Que retenir du pre­mier film d’Al­fred Hitch­cock ? Kiyoshi Kuro­sawa a‑t-il trou­vé dans l’éro­tisme la matrice de ses films fan­tas­tiques à venir ? Que nous racon­te Le Signe du lion sur le ciné­ma d’Éric Rohmer ? Autant de ques­tions aux­quelles nos rédac­teurs répon­dent en revenant sur quelques pre­miers longs ou courts de cinéastes célèbres, pour y trou­ver la trace de l’œuvre à venir.

Le Jardin du plaisir : Hitchcock primitif

Si l’on excepte Num­ber Thir­teen, film inachevé dont les rush­es ont été per­dus, Le Jardin du plaisir est le pre­mier long-métrage d’Alfred Hitch­cock. Mélo­drame voy­ageant aux qua­tre coins du monde, ce pre­mier essai reste mécon­nu, et pour cause : il ne con­stitue en aucun cas une pièce majeure de la fil­mo­gra­phie du cinéaste. Une faib­lesse qui en soi n’est pas dénuée d’intérêt, en cela qu’elle bat en brèche le mythe du génie immé­di­at et sou­verain, que l’on pour­rait rat­tach­er pour le sep­tième art aux fig­ures de Welles et de Godard. Pour autant, il existe une rai­son de s’attarder un peu sur ce Jardin, dont la pre­mière séquence, au fond décon­nec­tée du réc­it (elle précède la mise en place d’un jeu de miroirs entre deux fig­ures féminines opposées et d’un entremêle­ment d’affects et de liaisons), porte en germe nom­bre de motifs que le cinéaste explor­era par la suite. Le pre­mier plan, déjà : une rib­am­belle de danseuses dévale un escalier héli­coï­dal, dont la forme en spi­rale pointe d’emblée une fas­ci­na­tion que la scène suiv­ante va entériner. Les danseuses se révè­lent en effet de tout part cernées par des regards d’hommes qui les con­trô­lent ou les désirent, d’abord lors de leur arrivée sur scène, dans un plan large scin­dant le décor en deux et où, à gauche, dans les couliss­es, des hommes obser­vent la mise en place. Vient ensuite un champ-con­trechamp où la vision frontale du spec­ta­cle laisse place à un trav­el­ling latéral dévoilant les regards réjouis et con­cu­pis­cents d’hommes de la bonne société. L’un d’entre eux attire par­ti­c­ulière­ment la caméra ; on le voit réa­juster son lorgnon puis, dans le plan suiv­ant, des formes floues et dansantes s’agitent sous ses yeux, jusqu’à ce qu’il dégaine ses jumelles pour observ­er plus net­te­ment les jambes des danseuses. Ce nou­veau défile­ment de la caméra mène à une autre focal­i­sa­tion, cette fois sur l’une des jeunes femmes, cernée d’un iris repro­duisant la forme de la lentille par laque­lle elle est épiée. Tout Hitch­cock est quelque part déjà là, dans la mise en scène dynamique d’un regard dont le tra­jet ne per­met pas l’accès à une vérité (ici : une révéla­tion amoureuse), mais par­ticipe davan­tage d’un fan­tasme plaqué sur un corps. Il n’est dans cette per­spec­tive pas anodin que l’action se situe dans un théâtre, le « Jardin du plaisir » du titre, décor récur­rent de nom­breux films du maître et tem­ple par excel­lence de la fac­tic­ité. Ce que con­firme la chute de la séquence, où le spec­ta­teur lubrique approche la danseuse et tente laborieuse­ment de la séduire. Lorsqu’il vante le charme pro­duit par « une boucle de ses cheveux », qu’il tripote mielleuse­ment, la jeune femme, moqueuse, arrache alors la fausse mèche qui pend à sa per­ruque. Moral­ité de l’affaire : le regard, à la let­tre, déforme – les danseuses ne sont plus que des tâch­es mou­vantes dans l’œil d’un vieil­lard et se voient réduites à un détail de leur anatomie (les jambes) ou à un acces­soire de scène. Dom­mage que la suite du réc­it laisse en friche le poten­tiel de cette pre­mière séquence (l’une des rares se situ­ant d’ailleurs dans le théâtre), mais ce pro­logue aux allures de court-métrage démon­tre que, même à un état prim­i­tif, le ciné­ma d’Hitchcock a tout de suite trou­vé son cœur.

Josué Morel

Le Signe du lion d’Éric Rohmer : métaphysique urbaine

Face à la liste des titres qui com­posent sa riche et pro­lifique fil­mo­gra­phie, on tend à oubli­er que les débuts d’Éric Rohmer der­rière la caméra furent plutôt chao­tiques. Pen­dant les années 1950, le cri­tique des Cahiers du Ciné­ma réalise une série de courts-métrages avant de pass­er au long, en 1959, avec Le Signe du lion. Le film a pour héros Pierre, un musi­cien améri­cain qui, au début de l’intrigue, sem­ble gâté par la for­tune (il apprend qu’il est l’un des deux légataires d’une tante richissime), avant de se voir déshérité et réduit à vivre sous les ponts de la cap­i­tale. Con­traire­ment aux pre­miers essais de Claude Chabrol (Le Beau Serge), de Jean-Luc Godard (À bout de souf­fle) ou de François Truf­faut (Les 400 coups), celui de Rohmer, qui met trois ans à trou­ver le chemin des salles, est un échec. Si après son évic­tion de la tête des Cahiers, en 1963, Rohmer réalise des doc­u­men­taires pour la télévi­sion et les deux pre­miers volets de ses Con­tes moraux (les courts La Boulangère de Mon­ceau et La Car­rière de Suzanne), ce n’est qu’en 1967 qu’il retrou­ve le chemin des salles avec La Col­lec­tion­neuse, dont la dif­fu­sion mod­este est con­tre­bal­ancée par l’obtention de l’Ours d’argent au Fes­ti­val de Berlin. Assuré­ment, Le Signe du lion détonne un peu au sein de l’œuvre de Rohmer : tout comme pour Chabrol, dont les débuts ne pré­fig­urent pas encore tout à fait le style qu’à terme le cinéaste forg­era, le film témoigne avant tout du bouil­lon­nement col­lec­tif de la Nou­velle Vague, et plus pré­cisé­ment de son désir de tourn­er dans des décors naturels. Sur ce point, Le Signe du lion est peut-être le film le plus rad­i­cal du lot, tant il fait de Paris son per­son­nage prin­ci­pal. On s’étonne par­fois, en arpen­tant la cap­i­tale, que le ciné­ma français ait si peu (ou même pas du tout) filmé cer­taines rues, quartiers, parcs et travées, et c’est bien sou­vent à la Nou­velle Vague que l’on pense quand il s’agit de citer quelques con­tre-exem­ples. Un an avant la célèbre séquence d’À bout de souf­fle sur les Champs-Élysées, Rohmer filme ain­si le tumulte marc­hand de la rue Mouf­fe­tard, quand Pierre, en voie de clochardi­s­a­tion, cède à la faim et tente de dérober un paquet de bis­cuits sur un éta­lage dressé en face de l’église Saint-Médard.

Ce n’est pas un cas isolé : la place Saint-Ger­main-des-Prés, le pont des Arts, le saule pleureur du Vert-Galant, l’esplanade des Invalides ou l’Avenue de la Grande-Armée jalon­nent ain­si l’itinéraire méta­physique de Pierre (plus que moral : il ne retien­dra rien de sa mésaven­ture), intrin­sèque­ment lié à la topogra­phie parisi­enne. Il n’est dans cette per­spec­tive pas inter­dit de voir dans Le Signe du lion une sorte de négatif de Boudu sauvé des eaux de Renoir : non seule­ment la fin du film en con­stitue le strict envers, mais le par­cours tumultueux de Pierre, qui le mène aux qua­tre coins de Paris, le ramène irrémé­di­a­ble­ment à ce cœur qu’est la Seine, cette ligne à laque­lle il ne peut s’arracher. Si Boudu s’affirmait comme une force née de l’eau, Pierre en est son esclave, le pris­on­nier d’un labyrinthe à ciel ouvert, comme en témoigne cette scène où la caméra se détache pro­gres­sive­ment de l’Américain pour dévoil­er sa geôle, Paris, figée dans une pho­togra­phie. On peut met­tre en par­al­lèle cette prise de hau­teur avec l’image fixe du cos­mos sur laque­lle s’achève le film, d’autant plus qu’elle précède dans le mon­tage un coup du sort (la mort du cousin de Pierre, l’autre héri­ti­er) qui cham­boule la tra­jec­toire du héros et esquisse le chemin de son retour à une vie con­fort­able. La ville appa­raît dès lors comme une ver­sion minia­ture de l’univers, un entrelacs de pas­sages et d’impasses où se jouent à la fois une his­toire aus­si triv­iale que peu mon­trée (la déchéance sociale d’un indi­vidu) et une danse avec le hasard. C’est là peut-être, dans cette mys­tique sub­li­mant les déam­bu­la­tions d’un dérac­iné, que nais­sent les pre­miers feux des Nuits de la pleine lune et du Ray­on vert, autres films dont les itinéraires sin­ueux guident per­son­nages et spec­ta­teurs vers un ver­tige exis­ten­tiel.

J. M.

Kandagawa Wars de Kiyoshi Kurosawa : à l’école de l’érotisme

Pre­mier long-métrage de Kiyoshi Kuro­sawa, Kanda­gawa Wars a de quoi sur­pren­dre qui voudrait y retrou­ver les marottes habituelles du réal­isa­teur de Cure et de Kaïro. Ici, pas de corps pathologique, ni de sil­hou­ette fan­toma­tique : le film est un pinku eiga, la vari­ante nip­ponne du ciné­ma d’exploitation éro­tique, qui durant son âge d’or com­mer­cial (de la fin des années 1960 au milieu des années 1980) a per­mis de révéler quelques grands tal­ents (tels que Koji Waka­mat­su ou Noboru Tana­ka). Sor­ti en 1983, il s’agit cepen­dant d’une ver­sion tar­dive et presque dégénérée du genre, où le scé­nario ressem­ble davan­tage à une com­pi­la­tion de scènes scabreuses égrenées sur un rythme métronomique et mul­ti­pli­ant à out­rance les com­bi­naisons sex­uelles (onanisme, orgie, saphisme et même inces­te). L’histoire se con­cen­tre sur les aven­tures d’Asako et Masa­mi, deux femmes qui sur­pren­nent un soir leur voisin d’en face, un jeune bache­li­er, en train de faire l’amour avec sa mère, et déci­dent de met­tre fin à cette rela­tion con­tre-nature. Cinéphile aguer­ri, encore mar­qué par les cours du cri­tique d’inspiration struc­tural­iste Shige­hiko Hasu­mi (l’importateur de la French The­o­ry au Japon), Kuro­sawa redou­ble ce canevas de références cinéphiles : l’espionnage du voisin, réal­isé à l’aide d’un téle­scope, ressem­ble à décalque par­o­dique de Fenêtre sur cour, tan­dis que les deux jeunes femmes dis­ent s’inspirer de La Riv­ière rouge de Hawks lorsqu’elles éla­borent le plan de leur expédi­tion puni­tive. Ce goût de la cita­tion tombe par­fois dans de petits jeux pédants, notam­ment lors des ébats entre le bache­li­er et sa mère, filmés devant un mur recou­vert de feuilles blanch­es arbo­rant toutes des titres de clas­siques (ceux de Ford ou de Godard) ou des con­cepts philosophiques (le fameux « rhi­zome » de Deleuze et Guat­tari).

En par­al­lèle, Kuro­sawa éla­bore plusieurs straté­gies de mise en scène témoignant de ses tâton­nements de jeune cinéaste. Le réal­isa­teur paie ain­si son dû à la Nou­velle vague française quand il filme ses héroïnes comme Anne Wiazem­sky dans La Chi­noise, mais aus­si lorsqu’il laisse la part belle à l’improvisation – quitte à ce que sur­nage un sen­ti­ment de grand n’importe quoi, imputable aus­si à l’emploi d’acteurs non-pro­fes­sion­nels et aux moyens très lim­ités de la pro­duc­tion (ce qui pré­fig­ure le bur­lesque bizarre de Licence to Live). Quelques com­po­si­tions plas­tiques, soignées et inquié­tantes, dessi­nent par ailleurs un lien vers ses futurs films fan­tas­tiques, notam­ment cette séquence de fel­la­tion où le vis­age du pro­tag­o­niste mas­culin sem­ble s’enfoncer dans une ombre épaisse, pré­fig­u­rant sur le mode éro­tique les appari­tions ter­ri­fi­antes de l’ermite fas­ciste de Charis­ma. Mais la voie de son œuvre future sem­ble se décider encore plus net­te­ment lorsqu’il prend en charge la ques­tion de la jouis­sance, filmée à la manière d’une force qui débor­de le cadre à l’occasion d’au moins trois scènes : 1) après avoir couché avec son petit-ami, Asako avoue en voix-off qu’elle n’a pas ressen­ti de plaisir, tan­dis qu’une ligne noire l’isole et l’enferme à l’intérieur du cadre ; 2) lorsqu’elle renoue plus tard avec l’orgasme en se mas­tur­bant, son vis­age dépasse une droite dess­inée au sol jusqu’à l’occulter par­tielle­ment ; 3) enfin, quand elle réus­sit à faire l’amour avec le bache­li­er, son plaisir est tel qu’elle le fait chuter de la crête d’un immeu­ble, avant de plonger à son tour dans le vide. Avant de filmer des fan­tômes ou des mag­né­tiseurs, Kuro­sawa sem­ble avoir trou­vé dans la mise en scène du plaisir sex­uel la ques­tion qui innerve tout son ciné­ma : la ren­con­tre entre un phénomène insai­siss­able et des dis­posi­tifs formels (ici, la ligne) afin d’en dessin­er les con­tours.

Thomas Grignon

Je, tu, il, elle de Chantal Akerman : Moi, toi, nous

Dès son pre­mier long-métrage, Chan­tal Aker­man met en avant la thé­ma­tique de la soli­tude, qui sera récur­rente dans la suite de son œuvre. D’abord, il y a ce titre mys­térieux : Je, tu, il, elle. Les qua­tre per­son­nes du sin­guli­er, féminin inclus, sont déclinées dans une égal­ité hor­i­zon­tale où nul n’a l’as­cen­dant sur l’autre. D’une cer­taine manière, leur jux­ta­po­si­tion révèle un rap­port au monde (et plus générale­ment à l’altérité), que le film va s’attacher à décom­pos­er. Tout com­mence par « je » : Chan­tal Aker­man se filme seule, chez elle, face à sa caméra. Ce dis­posi­tif repose sur une économie de longs plans fix­es silen­cieux, en noir et blanc, pré­fig­u­rant ce que la réal­isatrice appro­fondi­ra dans Jeanne Diel­man. La lenteur de la mise en scène dévoile un corps dans toute son intim­ité, celui d’une jeune fille qui ne cesse de se gaver non­cha­la­m­ment de cuil­lères pleines de sucre. Comme sou­vent chez Aker­man, manger sert de pal­li­atif à la soli­tude, mais per­met aus­si de combler une pul­sion sex­uelle refoulée. Ce désir n’arrive pas à s’épanouir parce qu’il est étouf­fé par la dom­i­na­tion mas­cu­line, incar­née par un camion­neur (Niels Are­strup), pre­mière altérité que « je » ren­con­tre et dont elle éprou­ve douloureuse­ment l’emprise. C’est en retrou­vant une autre fille, dans une séquence de sexe silen­cieuse, que « je » décou­vre « elle », avec qui elle ne fera qu’un. Le film chem­ine ain­si de la soli­tude au partage, décou­vert grâce à un acte sex­uel qui place les deux entités sur un pied d’égalité. Ce faisant, la tra­jec­toire suiv­ie par ce pre­mier film pro­pose une pre­mière issue à la grande ques­tion du ciné­ma d’Ak­er­man : com­ment sor­tir de la soli­tude ?

Vic­tor Touzé

The Pleasure of Being Robbed de Joshua Safdie : début d’une sauvage innocence

Avec son pre­mier long métrage The Plea­sure of Being Robbed, Joshua Safdie pose les jalons des films qu’il réalis­era ensuite aux côtés de son frère Ben­ny Safdie (ici crédité au mon­tage). Son héroïne Éléonore (Eleonore Hen­dricks) inau­gure en effet une lignée de per­son­nages hors-la-loi errant dans un New York brut et tumultueux, saisi à tra­vers le grain de la pel­licule et le trem­ble­ment d’une caméra portée. La jeune femme a les mains sales des amants drogués de Mad Love in New York et se livre, comme l’antihéros de Good Time, au plaisir coupable du vol. Au même titre que le parieur Howard Rat­ner de Uncut Gems, elle agit moins par désir de pos­séder que pour assou­vir sa soif de décou­verte : les sacs qu’elle sub­tilise sont pareils à des pochettes sur­pris­es, dont le con­tenu varie entre une portée de cha­tons et un livre de Nico­las Sarkozy. Elle porte sur le monde un regard d’enfant curieuse et émer­veil­lée, s’arrêtant par exem­ple pour con­tem­pler les feuilles d’un arbuste. De cet âge, elle con­serve égale­ment une forme cru­elle d’innocence, n’hésitant pas à dérober le cadeau d’une petite fille ou à aban­don­ner un chien à son pro­pre sort, à la manière du père qui endor­mait ses fils à coup de som­nifères dans Lenny and the Kids.

À ses côtés, tout devient la source d’un amuse­ment joyeux, y com­pris les événe­ments les plus sérieux, à l’instar de son arresta­tion par la police, qui finit par se trans­former en sor­tie au zoo. Elle s’amuse ain­si d’être faite pris­on­nière comme lorsque, quelques scènes aupar­a­vant, un ami (Josh Safdie) l’enferme dans un drap. C’est qu’elle trou­ve chez ce jeune homme fan­tasque, qui met en place un sys­tème de poulies pour ne plus avoir à faire son lit et l’embarque dans une virée impro­visée au volant d’une voiture volée, un parte­naire de jeu idéal. Un fait rare au sein d’une com­mu­nauté d’adultes plus prompte à la dénon­cer qu’à jouer avec elle, dont témoigne la scène féroce où elle se fait menot­ter au milieu d’un jardin d’enfants après avoir fouil­lé un sac. Sous ses airs rieurs se cache en vérité une pro­fonde et triste soli­tude, que le vol per­met de con­jur­er en lui don­nant accès à l’intimité des autres, à l’image de ce cou­ple dont elle décou­vre le quo­ti­di­en à l’intérieur d’un appareil pho­to. La course de l’héroïne, en retard à un ren­dez-vous, ain­si que ses gestes nerveux de clep­tomane, annon­cent le cli­mat d’urgence fiévreuse dans lequel se dérouleront les œuvres à venir : sem­blable au papil­lon insai­siss­able évo­qué dans la musique du générique de fin (« Pan­non­i­ca » de Thelo­nious Monk), Éléonore fascine parce qu’elle échappe à la fix­ité d’un monde qui cherche à en étouf­fer la lib­erté, tout comme le fer­ont ses héri­tiers.

Chloé Cav­il­li­er

Vincent de Tim Burton : vie et mort d’un enfant artiste

Vin­cent s’ouvre sur la sil­hou­ette d’un chat noir niché sur un mur de briques blanch­es ; il s’avance au son d’un air de flûte enfan­tin et mélan­col­ique, jusqu’à attein­dre une fenêtre. Der­rière cette dernière se trou­ve le jeune Vin­cent, présen­té au spec­ta­teur par la voix de l’acteur Vin­cent Price, qui racon­te les névros­es du petit garçon. Entr­er dans la cham­bre de l’enfant, c’est ain­si pénétr­er sa psy­cholo­gie, mais aus­si décou­vrir les obses­sions cinéphiles du jeune Tim Bur­ton, qui admi­rait enfant les films fan­tas­tiques de Roger Cor­man des années 1950, dont Price était la vedette. Le choix de cette voix solen­nelle n’est pas anodin : il per­met de voir Vin­cent comme le por­trait de l’artiste en enfant. Cette dimen­sion qua­si­ment auto­bi­ographique est ren­for­cée lorsque Vin­cent se voit rap­pelé à l’ordre par sa mère, dont la tête est tou­jours gardée hors-cadre, de manière à soulign­er l’inadéquation entre le monde étouf­fant des adultes et celui des enfants bur­toniens, où l’art a toute sa place. En racon­tant cette his­toire de garçon écrasé par ses songes et ses frayeurs, Bur­ton invente ici une direc­tion artis­tique qu’il dévelop­pera par la suite, comme ces per­son­nages en stop motion aux formes archaïques qui inspireront ceux des Noces Funèbres et de Franken­wee­nie. Le film puise déjà son inspi­ra­tion dans de mul­ti­ples influ­ences bien­tôt omniprésentes, notam­ment les décors dif­formes, au noir et blanc con­trasté, de l’expressionnisme alle­mand. Le film se présente aus­si comme un man­i­feste où appa­raît un thème appelé à devenir récur­rent dans l’œuvre de Tim Bur­ton : mourir n’est qu’une manière de renaître sous une nou­velle apparence, à l’instar de la créa­ture de Franken­stein ressus­citée. À la fin du film, dévoré par sa pro­pre imag­i­na­tion, l’enfant croit ain­si devenir Edgar Allan Poe et récite Le Cor­beau en guise de chant du cygne. Au moment même où Vin­cent meurt sym­bol­ique­ment, il devient donc un artiste pénétré par la voix du poète : dans un même élan, Vin­cent mon­tre la mort d’un enfant et la nais­sance de Tim Bur­ton comme artiste.

V. T.

Donnie Darko de Richard Kelly : diamant noir

Sor­ti aux États-Unis une poignée de semaines après le 11 Sep­tem­bre et ramenant, par l’é­trange hasard de la fic­tion, le spec­tre d’un crash d’avion dans un con­texte de trau­ma­tisme nation­al, Don­nie Darko est un pre­mier film mau­dit. Le culte qu’on lui a voué très tôt (dès sa sor­tie en DVD, à vrai dire) a inté­gré l’his­toire de cet échec com­mer­cial à la légende du film, comme si ce com­ing of age movie très dark avait exigé d’être sac­ri­fié en salles pour revivre éter­nelle­ment à tra­vers un proces­sus infi­ni de réédi­tions et de ressor­ties : la dernière en date, orchestrée par Car­lot­ta, remonte à l’été dernier. Né dans un monde qu’il sait pour­ri et décli­nant (l’his­toire se situe sym­bol­ique­ment à la fin du deux­ième man­dat de Rea­gan), Don­nie s’en­nuie au lycée et se pas­sionne pour des prob­lèmes de geek (des his­toires de voy­age dans le temps). En ado intro­ver­ti qui refuse de grandir, il s’est inven­té un riche monde intérieur habité par un ami imag­i­naire dis­simulé sous un masque de lapin, Frank. Celui-ci lui annonce la fin prochaine du monde, une thé­ma­tique qui a large­ment con­tribué à la pop­u­lar­ité du film, lui don­nant une tonal­ité som­bre qui tranche net­te­ment avec la teen com­e­dy de la fin des années 1990 (le pre­mier Amer­i­can Pie est sor­ti en 1999) et s’é­carte tout aus­si franche­ment des pro­duc­tions d’Amblin enter­tain­ment, dont Richard Kel­ly (né en 1975) sem­ble être l’héri­ti­er dark et cri­tique – à l’op­posé par exem­ple d’un J.J Abrams. Don­nie Darko annonce ain­si un brusque change­ment de par­a­digme dans le ciné­ma de diver­tisse­ment améri­cain : l’a­do améri­cain ne sera plus jamais ce qu’il a été, il est han­té par des peurs nou­velles, comme celle de la fin du monde, que Don­nie éprou­ve vis­cérale­ment, bien avant que n’ap­pa­raisse le con­cept de « col­lap­solo­gie ».

Richard Kel­ly porte depuis une ving­taine d’an­nées le poids de ce pre­mier film qui a éclip­sé les deux suiv­ants. Au lieu de se faire une place dans l’in­dus­trie, il a organ­isé son sui­cide com­mer­cial (avec South­land Tales, sif­flé à Cannes en 2006) avant de rec­oller les morceaux dans un film plus mod­este, proche dans l’e­sprit de La Qua­trième dimen­sion et rejouant plus ou moins le drame de Don­nie Darko à l’échelle d’une famille (The Box est aus­si une his­toire de sac­ri­fice). À la fin des années 2000, on par­lait encore de lui comme du « cinéaste améri­cain le plus doué de sa généra­tion ». Et puis, plus rien : une mod­este car­rière de pro­duc­teur, des pro­jets avortés (un film pro­duit par Eli Roth, un thriller avec James Gan­dolfi­ni), d’autres en sus­pens (un biopic du scé­nar­iste Rod Ster­ling) : Kel­ly sem­ble ramené sans cesse à Don­nie Darko, sur lequel il n’est pas avare de com­men­taires car il sait quel culte on lui voue aujour­d’hui. Ce culte, on le com­prend : rarement un film améri­cain dédié à l’ado­les­cence a dressé un por­trait aus­si intense de son per­son­nage. Don­nie n’a pas de copains de lycée, n’est pas un séduc­teur, est peu intéressé par l’idée de couch­er avec fille (il préfère se mas­turber devant sa psy), sa prin­ci­pale obses­sion est de sur­mon­ter sa peur de la cat­a­stro­phe en ouvrant une brèche dans le temps pour que la vie de ses proches con­tin­ue, même si elle est médiocre. Les dernières images du film con­sacrent la réus­site de ce pro­jet mod­este : dans une his­toire alter­na­tive qui devient, selon la logique du film, la seule his­toire pos­si­ble, un avion s’est écrasé sur la mai­son de Don­nie pour que ses par­ents et sa copine de lycée, Gretchen, échap­pent à la mort. On voit les sec­ours s’af­fair­er devant la mai­son des Darko, un gamin du voisi­nage dit à Gretchen que Don­nie a été « écrabouil­lé par un réac­teur d’avion ». Le spec­ta­teur a eu tout le temps du film pour pren­dre la mesure de ce sac­ri­fice dérisoire, qui touche comme rarement la dis­pari­tion d’un per­son­nage peut le faire au ciné­ma. Il repasse devant cette mai­son comme devant un lieu con­nu, que film a su lui ren­dre fam­i­li­er. Comme Gretchen, il a envie de faire signe à Madame Darko, de lui sourire, de dire de Don­nie : « Je l’ai con­nu. »

Jean-Sébastien Mas­sart