Que peut-on dire de plus à pro­pos de Fenêtre sur cour, tant ce film a déjà ali­men­té les débats les plus enflam­més, a été découpé de long en large par les plus bril­lants ana­lystes et théoriciens du monde entier ? Répéter en pre­mier lieu qu’il con­stitue le man­i­feste d’un art exploitant sub­tile­ment toutes ses pos­si­bil­ités visuelles et d’une réflex­ion ver­tig­ineuse sur les rap­ports per­vers d’un spec­ta­teur envers son objet. Qu’il s’agit aus­si de la « fig­ure-mère », exé­cutée de main de maître, d’une forme qui s’invente au même instant où l’on recon­naît son for­mi­da­ble pou­voir de fas­ci­na­tion. Enfin, depuis la sor­tie de ce chef d’œuvre défini­tif du sep­tième art, il est enten­du que vous n’observerez plus en toute inno­cence des indi­vidus depuis votre fenêtre et ne regarderez plus jamais le ciné­ma comme avant.

L’histoire de ce film à la saveur déli­cieuse peut se résumer à une for­mule qu’ont très bien théorisée Rohmer et Chabrol, alors jeunes cinéphiles nais­sants et futurs défenseurs d’une poli­tique des auteurs. Fenêtre sur cour se base ain­si sur ce pos­tu­lat de départ : « Un homme regarde et attend, pen­dant que nous regar­dons cet homme et atten­dons ce qu’il attend. » En effet, regarder Fenêtre sur cour, c’est se posi­tion­ner à l’instar de James Stew­art (ici L.B. Jef­feries alias Jeff) en toute sécu­rité devant un cadre qui con­tiendrait un monde en action tout en pro­je­tant sur les formes qui appa­rais­sent un ensem­ble de fan­tasmes plus ou moins con­scients.

Le cadre du film se lim­ite stricte­ment à cette cour d’immeuble de Green­wich Vil­lage que l’on décou­vre sere­ine­ment par l’entremise de ces trois stores qui sont hissés, tel un rideau de théâtre, par on ne sait quelle magie et doigts experts. On observe alors à loisir par un mou­ve­ment sou­verain et dis­cret une façade con­stel­lée d’appartements où se joue der­rière chaque lucarne l’humble ronde des exis­tences privées (et sen­ti­men­tales) de cha­cun. La canicule qui sévit en cette sai­son pousse les habi­tants à laiss­er ouvertes leurs fenêtres et offrir ain­si le libre champ aux regards indis­crets pour s’y pos­er. Au cœur de ce dis­posi­tif d’observation, rien ne nous empêche d’épier les folles prouess­es d’une danseuse en tenue rose bon­bon, mais aus­si avoir cette vue plongeante (d’hélicoptère devrait-on dire) sur deux loli­tas bron­zant à demi nue sur la ter­rasse de l’immeuble. Rien ne brime en effet notre désir d’observer à loisir puisque l’on adopte ici la posi­tion d’un regard démi­urge, d’un point de vue invis­i­ble qu’il s’agit de ques­tion­ner, de met­tre en cause par toute la tech­nique du ciné­ma.

En réal­ité, ce sont les yeux d’un pho­tographe tem­po­raire­ment immo­bil­isé (Jeff alias James Stew­art) et les visions sub­jec­tives d’un appareil dit « créa­teur » (celui sym­bol­ique­ment rat­taché à Hitch­cock lui-même) que l’on nous prête à nous, spec­ta­teur. On nav­igue ain­si entre deux sphères que l’on pour­rait dis­soci­er entre privé et pub­lic, deux élé­ments (objet et sujet du regard) qui, mon­tés ensem­ble, ouvrent à la rela­tion visuelle. En emprun­tant à Koule­chov son fon­da­men­tal sys­tème de mon­tage, Hitch­cock met donc en forme un réseau visuel de regard et en appelle à une réflex­ion embras­sant des niveaux de lec­ture à la portée ver­tig­ineuse.

Le par­ti-pris du film con­siste donc à laiss­er dis­pos­er au spec­ta­teur d’un regard iden­ti­fié à un voyeur mais aus­si d’être autorisé à s’immiscer dans l’appartement et la sphère privée de ceux qui dans la diégèse sont invis­i­bles et cou­verts. Au cœur de cet espace de pro­jec­tion cir­con­scrit en huis-clos, est donc offert au spec­ta­teur un droit de regard sur les mécan­ismes du voyeurisme qui vont con­t­a­min­er tous les per­son­nages venus se délecter des affaires privées de la cour. Au départ, ceux qui se relaient autour de la fig­ure de Jef­feries rejet­tent (jusqu’à incrim­in­er) au pre­mier coup d’œil l’amoralité d’une telle atti­tude. Mais, par épreuve de con­t­a­m­i­na­tion, ils subiront gradu­elle­ment les lois et les para­dox­es de ce pen­chant sadique appelé voyeurisme. Ce sera effec­tive­ment le cas de Lisa Fre­mont (la fasci­nante Grace Kel­ly) amante sophis­tiquée de Jeff, mais surtout de la fameuse infir­mière Stel­la qui d’une répul­sion ini­tiale va se trans­former, par un accès de fièvre instan­ta­né, en véri­ta­ble pour­fend­euse de l’humour macabre. La mise en abyme de Fenêtre sur cour débute là où ce groupe aux per­son­nal­ités diver­gentes finit par for­mer un noy­au dur de spec­ta­teurs et dont les regards con­ver­gent uni­latérale­ment vers ce même point qui fait l’objet de toutes les pas­sions. Par un sub­til tra­vail de réflex­ion à l’œuvre, le spec­ta­teur du film est donc amené à tra­quer le proces­sus mal­adif de Jeff et des per­son­nages grav­i­tant autour, le pous­sant à épi­er leurs con­génères.

À tra­vers ce malin plaisir qu’a trou­vé notre pro­tag­o­niste à se laiss­er aller à une gym­nas­tique quo­ti­di­enne de voyeurisme, le spec­ta­teur est amené à pénétr­er, en toute dis­tance, au cœur d’un espace clos (ou presque) et à iden­ti­fi­er ces séries de com­porte­ments qui cer­nent l’esseulement de l’individu. Hitch­cock nous invite, dans Fenêtre sur cour, à recon­naître ce monde fait d’apparences et à réfléchir sur cette délec­ta­tion qui nous pousse à jouir incon­sciem­ment de ce spec­ta­cle privé. La posi­tion détachée et comme en état de vacance de Jef­feries l’amène un beau jour et au fil de ses prom­e­nades ocu­laires sur les dif­férents cadres, à se focalis­er plus en détail sur le cou­ple Thor­wald dont la dis­pute orig­inelle a mys­térieuse­ment con­duit la femme à dis­paraître et le mari à adopter un com­porte­ment des plus sus­pects. James Stew­art qui obser­vait avec plus ou moins de dés­in­vol­ture ce car­naval des ombres et des faib­less­es humaines va se trans­former dès lors en enquê­teur, se gliss­er dans la peau d’un mani­aque obsédé par ce qu’il voit et cher­chant à révéler un sens au-delà de cette riche matière (trouée par un fur­tif instant de veille).

Au fil des séquences, l’obsession de Jeff face au com­porte­ment étrange du mari Thor­wald, va le pouss­er à prêter des mobiles à ces per­son­nages et imag­in­er un scé­nario des plus red­outa­bles. Le pas­sage d’une obser­va­tion pure­ment détachée du monde extérieur à une véri­ta­ble cap­ture d’images cor­re­spond à la pro­gres­sion dra­ma­tique du film. Ain­si, ce moment cru­cial de chas­se accordé au regard va façon­ner tout le dis­posi­tif du film d’Hitch­cock et la forme prim­i­tive de son fameux sus­pense. La ten­sion dra­ma­tique inter­vient dans Fenêtre sur cour avant tout par l’entremise des appareils pho­tographiques dont se saisit Jeff d’une manière pul­sion­nelle. Il s’empare ain­si de jumelles puis d’un téléob­jec­tif pour mieux appréhen­der le réel. Il s’attache à déformer un monde illis­i­ble à l’œil nu afin d’y percevoir l’idée d’une vérité maquée der­rière le faux. Le grossisse­ment des échelles de plan coïn­cide donc dans Fenêtre sur cour à un resser­re­ment de l’intrigue et à l’implication générale de tous ceux, pris à se décou­vrir, à l’instar de Jeff, voyeurs. L’architecture ver­tig­ineuse du film entraîne alors les spec­ta­teurs situés dans l’appartement de Jeff et ceux présents face au film à se dédou­bler, à subir ce savoureux fris­son suiv­ant lequel cha­cun s’identifie à l’autre et sécrète un crime à force de l’espérer.

Il faudrait ain­si s’attarder plus en détail sur ce som­met de sus­pense dans lequel le per­son­nage Lisa dev­enue actrice de la mise en scène de Jeff, se retrou­ve dans l’appartement du sus­pect alors que ce dernier s’apprête à décou­vrir sa présence. L’image de la façade vue par le téléob­jec­tif de Jeff est découpée de telle manière que les dif­férentes fenêtres où l’on observe Thor­wald en bas et Lisa à l’étage se sub­stituent magis­trale­ment à tous procédés de mon­tage alterné. Ce découpage à l’image pré­fig­ure d’ailleurs le procédé en split-screen que démoc­ra­tis­era Bri­an De Pal­ma, sous forme d’hommage évi­dent, dans Sis­ters et tous ses autres films à l’esthétique manip­u­la­trice. Durant ce moment fon­da­men­tal, le pho­tographe dans l’incapacité de se mou­voir mais préoc­cupé par le sort réservé à son amante, demeure alors le spec­ta­teur le plus absol­u­ment impliqué par le sus­pense galopant. La mise en scène choré­graphique d’Hitchcock inter­vient à ce moment de dilata­tion tem­porelle où tous les spec­ta­teurs sont vic­times d’une crainte portée par l’identification et d’une peur sus­pendue aux effets de mon­tage. Ce moment d’insécurité fon­da­men­tale dit « sus­pense » mar­quée au fer rouge comme l’apport prov­i­den­tiel d’Hitchcock au ciné­ma explicite ain­si tout le tra­vail de direc­tion de spec­ta­teurs que le manip­u­la­teur se plaît à nous faire subir. Dans cette séquence, le spec­ta­teur que représente Jeff devient l’objet (la proie) de cette délec­ta­tion morose qui l’a poussé en sit­u­a­tion de maîtrise intel­lectuelle, con­scient du dan­ger immi­nent, à ce rôle de vic­time jouis­sant d’un instant qu’il ne con­trôle plus. Cette dépense émo­tion­nelle du spec­ta­teur qui fait office de ter­reur déli­cieuse demeure alors le som­met exta­tique du film et le sum­mum d’un pen­chant étrange qu’Hitchcock a tout bon­nement souligné tout au long de Fenêtre sur cour.

Mais ce qui reste aujourd’hui de Fenêtre sur cour, quelques cinquante années après sa sor­tie, tient beau­coup à cette imag­i­naire cinéphilique qu’il con­voque. Il per­siste dans ce film, à tra­vers la fig­ure de James Stew­art qu’Hitchcock aimait pour son physique ordi­naire auquel tout le monde peut s’identifier, une espèce d’aura mag­ique qui fait de son per­son­nage l’incarnation de cette pas­sion­nante entre­prise d’observer les choses de son pro­pre monde. Le pen­chant obses­sion­nel de celui qui s’invite créa­teur du jour au lende­main et se plait à décon­stru­ire l’illusion, à creuser la sur­face des images pour en guet­ter la révéla­tion appar­tient indu­bitable­ment au mythe du ciné­ma. À observ­er James Stew­art, pris entre ombre et lumière, col­lecter fréné­tique­ment les pris­es de vue, imprimer des preuves, à s’abreuver par delà le miroir à la source lumineuse lorsque la ville est endormie, c’est toute une com­mu­nauté qui se recon­naît. En se plongeant à tra­vers le regard de Stew­art, on (re)découvre les atti­tudes du cinéphile qui jouant des con­struc­tions matérielles, pro­jette sa pen­sée partout où son œil est accroché, gag­né par l’ivresse d’une vaste quête de la con­nais­sance. Il faut alors voir com­ment après une dis­pute houleuse avec celle qu’il aime mais ne voit pas, Stew­art s’en retourne presque instinc­tive­ment mir­er au tra­vers sa lucarne et libér­er son esprit de l’autre côté de la cour. De cette phrase célèbre pronon­cée par celle à la beauté glaciale et élec­trique, cha­cun de nous pour­rait la méditer et se la réap­pro­prier : « Tell me what you saw ? And what do you think it means ? »