Film mécon­nu de la péri­ode améri­caine, Cor­re­spon­dant 17 est pour­tant loin d’être un film mineur. Par­faite­ment scé­nar­isée et mise en scène avec le plus grand brio, cette œuvre mar­que aus­si l’en­gage­ment ciné­matographique d’Al­fred Hitch­cock en faveur de l’in­ter­ven­tion améri­caine dans le con­flit européen.

À peine débar­qué à Hol­ly­wood pour le compte du pro­duc­teur David O. Selznick, l’Anglais Alfred Hitch­cock s’as­so­cie au pro­duc­teur Wal­ter Wanger pour adapter libre­ment les mémoires de Vin­cent Sheean, Per­son­al His­to­ry. Les pro­fonds boule­verse­ments que con­naît l’Eu­rope durant les années 1930 oblig­ent les scé­nar­istes à réadapter con­tin­uelle­ment le scé­nario qui, de la guerre civile espag­nole, finit par pren­dre pour cadre le début du con­flit entre l’Alle­magne et la plu­part des pays européens. Réal­isé en 1940, alors que la guerre n’en est qu’à ses débuts, Cor­re­spon­dant 17 répond surtout à une urgence, celle de sen­si­bilis­er l’opin­ion améri­caine au drame qui se noue actuelle­ment de l’autre côté de l’At­lan­tique. De là à penser qu’Al­fred Hitch­cock nous con­tente d’un film daté et écrasé par la démesure de son sujet, ce serait ignor­er la grande intel­li­gence et l’hu­mour dévas­ta­teur du maître.

John­ny Jones (Joel McCrea) est un jeune jour­nal­iste sur la sel­l­ette. Son agres­siv­ité et son manque d’ef­fi­cac­ité pro­fes­sion­nelle lui valent d’être peu appré­cié par sa hiérar­chie jusqu’à ce que le directeur du jour­nal lui con­fie la mis­sion de se ren­dre en tant que reporter sur le con­ti­nent européen pour suiv­re au plus près l’évo­lu­tion du con­flit. Non sans humour, ce jour­nal­iste — qui a la respon­s­abil­ité de représen­ter en quelques sortes l’Améri­cain moyen — fait preuve d’une cer­taine igno­rance quant aux événe­ments sec­ouant le vieux con­ti­nent. Con­scient un instant de son incom­pé­tence, il pense faire preuve de clair­voy­ance en affir­mant le dan­ger que représente Hitler alors qu’en 1940, l’Alle­magne avait déjà mené la vie dure à bon nom­bre de ses voisins. Pour le jour­nal­iste qui se fait désor­mais appel­er Hunt­ley Haver­stock, les aven­tures ne font que com­mencer. Il com­mence d’abord par infil­tr­er un organ­isme en faveur de la paix où il ren­con­tre et tombe amoureux de Laraine Day (Car­ol Fish­er), s’embarque dans une course-pour­suite périlleuse dans les moulins à vent après avoir assisté en direct à l’as­sas­si­nat d’un diplo­mate hol­landais, par­ticipe à un faux enlève­ment et ter­mine dans un crash aérien en pleine mer. Ce pro­gramme par­ti­c­ulière­ment chargé, Hitch­cock le mène tam­bour bat­tant, jonglant avec élé­gance entre le sus­pense et l’ab­surde, le tout, sans jamais minor­er le drame his­torique qui se joue en toile de fond.

Alors que la plu­part des chefs d’œu­vre d’Hitch­cock (L’Om­bre d’un doute, L’In­con­nu du Nord-Express, Sueurs froides, Psy­chose) lui seront postérieurs, Cor­re­spon­dant 17 n’est pour­tant pas en reste et com­porte au moins deux scènes tout sim­ple­ment épous­tou­flantes qui rap­pel­lent com­bi­en l’au­teur du trou­blant Une femme dis­paraît osait toutes les audaces pour ren­dre extra­or­di­naire le moin­dre de ses pro­jets. Dans la scène où les meur­tri­ers du diplo­mate hol­landais dis­parais­sent aux abor­ds des célèbres moulins à vent, le cinéaste con­stru­it son plan comme il le fera vingt ans plus tard pour La Mort aux trouss­es : le silence et l’im­mo­bil­ité nour­ris­sent ici le sus­pense. La plat­i­tude du relief laisse appa­raître une très loin­taine ligne d’hori­zon séparant un ciel écras­ant mais sere­in et une terre entière­ment à décou­vert. De cette tran­quil­lité trop évi­dente, sem­ble poindre un mou­ve­ment a pri­ori anodin et qui se révélera finale­ment être la source du dan­ger (l’avion pas­sant dans le ciel dans La Mort aux trouss­es, le mou­ve­ment des ailes du moulin dans Cor­re­spon­dant 17). L’im­puis­sance des per­son­nages devant l’im­prob­a­ble matéri­al­i­sa­tion du dan­ger est encore plus évi­dente dans l’autre scène mémorable du film, celle du crash aérien. Se rap­prochant de plus en plus de la source du mal qui gan­grène la diplo­matie européenne, le réal­isa­teur délaisse pro­gres­sive­ment les moments d’aéra­tion qui ponc­tu­aient la pre­mière par­tie du film pour se con­cen­tr­er exclu­sive­ment sur le drame humain qui n’a plus rien de fic­tif. Touché par un porte-avion qui le pre­nait pour un bom­bardier, l’avion civ­il dans lequel se trou­vent, entre autres, le reporter et son amie, s’abîme en mer. N’oc­cul­tant jamais l’hor­reur de ce drame (une femme tuée sur le coup par une balle per­due, la noy­ade de plusieurs voyageurs inca­pables de s’ex­traire de la car­casse inondée), le réal­isa­teur fait preuve d’un réal­isme sai­sis­sant et d’une maîtrise savoureuse des effets spé­ci­aux.

Un mois après la fin du tour­nage, Alfred Hitch­cock décide de rajouter une dernière scène au film, celle où le jour­nal­iste venu témoign­er à la radio de Lon­dres en appelle à la sol­i­dar­ité des Améri­cains pour inter­venir dans le con­flit tan­dis que les bom­barde­ments se font enten­dre tout près de l’im­meu­ble. Tournée le 5 juil­let 1940, cette scène précède seule­ment de cinq jours la réal­ité (Lon­dres essuiera des bom­barde­ments le 10 juil­let) et s’achève sur un fon­du au noir qui mon­tre com­bi­en Hitch­cock s’en remet­tait ici au bon vouloir des Nations pour déter­min­er la suite de la petite his­toire prise dans la grande.