Dans le Japon féo­dal du XVIe siè­cle, Ara­ki Murashige (Masahi­ro Moto­ki), vas­sal du seigneur tyran­nique Oda Nobuna­ga dont il ne partage plus les aspi­ra­tions belliqueuses, se retranche dans son bas­tion. Les repré­sailles ne vont pas tarder : tan­dis que l’armée d’Oda se rap­proche dan­gereuse­ment, un samouraï est assas­s­iné mys­térieuse­ment dans les murs de la forter­esse, déclen­chant une cas­cade d’incidents et de meurtres qui vont génér­er une para­noïa gran­dis­sante. On devine ce qui a intéressé Kiyoshi Kuro­sawa dans le roman Le Samouraï et le pris­on­nier de Hon­obu Yoneza­wa : filmer la sus­pi­cion se propageant comme un virus insi­dieux et drainant la mort dans son sil­lon. Six ans après le beau Les Amants sac­ri­fiés, le cinéaste japon­ais renoue avec le film en cos­tume en investis­sant cette fois-ci le chan­bara. La façon qu’a Kuro­sawa de lou­voy­er vers l’obscurité en fait une œuvre non seule­ment à part dans le genre, qui s’éloigne de l’hommage cinéphilique red­outé, mais aus­si à l’échelle de sa fil­mo­gra­phie.

Au faste des recon­sti­tu­tions dis­pendieuses, le Japon­ais préfère les secrets d’alcôve et l’intimité d’échanges en huis clos, sou­vent réduits à des tête-à-tête. C’est d’ailleurs éton­nant, Kuro­sawa ayant l’habi­tude de filmer des per­son­nages peu dis­erts. Ceux du Château d’Arioka par­lent au con­traire beau­coup : ils fer­rail­lent d’abord avec les mots avant de pren­dre en dernière instance les armes. Ils échafau­dent des straté­gies tortueuses, par­fois déroutantes pour le spec­ta­teur (l’accumulation de noms et d’informations tend à brouiller la lis­i­bil­ité de cer­tains enjeux), dont on ne ver­ra jamais ou si peu (une brève scène de bataille) les con­séquences à l’écran. Le lan­gage mon­tre ce que les hommes cherchent à cacher, et le héros Murashige s’attelle plus que les autres à cette tâche d’élucidation. D’abord droit dans ses bottes, puis de plus en plus vac­il­lant à mesure qu’il est en proie au doute et au soupçon, le per­son­nage appa­raît comme un corps mis à mal qui donne de la voix avant de se ris­quer à la per­dre. Fig­ure de mélan­col­ique tour­men­té, il souf­fre de n’entretenir plus aucun rap­port avec une vio­lence guer­rière à laque­lle il doit son rang. Son enquête poli­cière (le réc­it s’organise autour d’une suc­ces­sion d’interrogatoires) s’ap­par­ente alors à une ten­ta­tive dés­espérée de retrou­ver une human­ité en voie de dis­pari­tion. Kuro­sawa en fait un per­son­nage cap­tif des décors et de ses con­tra­dic­tions : tel un pris­on­nier, il est enfer­mé dedans ou dehors par des sur­cadrages et paraît voué à tourn­er en rond dans les mêmes plans de cor­ri­dors jalon­nant une forter­esse qui, au fil du réc­it, ressem­ble pro­gres­sive­ment à un tombeau.

Si Murashige veut s’affranchir de la vio­lence, ses vel­léités de lib­erté butent en per­ma­nence sur la mort. Cette dernière pro­lifère au sein du château et emporte un à un les corps. Tapie dans les recoins ou inon­dant de son ombre envahissante le cachot du traitre Kan­bei (capa­ble d’élu­cider le présent sans bouger de son trou, il demeure sym­bol­ique­ment enchaîné à la mémoire d’un temps mythique), elle est ce que les samouraïs, aveuglés par leurs con­flits de clans, red­outent avant toute chose. Voulant absol­u­ment fuir cette mort promise, les per­son­nages en devi­en­nent des plus mon­strueux pour sauver leur peau, au risque de per­dre lit­térale­ment la tête. C’est finale­ment au seul pro­tag­o­niste féminin du film, Chiy­oho (Yuriko Yoshi­ta­ka), la femme de Muashige, que revien­dra la lucid­ité de choisir, face à elle, entre « avancer jusqu’au par­adis » ou « reculer jusqu’à l’enfer ». Le dilemme est fort, le film aus­si.