Lorsque Alfred Hitch­cock réalise Rebec­ca en 1940, son pre­mier film améri­cain, les États-Unis sont sous la coupe d’une cen­sure com­plexe appelée Code de Pro­duc­tion (ou par défaut Code Hays). D’abord sen­si­ble à la représen­ta­tion de la vio­lence au ciné­ma et sa jus­ti­fi­ca­tion morale (on pense notam­ment à Scar­face de Howard Hawks), la cen­sure exerce une pres­sion plus per­ni­cieuse sur les ques­tions de sex­u­al­ité. Pour­tant, dans les années 1940 et 1950, ces inter­dits auront fourni autant de con­traintes stim­u­lantes pour bon nom­bre de réal­isa­teurs (Mankiewicz, Kazan, Hus­ton). Mais si des chefs d’œu­vre telles que Un tramway nom­mé Désir, Soudain l’été dernier ou La Nuit de l’iguane se nour­ris­sent d’un traite­ment intimiste et très psy­ch­an­a­ly­tique, les films d’Al­fred Hitch­cock s’in­ter­ro­gent sur une pos­si­ble cor­réla­tion entre meurtre et frus­tra­tion sex­uelle. Les codes du film à sus­pense per­me­t­tent ain­si de déjouer habile­ment les inter­dits de l’époque. L’Om­bre d’un doute (comme plus tard La Loi du silence), sous cou­vert de sus­pense, mar­que pour Alfred Hitch­cock l’op­por­tu­nité de s’in­ter­roger avec une éton­nante acuité sur la pro­scrip­tion du rap­port sex­uel et l’im­puis­sance mas­cu­line, jusqu’à en faire la rai­son d’être de ses œuvres.

Oncle Char­lie (Joseph Cot­ten) est d’emblée présen­té comme un homme séduisant qui ren­con­tre quelques prob­lèmes avec la police. Sans rien con­fi­er de ses activ­ités crim­inelles, le jeune homme se réfugie alors chez sa sœur et sa famille dans une petite bour­gade de Cal­i­fornie. Là-bas, il y retrou­ve sa nièce, elle-même appelée Char­lie, qui lui voue une admi­ra­tion sans borne. Obscur et ambiva­lent, Oncle Char­lie est un per­son­nage soli­taire qui n’a que cette nièce pour alter ego. Ils por­tent tous deux le même prénom, ce qui les prédes­tine fatale­ment à une intim­ité fusion­nelle. Dès les pre­miers plans, la mise en oppo­si­tion de leurs vies tout comme leur fatale inter­dépen­dance sont mis­es en exer­gue par le biais d’un mon­tage par­al­lèle qui souligne déjà le dédou­ble­ment des per­son­nages. La jeune femme est la représen­ta­tion fémi­nine de son oncle et se fait à la fois com­plé­ment de sa per­son­nal­ité et objet de rejet.

Lors de son arrivée en gare, Oncle Char­lie appa­raît affaib­li, main­tenu par sa canne. Ce sym­bole phallique et de puis­sance sex­uelle est aus­sitôt con­tred­it par la représen­ta­tion du meur­tri­er, soudaine­ment vul­nérable, impuis­sant, que l’at­ti­tude de sa nièce vien­dra con­firmer. Dès les pre­mières scènes de retrou­vailles, la jeune femme et son oncle for­ment un cou­ple inter­dit, con­stam­ment asso­ciés par le champ/contrechamp qui les unit plutôt qu’il ne les divise. Dans une scène, lorsque les deux Char­lie se réu­nis­sent dans la cui­sine, une scène de fiançailles clan­des­tines s’or­gan­ise autour d’une bague volée à une anci­enne veuve assas­s­inée.

Cynique et machi­avélique, l’on­cle s’est con­sti­tué une petite for­tune en séduisant puis en assas­si­nant quelques veuves richissimes. Son dédain cer­tain pour les femmes révèle d’au­tant plus l’am­biguïté sex­uelle du per­son­nage qu’il nour­rit une rela­tion chaste mais aux relents inces­tueux avec sa nièce qui porte le même nom que lui. Seule la jeune Char­lie agit en miroir, unique reflet nar­cis­sique­ment ras­sur­ant. Elle devient le sub­sti­tut de la femme jeune que son oncle ne peut séduire.

Oncle Char­lie a tou­jours con­tourné les con­ven­tions, c’est-à-dire qu’il s’est refusé à tra­vailler, à se mari­er, à avoir des enfants, car il n’a que mépris pour la classe moyenne qu’in­car­ne cepen­dant sa pro­pre famille. Ses prin­ci­pales moti­va­tions sont l’as­cen­sion et la recon­nais­sance sociale, et cette soif de dom­i­na­tion est à ce point aveuglante qu’il ne lui est plus pos­si­ble de trou­ver quelque beauté dans le monde qui l’en­toure.

Les pre­miers plans du film ren­dent compte d’une appar­te­nance sociale très mod­este à laque­lle le jeune homme tente d’échap­per. Mais il n’en­vis­age pas pour cela de tra­vailler. Au con­traire, il estime que bien trop d’hommes se sont tués au labeur avant lui et que de nom­breuses veuves prof­i­tent non­cha­la­m­ment de cet acquis financier. En infil­trant le milieu bour­geois (voir le mon­tage par leit­mo­tiv des nom­breux fon­dus obsé­dants sur des cou­ples dansant sur le thème musi­cal de “La Veuve joyeuse”), il espère pou­voir “venger” tous ces hommes for­tunés à qui la vie n’a pas prof­ité, faute d’avoir eu une femme à entretenir. Oncle Char­lie croit pou­voir les laver de cette humil­i­a­tion en pri­vant les épous­es de toute jouis­sance pécu­ni­aire. Mais en s’ap­pro­pri­ant l’ar­gent des femmes défuntes, le jeune homme ne fait que vol­er leur place, se sub­sti­tu­ant aux veuves auprès du mari défunt. Le malé­fice d’On­cle Char­lie n’est donc pas exempt d’une évi­dente ambiguïté sex­uelle. Ces assas­si­nats répétés lui per­me­t­tent de vivre un désir homo­sex­uel par procu­ra­tion, s’oc­troy­ant la place d’une femme auprès d’un mari défunt qui l’en­tre­tiendrait.

S’il ne peut gag­n­er sa vie autrement, c’est que son impuis­sance sex­uelle, à la fois matéri­al­isée par l’emploi récur­rent d’une canne et le recours à la stran­gu­la­tion pour tuer ses vic­times, l’oblig­erait à une cer­taine pas­siv­ité. En accep­tant la bague de “fiançailles” de son oncle, la jeune Char­lie offi­cialise un lien fusion­nel qui dis­pense son aîné de chercher par ailleurs une autre femme qu’elle-même. De ce fait, elle l’au­torise à con­tourn­er son prob­lème d’im­puis­sance vir­ile et sex­uelle en instau­rant la chasteté comme principe réu­ni­fi­ca­teur. Mais lorsque la jeune femme ren­con­tre Jack, chargé d’en­quêter sur Oncle Char­lie, elle s’a­ban­donne à d’autres sen­ti­ments car elle se désol­i­darise de la cause de son oncle. Rongée par la cul­pa­bil­ité d’avoir revendiqué fière­ment son attache­ment à son oncle, elle accepte même de col­la­bor­er pas­sive­ment à l’en­quête.

Pro­gres­sive­ment mar­gin­al­isé par ses nièces, l’on­cle est irrémé­di­a­ble­ment con­damné à une nou­velle soli­tude annon­ci­atrice de sa mort déjà intro­duite par la notion d’im­puis­sance. La jeune Char­lie n’est plus dupe et a per­du cette inno­cence qui l’aveuglait sur l’am­biguïté de ses rap­ports avec son oncle. Elle tente de s’é­manciper de la main­mise de celui-ci qu’elle met directe­ment en con­cur­rence avec Jack, l’en­quê­teur, qu’elle fréquente de plus en plus. Elle se range du côté de la loi et de l’or­dre, mais surtout, elle se nor­malise en délais­sant la rela­tion chaste mais sex­uelle­ment ambiguë exis­tant entre elle et son oncle. Char­lie le ren­voie à son céli­bat sus­pect, dont la seule jus­ti­fi­ca­tion serait le rejet d’une con­di­tion sociale qu’elle est à même d’as­sumer doré­na­vant. La jeune femme con­gédie son oncle, source de mort, dans un instinct de survie car il est temps pour elle de recon­stru­ire une vérité lumineuse qui n’ap­par­tiendrait qu’à elle.