters améri­cains, etc. Or, s’il est impor­tant de voir et de revoir ce film, c’est bien pour ne pas se soumet­tre servile­ment à ces repères-là, pour garder sa sen­si­bil­ité au tout, y com­pris à ce que ces lec­tures com­muné­ment accep­tées lais­sent un peu de côté, à ce qui éclair­erait d’un regard oblique les angles morts de ce spéci­men d’un ciné­ma pas­sion­nant et fon­da­men­tal. Il ne servi­rait pas à grand-chose de chercher à tout dire sur La Mort aux trouss­es — dans l’hy­pothèse peu plau­si­ble où on y parviendrait, ce serait une bonne part de red­ite, à la lim­ite de l’en­cy­clopédie rasoir. Aus­si, pour ren­dre compte des raisons d’aimer ce film (des raisons de s’en défi­er, de ren­vers­er l’i­dole, nous n’en voyons décidé­ment aucune), nous attarderons-nous sur ce qui le définit le mieux à nos yeux. À défaut d’énon­cer quelque chose d’o­rig­i­nal, au moins ce texte aura-t-il ten­té d’être per­son­nel.

Radicalité du forain

Hitch­cock déclarait en toute occa­sion qu’il fai­sait ses films avant tout pour faire plaisir au pub­lic. On ne le con­tredi­ra pas : c’est même ce qui le fit longtemps pass­er pour un cinéaste basse­ment com­mer­cial, avant que les cri­tiques français de la Nou­velle Vague ne vien­nent rec­ti­fi­er la méprise. Mais il faut con­stater, ne fût-ce que dans La Mort aux trouss­es, que der­rière cette générosité de forain, der­rière la vir­tu­osité du flux inin­ter­rompu de péripéties qu’est le film, pointe la rad­i­cal­ité toute per­son­nelle d’un cinéaste prenant ses dis­tances avec les con­ven­tions de son temps. Cela tient en pre­mier lieu, évidem­ment, à cet usage si assumé de l’absurde, de l’invraisemblance scé­nar­is­tique, du mépris pour le réal­isme : l’impensable méprise qui fait pass­er le pub­lic­i­taire Roger Thorn­hill (Cary Grant) pour l’espion fic­tif George Kaplan, sans qu’à aucun moment le doute ne germe dans l’esprit de ses pour­suiv­ants ; ou encore une ten­ta­tive d’assassinat avec un avion épan­deur d’engrais équipé d’une mitrailleuse… Cepen­dant d’autres détails, moins extrav­a­gants mais tout aus­si peu ortho­dox­es, saut­ent aux yeux, notam­ment quand la fin du film approche. On pense en par­ti­c­uli­er à cet espi­on enne­mi en chef, Phillip Van­damm, imman­quable comme tel, suave­ment inter­prété par James Mason, menaçant à souhait… mais qui sera pra­tique­ment écarté de l’ul­time cli­max sur le mont Rush­more, lais­sant la pre­mière ligne à son dan­gereux bras droit Leonard. Il est vrai qu’on a vu plus tôt celui-ci (per­son­nage moins anodin qu’il y paraît, joué par un tal­entueux débu­tant de ciné­ma venu de la télévi­sion : Mar­tin Lan­dau) pren­dre briève­ment l’as­cen­dant sur son patron lors d’un face-à-face ressem­blant à un affron­te­ment vir­il — autour du dou­ble jeu de la maîtresse de Van­damm, Eve Kendall (Eva Marie Saint). Tout de même, de la part d’un cinéaste qui pro­fes­sait volon­tiers que plus réus­si était le méchant, meilleur était le film, on voit une façon bien cav­al­ière de jouer avec ses pro­pres con­ven­tions dra­ma­tiques, plus encore avec celles en vigueur dans le ciné­ma améri­cain d’alors. Et les dernières sec­on­des vien­nent enfon­cer le clou, avec ce rac­cord inat­ten­du nous faisant bas­culer sans tran­si­tion du dan­ger immi­nent au hap­py-end sans nuages.

Évasion consciente

Hitch­cock maîtrise l’art de jouer avec les attentes — les désirs — du spec­ta­teur par des voies peu con­ven­tion­nelles, où il s’ag­it moins de racon­ter une his­toire que d’orchestr­er, par le sus­pense per­ma­nent (l’at­tente du dan­ger… et de choses moins avouables à la cen­sure), des mou­ve­ments de grand huit avec nos pul­sions. Ain­si tire-t-il son réc­it vers une forme d’ab­strac­tion où seuls ces mou­ve­ments sub­sis­tent, et où tout ce qui accom­pa­gne Thorn­hill et l’ob­jet de son désir (Eve) n’est qu’un immense pré­texte. Du coup, le rac­cour­ci final par le rac­cord du mont Rush­more au train nup­tial (via l’étreinte des mains de Roger et Eve) prend un sens par­ti­c­uli­er : et si ce hap­py-end était une ultime pro­jec­tion de l’e­sprit des amants en dan­ger ? Ou à l’in­verse, toute l’aven­ture de Thorn­hill serait-elle un fan­tasme d’é­va­sion du nou­veau mar­ié ? Du reste, La Mort aux trouss­es s’im­pose bien comme un exer­ci­ce d’é­va­sion con­sciente, où le cinéaste invite qua­si ouverte­ment le spec­ta­teur à laiss­er der­rière lui le corset du monde réel pour regarder ce qu’il cache par le prisme du monde plus débridé du ciné­ma, jusqu’à jouir du spec­ta­cle de la cul­pa­bil­ité comme un objet de désir. Il est intéres­sant que Thorn­hill, pris pour Kaplan, doit adopter l’at­ti­tude d’un Kaplan pour sor­tir de ce guêpi­er, sa vraie iden­tité devenant même un piège quand on l’ac­cuse de meurtre. La fig­ure du “faux coupable”, plusieurs fois exploitée par Hitch­cock et qu’on retrou­ve ici (et même deux fois, une méprise dans l’autre), con­traint le per­son­nage con­cerné à endoss­er l’at­ti­tude qu’on lui prête à tort — con­trainte qui se révèle à la longue une occa­sion, celle d’embrasser l’in­ter­dit, avec l’assen­ti­ment du cinéaste et du spec­ta­teur (c’é­tait aus­si le cas dans La Main au col­let, égale­ment avec Cary Grant). C’est cela, sans doute, la “quin­tes­sence de l’art hitch­cock­ien” : sous le cou­vert d’of­frir au spec­ta­teur ce qu’il demande, l’emmener loin des sen­tiers bat­tus pour le met­tre face à la réal­ité de ses pro­pres désirs.

Notes

Notes
↑1 Et pour com­mencer dans le pas­sion­nant entre­tien entre Alfred Hitch­cock et François Truf­faut : Hitchcock/Truffaut, éd. Gal­li­mard, La Mort aux trouss­es occu­pant les pages 212 à 217.