Fritz Lang aurait-il été influ­encé par Hitch­cock ? Entre Rebec­ca, Spell­bound, ces deux œuvres du maître anglais du sus­pense réal­isées en 1940 en 1945 et Le Secret der­rière la porte, réal­isé par le cinéaste vien­nois exilé aux États-Unis, existe-t-il un rap­port insoupçon­né ? Dans les années quar­ante, les maîtres du grand écran se pas­sion­nent pour la ques­tion de l’in­con­scient. La psy­ch­analyse ferait-elle fureur à Hol­ly­wood ? Elle n’est, à l’époque, en tout cas plus réservée à un cer­cle d’ini­tiés. Tan­dis que les enfants de Freud se penchent sur les névros­es et autres trou­bles de l’âme humaine, les scé­nar­istes s’a­musent et se pas­sion­nent pour des his­toires tor­dues et saugrenues. L’écran de ciné­ma s’ou­vre à une autre dimen­sion et dans les salles obscures, les spec­ta­teurs plon­gent au cœur de cet espace mou­ve­men­té du rêve, fait de folie, de meurtre et de refoule­ment.

Sor­ti sur les écrans en 1948, Le Secret der­rière la porte s’ap­par­ente à une vari­a­tion psy­ch­an­a­ly­tique très libre­ment adap­tée du con­te de Barbe Bleue. Celia, jeune améri­caine riche et oisive, quitte New York et part pour un voy­age d’a­gré­ment au Mex­ique. À Mex­i­co, elle tombe sous le charme d’un archi­tecte, Mark Lam­phere, qui rapi­de­ment, la demande en mariage. Lors de leur lune de miel, le com­porte­ment étrange de son époux éveille les soupçons de Celia. Elle décou­vre peu à peu la face cachée d’un homme à la per­son­nal­ité com­plexe et s’ef­fraie de cer­taines pra­tiques fétichistes et plutôt inquié­tantes. L’époux s’avère être un drôle de col­lec­tion­neur : son bien-aimé recon­stitue, à par­tir de leur mobili­er d’o­rig­ine, les cham­bres dans lesquelles de célèbres meurtres ont été com­mis. Mais dans l’in­so­lite demeure des Lam­phere, que se cache-t-il der­rière la porte de la sep­tième cham­bre, étrange­ment close ? À Celia d’en trou­ver, aux sens pro­pre et fig­uré, la clé…

Entre le clair et l’obscur : conscience coupable et schémas inconscients

Dans la fil­mo­gra­phie de Lang, Le Secret der­rière la porte est une œuvre riche et intri­g­ante. Sans jamais s’ap­par­enter à un film noir, l’œu­vre de Lang baigne dans une atmo­sphère envoû­tante et sem­ble pour­tant évo­quer toutes les prémices d’un meurtre : par la ten­sion sus­citée, le spec­ta­cle d’un crime est comme promis sans jamais paraître sous nos yeux. Con­traire­ment à d’autres œuvres de Lang cen­trées sur de véri­ta­bles assas­sins, ce film jette un trou­ble et nour­rit le mys­tère sur l’ac­com­plisse­ment d’un meurtre. Tout porte à croire qu’il s’ag­it d’une his­toire de crime sans nulle vision de sang. Véri­ta­ble tour de force de Lang qui ne se préoc­cupe nulle­ment d’en­quête. Si procès il y a, il n’est ici que pure­ment rêvé et imag­i­naire. Ce que Lang inter­roge n’est donc pas l’acte coupable mais le désir de meurtre. L’ac­cusé n’est pas une fig­ure d’as­sas­sin à la “M” ou tel le pro­fesseur Wan­ley dans La Femme au por­trait, mais un crim­inel en puis­sance. Le crime n’est plus une affaire d’é­tat, de société, un fait divers : le désir de meurtre devient une affaire privée, con­cen­trée sur un homme et une femme qui cherchent dés­espéré­ment à for­mer un cou­ple. Nul avo­cat ou autre représen­tant de la loi ici puisque la Loi est intérieure. Ain­si, aux méan­dres des rues citadines, des scènes en extérieur, se sub­stituent les couloirs labyrinthiques d’un manoir famil­ial, dont les clair-obscurs sont lourds de mys­tères prêts à être divul­gués. Le Secret der­rière la porte renoue avec cer­taines pra­tiques de l’esthé­tique expres­sion­niste dans l’im­por­tance accordée aux jeux d’om­bres et de lumières, dans ses scènes fan­tas­tiques qui rap­pel­lent des films comme Le Cab­i­net du Doc­teur Cali­gari. Fritz Lang est loin du réal­isme. L’ir­réal­ité qui s’en dégage en fait une œuvre qui oscille entre le drame, le film noir, le thriller et le film fan­tas­tique. Insai­siss­able et envoû­tant, ce film est défini­tive­ment inclass­able.

Une œuvre palimpseste

Le Secret der­rière la porte s’ap­par­ente dès lors moins à une banale affaire de meurtre qu’à un règle­ment de compte avec un passé dou­teux : à ses risques et périls, et peut-être aus­si par amour, le per­son­nage prin­ci­pal incar­né par Joan Ben­nett se décide à tir­er cer­taines choses au clair. L’in­trigue est orchestrée par une voix off, celle de ce per­son­nage féminin cen­tral. L’in­térêt du spec­ta­teur est alors guidé par le point de vue de cette femme, qui va se plonger dans le passé et l’in­con­scient d’un homme. Puisque l’être aimé n’est autre qu’un par­fait incon­nu, chaque moment présent est une men­ace. Le dan­ger pointe dès la scène de la pre­mière ren­con­tre. Celia est spec­ta­trice d’un com­bat de rue à Mex­i­co où deux hommes se bat­tent au poignard pour une femme. Son vis­age demeure fasciné par la bru­tal­ité et la vio­lence de ce spec­ta­cle d’une lutte à mort tan­dis que sa voix off fait entr­er en scène un autre per­son­nage : elle sent la présence d’un homme (encore hors champ) dont le regard n’est pas dirigé sur le com­bat de rue mais posé sur elle. Ce jeu de regards croisés per­met de pos­er les pre­miers nœuds de l’in­trigue tout en révélant de manière déguisée la com­plex­ité de leur rela­tion. L’un cherche l’autre tan­dis que l’autre pressent sa présence comme un gouf­fre irré­sistible auquel il ne peut échap­per. Le regard réveille et révèle les con­sciences. Il fait remon­ter à leur sur­face des sou­venirs jusqu’alors enfouis et refoulés. Un détail, un soupçon poussent sans cesse le per­son­nage à regarder plus loin, à dévi­er son pro­pre regard de sa cible ini­tiale.

Celia est trou­blée par la présence absente de son époux dont les départs pré­cip­ités et inex­plic­a­bles éveil­lent ses soupçons. Elle croit le rejoin­dre en s’in­stal­lant dans la mai­son famil­iale des Lam­phere : dans cette som­bre demeure, les fig­ures féminines rôdent tels des sou­venirs glis­sant le long des murs. Nou­v­el élé­ment de ce décor baroque, Celia va rassem­bler les pièces épars­es d’un passé morcelé et recon­stru­ire un décor trag­ique, à l’im­age de ce mari archi­tecte qui, à par­tir de leur mobili­er d’o­rig­ine, com­pose une série de pièces mor­tu­aires. La con­cen­tra­tion de l’ac­tion dans un espace intérieur, l’enchevêtrement de couloirs, de portes, de pièces, les pro­jec­tions d’om­bres con­fèrent au film un car­ac­tère baroque, ren­forçant ain­si son étrangeté. Lors de la fameuse séquence au cours de laque­lle Celia s’ap­prête à ouvrir la porte de la cham­bre n°7 (séquence digne d’une véri­ta­ble descente aux Enfers), le fais­ceau lumineux de la torche élec­trique qu’elle tient pro­jette son ombre qui glisse sur les parois. Déper­son­nal­isée, un trou­ble est jeté sur son iden­tité : dans cet espace désor­mais fan­tas­tique n’est-elle pas dev­enue elle aus­si une ombre, une défunte ? La cham­bre qu’elle s’ap­prête à vis­iter, espace intime et privé, n’est rien d’autre qu’un roy­aume de morts que son corps, ombre et lumière, explore.

Répétition et révélation

Jouant sur un cer­tain sym­bol­isme (celui par exem­ple des fleurs), util­isant des procédés du film noir qu’il mêle d’une dose de fan­tas­tique et de quelques sché­mas tout droit sor­tis d’un con­te (con­duite par la voix off du per­son­nage incar­né par Joan Ben­nett), l’une des pre­mières scènes du film est com­posée d’un plan assez long sur une eau trou­ble, intro­duisant le spec­ta­teur dans un espace non réal­iste et sym­bol­ique), Fritz Lang con­stru­it son film sur un principe de répéti­tion et de redou­ble­ment. Celia Lam­phere pénètre ain­si deux fois dans la cham­bre inter­dite, Mark Lam­phere n’est en réal­ité pas han­té par deux femmes (la secré­taire jalouse, Miss Robey et la sœur de Mark, Car­o­line) mais qua­tre : deux sont décédées. L’in­trigue se noue tout entière à par­tir de ces fig­ures de défuntes. Dans l’a­vant-dernière séquence du film, un incendie réac­tu­alise le sou­venir d’un incendie passé. La com­plex­ité du scé­nario joue sur ce principe de redon­dance, de repro­duc­tion d’un événe­ment, de redou­ble­ment des êtres : dans la très belle séquence onirique du procès rêvé, Mark Lam­phere joue à la fois le rôle de l’ac­cusé et du pro­cureur. Ce principe de répéti­tion est à la fois le moteur de l’ac­tion et le vecteur de sus­pens : c’est lorsque l’on apprend qu’un événe­ment presque iden­tique a déjà eu lieu que l’on trem­ble. Tout le sus­pens de Lang repose dans ce film sur la crainte d’une rédu­pli­ca­tion. Entre onirisme, fétichisme et sus­pense, Lang brode un film sur­prenant dont l’énigme, à demi résolue, reste encore obscure dans nos mémoires et n’a pas fini de nous trou­bler.