D’in­flu­ence net­te­ment plus expres­sion­niste que la péri­ode anglaise, Rebec­ca est réal­isé en 1940 et con­stitue le pre­mier film de la péri­ode améri­caine. Adap­ta­tion très fidèle d’un best-sell­er de Daph­né Du Mau­ri­er, le film est une sorte de con­te goth­ique qui pour­rait ressem­bler à celui de Cen­drillon : l’his­toire d’une jeune fille désœu­vrée arrachée des griffes d’une effrayante fig­ure mater­nelle par un homme riche et veuf qui l’emmène vivre dans une mag­nifique pro­priété anglaise. Pour­tant, la jeune sec­onde épouse devra faire son lot des sou­venirs liés à la pre­mière femme, Rebec­ca De Win­ter, qui hante encore les lieux de son absence mythi­fiée. L’un des mem­bres du per­son­nel de mai­son, Mrs Dan­vers, per­son­nage duel, s’at­tache tout par­ti­c­ulière­ment à raviv­er con­stam­ment les sou­venirs liés à la défunte, entre­tenant de manière fana­tique l’idée de sa présence éter­nelle par­mi le monde des vivants.

Dès la pre­mière scène de con­fronta­tion, la ser­vante se dis­tingue rapi­de­ment du reste du per­son­nel de mai­son. Surgie de nulle part et placée en avant de ce bloc de servi­teurs obstru­ant l’en­trée de la jeune mar­iée, elle est toute vêtue de noir, mar­quant para­doxale­ment l’idée d’un deuil, et son teint par­ti­c­ulière­ment diaphane lui donne immé­di­ate­ment l’al­lure d’une revenante. Le spec­ta­teur, quant à lui, est impres­sion­né et frag­ilisé, car amené en pre­mier lieu à s’i­den­ti­fi­er rapi­de­ment à la nou­velle venue, la caméra adop­tant son point de vue sub­jec­tif. Tan­dis que la ser­vante s’ap­proche douce­ment de la caméra, envahissant pro­gres­sive­ment le cadre entier, son expres­siv­ité frappe, tant son regard fixe et dur est dénué de toute bien­veil­lance. La jeune épouse est totale­ment impres­sion­née, à la fois effrayée et fascinée par cette étrange créa­ture qui glisse sur le sol et qui n’est pas sans rap­pel­er le mythe de Nos­fer­atu. Mrs Dan­vers la vam­pirise d’ailleurs instan­ta­né­ment ce qui provoque immé­di­ate­ment une ambiguïté sex­uelle entre les deux femmes. Une véri­ta­ble scène de séduc­tion et de galanterie masquées débute : trou­blée par sa présence, la jeune femme laisse malen­con­treuse­ment tomber ses gants à ses pieds. L’échange de regard qui a lieu entre les deux femmes filmées toutes deux de pro­fil, ten­tant ain­si de dis­simuler la part obscure de leurs désirs, est équiv­oque. Mrs Dan­vers sem­ble atten­dre les ordres de la nou­velle maîtresse de mai­son qui, se bais­sant en même temps pour ramass­er les gants, refuse indi­recte­ment cet ordre hiérar­chique qui les aurait toutes deux con­duites à l’éro­ti­sa­tion de leur rela­tion selon un rap­port dominant/dominé.

L’oc­cu­pa­tion de Mrs Dan­vers a donc une dou­ble fonc­tion, celle de lui con­fér­er un statut pro­fes­sion­nel autant que de la sat­is­faire sur le plan libid­i­nal. Per­son­nage dan­gereux, elle détourne à son avan­tage la servi­tude à laque­lle elle sem­ble finale­ment se prêter. Son corps, ren­du à sa plus vio­lente inutil­ité, se résume donc à une ombre fan­toma­tique, sou­vent en hors champ, claire­ment déshu­man­isé. Con­traire­ment à la sec­onde Mme De Win­ter, nous ne la voyons jamais manger, dormir, boire et même marcher, ce qui l’au­rait human­isée. Ses pro­pres nour­ri­t­ures physiques et psy­chiques se suff­isent donc aux sou­venirs et à la nos­tal­gie de Rebec­ca. L’ar­rivée de la sec­onde épouse vient raviv­er son incon­solable mélan­col­ie. La jeune femme, inca­pable de la moin­dre autorité, représente la vic­time idéale pour Mrs Dan­vers qui peut assou­vir ses pul­sions sadiques avec une évi­dente sat­is­fac­tion. Elle retourne le déter­min­isme social qui fai­sait d’elle une dom­inée pour devenir à son tour dom­i­nante : « La haine s’ex­erce con­tre l’ob­jet de sub­sti­tu­tion, le mal­trai­tant, l’av­ilis­sant, le faisant souf­frir et trou­vant un plaisir sadique à cette souf­france. »[1] Para­doxale­ment, la jeune héroïne entre­tient l’ex­ac­er­ba­tion de la pas­sion de Mrs Dan­vers en ten­tant mal­gré tout de se sub­stituer à Rebec­ca et au désir qu’elle lui por­tait.

À l’im­age du per­son­nage de Bruno dans L’In­con­nu du Nord-Express qui appa­raît tel une tâche noire sur les march­es blanch­es du Capi­tole de Wash­ing­ton, Mrs Dan­vers est aus­si sou­vent filmée à dis­tance, comme un insecte dont la petitesse morale lui per­met de s’in­fil­tr­er partout, jusque dans l’in­tim­ité con­stam­ment men­acée de sa vic­time désignée. Dans le plan qui suit la fameuse scène de décou­verte de la garde-robe de Rebec­ca sur laque­lle nous revien­drons ultérieure­ment, le corps infin­i­ment som­bre de Mrs Dan­vers sem­ble pol­luer la blancheur immac­ulée de la pièce. Le cadre, par­ti­c­ulière­ment large, laisse se déploy­er toute la démesure archi­tec­turale de la cham­bre de la défunte. De grands rideaux blancs ornent la fenêtre prin­ci­pale ori­en­tée vers la mer où la pre­mière épouse s’est noyée. Ses vête­ments d’un noir pro­fond révè­lent une réelle inap­ti­tude à pou­voir se con­fon­dre à la beauté immac­ulée de la cham­bre de Rebec­ca, traduisant ici un désir frus­tré et inas­sou­vi.

Pour­tant, l’é­tat de blocage de Mrs Dan­vers con­tribue à ce qu’elle se laisse peu à peu dis­tancer par la réso­lu­tion de l’in­trigue. Son amour démesuré la dépasse car elle n’est pas capa­ble d’ex­primer son attache­ment autrement que par une dévo­tion absolue. Son aveu­gle­ment résulte d’une admi­ra­tion éper­due pour Rebec­ca qui représen­terait cette vérité incar­née incon­nue des autres, une entité inde­struc­tible puisque inat­teignable. Cette obses­sion qui la con­fine inéluctable­ment à l’en­fer­me­ment et au dén­i­gre­ment de l’autre se fait seul sup­port de l’ex­is­tence oppres­sante de ce « hors-champ tem­porel » qui nous restera incon­nu, à savoir la présence passée de Rebec­ca dans la demeure de Man­der­ley.

Quoi que Mrs Dan­vers fasse, le spec­tre de Rebec­ca rôde et imprègne chaque par­celle de la vieille demeure car elle s’en est faite l’in­car­na­tion exclu­sive, décidée à per­pétr­er les habi­tudes de la défunte, et ce jusque dans le choix des menus. De ce fait, sa présence au plan s’estompe, devenant peu à peu fan­toma­tique, pour finale­ment ne devenir que le pro­pre spec­tre de l’an­ci­enne maîtresse de mai­son qu’elle s’at­tache tant à faire revivre. L’ab­sence totale dans le plan de Rebec­ca ne lui per­met à aucun moment de pou­voir évoluer. Privée de per­son­nage miroir, elle est con­finée à la plus totale soli­tude et à l’in­ca­pac­ité de voir pro­gress­er son per­son­nage au gré de l’in­trigue. La per­son­ni­fi­ca­tion de Rebec­ca ne s’ef­fec­tu­ant qu’au tra­vers des murs, des objets (une sim­ple ini­tiale brodée sur une servi­ette filmée en gros plan suf­fit à sig­ni­fi­er sa présence) ou des vête­ments. Mrs Dan­vers se fige peu à peu, dés­in­vestie par le temps présent.

Ain­si, en cas­sant le pré­cieux Cupi­don, la sec­onde Mme De Win­ter n’imag­ine pas con­sciem­ment qu’elle vient de détru­ire un sym­bole physique évi­dent de l’amour et de cet attache­ment qui lie dés­espéré­ment Mrs Dan­vers à Rebec­ca. Sa volon­té de dis­simuler le délit en cachant les morceaux de la stat­uette au fond d’un tiroir prou­ve son inca­pac­ité à assumer cet acte de destruc­tion qui n’est rien d’autre qu’un acte man­qué. L’im­por­tance que porte la gou­ver­nante à la réso­lu­tion de cette affaire témoigne de son dés­espoir de voir dis­paraître l’ob­jet de trans­fert d’un amour sub­limé, moyen pour elle de canalis­er une pul­sion amoureuse réprimée par le puri­tanisme. Mais cet amour n’est qu’un frag­ile édi­fice qui n’ap­par­tient qu’au domaine du passé et que Mrs Dan­vers, seule à l’en­tretenir, tente par tous les moyens de ramen­er à la réal­ité du présent.

Dans une des célèbres scènes à franche con­no­ta­tion éro­tique, Mrs Dan­vers encour­age la nou­velle épouse à décou­vrir la garde-robe de Rebec­ca : suc­ces­sive­ment, la ser­vante, tou­jours posi­tion­née au cen­tre du plan pour asseoir sa dom­i­na­tion sur la jeune femme, se caresse le vis­age avec la manche d’un man­teau de four­rure, et fait appa­raître sa main à tra­vers un désha­bil­lé trans­par­ent dont elle pré­cise que Rebec­ca le por­tait devant elle. Toute cette gestuelle prend davan­tage une réso­nance sym­bol­ique avec les ouver­tures suc­ces­sives de rideaux et de portes de plac­ard, autant de mou­ve­ments à forte con­no­ta­tion sex­uelle. Lorsqu’elle ouvre la pen­derie pour en sor­tir le man­teau de four­rure avec lequel elle se caresse, Mrs Dan­vers écarte sym­bol­ique­ment les jambes de Rebec­ca pour attein­dre sa « four­rure », enten­dons par là, sa toi­son sex­uelle.

Mrs Dan­vers retourne sa frus­tra­tion con­tre la sec­onde épouse De Win­ter, mais cet acharne­ment cache davan­tage une détresse. En effet, la nou­velle venue ravive la peine de Mrs Dan­vers en représen­tant une nou­velle réal­ité : la présence de la jeune femme men­ace directe­ment le spec­tre de Rebec­ca. Dans un moment de dépit, Mrs Dan­vers pousse l’i­den­ti­fi­ca­tion au parox­ysme en inci­tant, à son insu, la sec­onde femme à porter la même robe que Rebec­ca lors d’un bal cos­tumé. Ain­si, la men­ace d’une nou­velle dis­pari­tion de Rebec­ca est annulée puisque la sec­onde épouse devient le corps man­quant de Rebec­ca. Le per­son­nage inter­prété par Joan Fontaine imag­ine ce que doit être sa pro­pre vérité au tra­vers de ce qui devrait être son prin­ci­pal per­son­nage-miroir, c’est à dire Max­im son mari. Elle com­prend en quoi elle a lais­sé Mrs Dan­vers dén­i­gr­er son indi­vid­u­al­ité, aveuglée par l’ob­ses­sion de ranimer le spec­tre de Rebec­ca et de réduire l’en­veloppe char­nelle de la nou­velle épouse à un out­il de sub­sti­tu­tion.

Mais pour Mrs Dan­vers, « Je est un autre », et cet « autre », en l’oc­cur­rence, est l’om­bre de Rebec­ca si présente dans cette mise en scène aux aspects expres­sion­nistes, mar­quées par la découpe d’om­bres mou­vantes sur les murs démesuré­ment grands de la demeure. Elle délègue son pou­voir et sac­ri­fie son indi­vid­u­al­ité pour ten­ter de faire exis­ter Rebec­ca. Elle fini­ra par devenir l’om­bre et le sou­venir d’elle-même.

Dès lors que les cir­con­stances de la mort de Rebec­ca sont élu­cidées, Mrs Dan­vers devient de plus en plus inquié­tante, le regard fixe et déshu­man­isé, éclairé à la lueur d’une timide bougie (sym­bole de la défunte Rebec­ca) au sein de la grande demeure plongée dans l’ob­scu­rité la plus totale. Son corps som­bre se fond totale­ment dans la nuit alors que son vis­age, dont l’ex­pres­sion figée appelle à la pos­ses­sion, glisse du bord cadre droit vers le gauche. La présence du hors champ y entre­tient une fois de plus le sus­pense. Son ultime geste est unique­ment per­cep­ti­ble via le regard de l’autre. Selon un champ-con­trechamp sub­til, on ressent le dan­ger grâce à l’in­quié­tude de Max­im qui finit par s’in­ter­roger sur l’o­rig­ine de la grande lueur apparue au loin, en plein milieu de la nuit. Lorsqu’il arrive, la pro­priété est déjà en flammes et sa sec­onde épouse le rejoint saine et sauve, expli­quant que Mrs Dan­vers, dev­enue folle, a mis le feu au bâti­ment. Cet incendie gigan­tesque est la métonymie par­faite de cet enfer qu’elle incar­nait et de la pas­sion qui la brûlait jusqu’i­ci et qui répond, par sa com­plé­men­tar­ité, à l’eau dans laque­lle s’est « noyée » Rebec­ca. Elle n’a jamais pu assou­vir ce désir incan­des­cent qui est finale­ment venu à bout de sa per­son­ne.

Ce sui­cide est pour elle le seul moyen d’ex­ac­er­ber la vio­lence de son amour pour Rebec­ca, la seule alter­na­tive pos­si­ble lui per­me­t­tant de for­muler cette pas­sion sex­uelle. La mort emporte Mrs Dan­vers dans l’an­ci­enne cham­bre de Rebec­ca lorsque les poutres en flammes s’ef­fon­drent d’un coup sur son vis­age exta­tique. Le fait qu’elle dis­paraisse dans cette pièce n’est pas anodin : cet espace réservé à l’in­tim­ité, et donc à ce qui demeure caché, rend compte de cet amour clan­des­tin qui unis­sait les deux femmes. Le dernier plan du film se resserre sur l’or­eiller du lit sur lequel est brodée l’ini­tiale de Rebec­ca. Un sen­ti­ment étrange se dif­fuse : celui d’une hési­ta­tion entre la cer­ti­tude que tout cela est bien fini et l’an­goisse du retour prochain de la pre­mière épouse sym­bol­ique­ment tuée plusieurs fois.

Man­der­ley, brasi­er de cette pas­sion, était donc prédes­tiné à dis­paraître et à se con­sumer puisque le feu n’y était qu’éteint momen­tané­ment, prêt à se ral­lumer à tout instant. La souf­france indi­vidu­elle de Mrs Dan­vers n’est jamais directe­ment abor­dée dans Rebec­ca. Selon le souhait d’Al­fred Hitch­cock, elle est représen­tée telle une sor­cière malé­fique et menaçante, totale­ment déshu­man­isée. Pour­tant, ce sui­cide sur lequel le film vient se con­clure est un témoignage boulever­sant d’une femme inca­pable de rat­trap­er et de dompter son désir pour une autre femme, d’at­tein­dre cette ombre con­stam­ment mag­nifiée par les relents expres­sion­nistes de la mise en scène. Con­stam­ment précédée par son pro­pre désir, sa volon­té de raviv­er le spec­tre de Rebec­ca est une quête obses­sion­nelle sans fond et sans fin dont l’in­sat­is­fac­tion prob­a­ble la con­duit irrémé­di­a­ble­ment au don total, à la néga­tion de son indi­vid­u­al­ité. Son acte relève de la tragédie au sens antique puisqu’il réfute toute forme de ratio­nal­isme, amenant Mrs Dan­vers jusqu’au bout de son des­tin. Seule guidée par ses sen­ti­ments, aveuglée par ses obses­sions, inca­pable de la moin­dre objec­tiv­ité sur la per­son­ne de Rebec­ca, elle devient un per­son­nage trag­ique en allant jusqu’au bout de son des­tin excep­tion­nel afin de se libér­er de ses con­flits intérieurs.

Notes

Notes
↑1 FREUD Sig­mund, Deuil et mélan­col­ie, Œuvres com­plètes, Tome XIII, page 266.