Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée « per­spec­tives cri­tiques », dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Cinquième invitée : Camille Nev­ers, cri­tique de Libéra­tion passée par les Cahiers et La let­tre du ciné­ma.

Josué Morel : Vous nous avez pro­posé que l’on se retrou­ve au Mir­bel, un café près de Cen­si­er, où vous avez fait vos études en ciné­ma.

Camille Nev­ers : J’ai étudié à Cen­si­er trois ans, mais l’essentiel de mon temps je le pas­sais dans ce café, au fond. Il y avait un flip­per, on buvait avec un groupe d’amis et on par­lait de ciné­ma. Jean-Pierre Léaud fréquen­tait le coin, il s’asseyait de temps en temps avec nous. Je pré­cise ce « cadre », pour dire comme le ciné­ma a tou­jours con­sti­tué pour moi une école buis­son­nière, une façon d’échapper à « ce qui se fait », aux bonnes manières, à la bonne cul­ture et au bon goût. Je suis une auto­di­dacte. Dis­ons que le ciné­ma je l’ai aimé sinon « con­tre » un cer­tain con­formisme, en tout cas en révolte vis-à-vis de ce que je perce­vais comme une ortho­dox­ie cul­turelle. Après le Bac, je me suis quand même inscrite à Cen­si­er, car l’IDHEC venait d’être rem­placée par la Fémis et exigeait soudaine­ment deux ans d’études supérieures pour pass­er le con­cours. J’ai donc vécu beau­coup de choses après le bac et très peu étudié. Surtout que Cen­si­er était dans la tra­di­tion lin­guis­tique et struc­tural­iste, qui ne m’inspirait rien du tout. Je voulais (enfin) ne me vouer qu’au ciné­ma. Avec une petite caméra, je m’exerçais – je fai­sais de petits films, ou de petits clips, ou des mon­tages sonores à par­tir de films que j’aimais sur radio­cas­sette branchée au mag­né­to­scope. Une pra­tique auto­di­dacte donc, tout en voy­ant énor­mé­ment de films, mais presque d’abord exclu­sive­ment le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en clas­sique, beau­coup moins celui qui sor­tait en salles. La télé a été fon­da­men­tale et for­ma­trice, je voy­ais de tout, mais Le Ciné­ma de Minu­it, ani­mé par Patrick Brion, fut une révéla­tion, puis Eddy Mitchell (et encore Brion) avec le dou­ble pro­gramme heb­do­madaire de La Dernière Séance, par­fois le Ciné-club de Claude-Jean Philippe sur la 2. Peu après Canal Plus est arrivée, ça a beau­coup changé, sinon la pra­tique, du moins le rap­port au ciné­ma tel qu’il était mon con­tem­po­rain et plus seule­ment cet âge hol­ly­woo­d­i­en vénéré.

À Cen­si­er, il y a eu tout de même quelques cours que je suiv­ais, en par­ti­c­uli­er celui de Charles Tes­son con­sacré à l’écriture cri­tique. L’enseignement con­sis­tait sim­ple­ment à nous mon­tr­er des films et à nous faire écrire ensuite sur ce que l’on avait vu. Très bon exer­ci­ce. La cri­tique n’est pas un méti­er, c’est une pra­tique. Je pense tou­jours comme Truf­faut là-dessus quand il iro­ni­sait – quel enfant rêve de devenir cri­tique plus tard ? Je voulais faire des films, réalis­er des films, dès que j’ai com­pris que ça ne m’était pas, comme fille qui aurait pu faire ce qu’on appelle « de grandes études », inter­dit. Et donc la seule chose qui m’intéressait était de décou­vrir le plus de films pos­si­ble, ou des séries, tout sans dis­crim­i­na­tion, le très bon comme le très mau­vais. Ça forme. Il m’arrivait de voir cinq films par jour à l’adolescence. Donc Tes­son nous mon­trait sur une petite télé en classe par exem­ple les courts sub­limes de Tourneur pour la MGM, ou Fièvre sur Anata­han, ou bien Dr Jer­ry et Mr Love, ou nous envoy­ait voir Achik Kerib de Parad­janov qui venait de sor­tir… des choses très divers­es, et il fal­lait écrire, faire un texte qui rende compte de ce qu’on avait vu. C’est cela, la cri­tique pour moi, cette pra­tique, cette qua­si-gym­nas­tique sus­cep­ti­ble de décrire et de ren­dre compte de l’expérience intérieure de spec­ta­teur-rice et de l’objet-film exis­tant en tant que tel hors de soi, les deux à la fois. La cri­tique, je crois, cherche, le plus en phase pos­si­ble avec la chose vue, à ren­dre compte d’une sub­jec­tiv­ité et d’une objec­tiv­ité du ciné­ma. C’est le con­traire pour moi d’un compte-ren­du – le compte-ren­du, c’est le « relevé » si vous voulez, comme on relève les comp­teurs. Ça c’est la cri­tique pro­fes­sion­nelle, le fonc­tion­nar­i­at de la cri­tique, et c’est quand même ce qui existe en majorité. La cri­tique doit se met­tre dans une cer­taine dis­po­si­tion, c’est une dis­po­si­tion d’ailleurs, et une pra­tique que je crois spé­ciale, de trou­ver les « clés » des films, de résoudre l’équation déli­cate entre ce que sont les films objec­tive­ment et l’effet qu’ils nous font, ce mélange et cette impureté-là. La fac ne m’a rien appris, sinon à mieux m’exercer. Mais il y a eu – et ça c’est très impor­tant – la Ciné­math­èque Uni­ver­si­taire. J’y ai passé beau­coup de temps, deux fois par jour, la séance de midi en salle 31 puis en amphi à 18h, à décou­vrir des cinéastes et des parts du ciné­ma que je mécon­nais­sais voire igno­rais totale­ment : Aker­man et Duras, ou Ince et Eisen­stein, et pas mal de muets. J’ai alors par­ticipé à une revue, Bande à part, créée par des étu­di­ants de Paris VIII : un garçon, Christophe Der­ou­et, me l’a pro­posé à la sor­tie d’une salle de ciné­ma et mon pre­mier papi­er fut pour descen­dre un film de Doil­lon défendu par la revue, La Vengeance d’une femme.

J. M. : Ce n’est donc pas à ce moment que le désir est né ?

C. N. : Je n’ai jamais songé devenir cri­tique. Par con­tre, pass­er par cette sorte d’« école » hors les murs qu’est la cri­tique, par cet exer­ci­ce au sens « moon­flee­tien », pour citer Daney, ça oui. Suiv­re une voie de la cri­tique qui se des­ti­nait à la réal­i­sa­tion, pass­er par l’apprentissage de l’écriture cri­tique, qui est une appréhen­sion de la mise en scène plus fine que celle des écoles dédiées, quoi qu’on dise. C’est une con­vic­tion absolue. Ce furent mes années d’apprentissage, ou mes human­ités buis­son­nières, si vous voulez. Le des­tin n’est fait que de bifur­ca­tions, de ren­con­tres, des bonnes et des mau­vais­es, et pour moi qui ai tou­jours eu comme réflexe d’échapper à l’autorité sous toute ses formes, encore plus. Pen­dant les années de fac, j’ai aus­si fait de la radio, c’était la fin des années 1980, l’époque des radios libres. Comme il me fal­lait trou­ver des petits boulots, j’avais répon­du à une annonce de Radio FG. Je me suis retrou­vée à 19 ans à par­ler ciné­ma dans un micro, de théâtre aus­si. C’est là que Camille Nev­ers est née, plus facile à pronon­cer à l’antenne que mon nom civ­il. Je l’ai gardé ensuite en nom de plume. L’émission s’appelait Shak­er. J’ai tou­jours aimé le médi­um de la radio, le stu­dio, l’ambiance noc­turne même en plein jour, c’est assez ciné­matographique, je suis sen­si­ble aux voix autant qu’aux images.

J’ai pour­suivi, autrement, plus tard, sur France Cul­ture par des chroniques pour l’émission de ciné­ma Rien à voir d’Hélène Frap­pat, ren­con­trée à La let­tre, et il y a trois ans, juste avant la pandémie et les con­fine­ments, ce qui a don­né quelques rich­es heures d’enregistrements « de cham­bre » plus proches de Radio Lon­dres en ter­mes de qual­ité sonore qu’autre chose, j’ai, après pas mal de réti­cences – mais Jérôme Garcin a su se mon­tr­er con­va­in­cant –, inté­gré Le Masque et la plume. Ça me fait un peu l’effet de par­ticiper au Mup­pet Show (j’aime beau­coup le Mup­pet Show). Dis­ons qu’on est loin des radios libres. À FG, peu avant qu’on ne lui coupe l’antenne (les fréquences étaient pirates et les loy­ers des locaux pas tou­jours hon­orés) – et avant, en se relançant, de devenir la radio his­torique du mou­ve­ment de la French Touch et des musiques élec­tro des années 1990 –, j’ai réu­ni quelques copains de la fac, ceux avec lesquels je pas­sais ces après-midis entières au fond du café où nous nous tenons, pour réalis­er une émis­sion qui s’appelait Huit et demi, parce qu’elle était dif­fusée à 20h30. On fai­sait à peu près ce qu’on voulait, ça a duré quelques mois, totale­ment livrés à nous-mêmes. Je me sou­viens de micro-trot­toirs, par exem­ple à la mort de Bette Davis, on demandait dans la rue aux pas­sants si ça leur dis­ait encore quelque chose. Suiv­ant l’idée qu’il me fal­lait boss­er, j’ai envoyé un long texte sur Miller’s Cross­ing, écrit pour un cours de Ray­mond Bel­lour, à Téléra­ma, qui était la revue qu’on lisait à la mai­son et avec laque­lle j’entretenais des rela­tions assez exas­pérées, même si cer­tains beaux films je les ai décou­verts grâce à eux (et André More­au y écrivait – je ne savais pas alors que c’était le pseu­do de Brion). Réponse poli­ment néga­tive. J’envoie le papi­er aux Cahiers. Peu après, Thier­ry Jousse m’appelle pour me ren­con­tr­er. Il venait de pren­dre la tête de la rédac­tion. Oubliée la Fémis. J’avais 20 ans, j’allais écrire aux Cahiers.

J. M. : À vous enten­dre, votre entrée dans la cri­tique s’opère d’abord par un esprit de groupe. Était-il aus­si présent aux Cahiers ?

C. N.: Les groupes, il faut les créer. Au début j’ai cru qu’il y aurait une cohé­sion, si ce n’est un esprit de groupe. Ce ne fut pas le cas. J’avais lu les Cahiers à par­tir de 1985/86, cer­tains dont j’aimais les sig­na­tures, Le Roux, Chevrie, étaient déjà par­tis faire leurs films, comme Assayas. J’ar­rivais après et je pen­sais trou­ver un noy­au, or c’était davan­tage entre deux règnes : Toubiana par­tait, Jousse arrivait, et je suis arrivée là. Jousse a fait écrire beau­coup de filles, c’est la pre­mière fois (et à ce point c’est la seule) qu’il y a eu autant de cri­tiques femmes dans la revue, chose totale­ment inédite après Sylvie Pierre, Jack­ie Ray­nal, Danièle Dubroux, ou des rédac­tri­ces ponctuelles. Il y avait Lau­rence Giavari­ni, Marie Anne Guerin, Camille Taboulay, Ami­na Dan­ton, ou Bérénice Rey­naud. Au-delà de ça, je n’ai jamais eu l’impression que les Cahiers for­maient une bande, et finale­ment tant mieux. Ça favorise l’estime, la bonne dis­tance et le tra­vail. Ça tient éloignés les affects mal placés. Dans les réu­nions du comité, où la parole cir­cu­lait libre­ment, on s’écoutait beau­coup les uns les autres. Je me suis tou­jours sen­tie estimée et écoutée, prise au sérieux sans trop de pater­nal­isme. Ceux desquels j’étais la plus proche en ter­mes de goût étaient Nico­las Saa­da et Thier­ry Jousse, il y avait une entente sur le fond, même si on pou­vait dif­fér­er sur les objets point par point. Ça pou­vait être par­fois rude bien sûr, d’être une fille, et très jeune. Je me sou­viens encore de ma pre­mière entre­vue avec Serge Toubiana qui m’avait con­vo­quée dans son bureau pour me ren­con­tr­er et, après m’avoir félic­itée, m’avait demandé com­ment il se fai­sait que « j’écrive comme un garçon ». Je suis restée à bre­douiller je ne sais quoi, assez effarée, ça m’a paru… je ne sais pas, idiot et insul­tant. Lui con­sid­érait qu’il me fai­sait un com­pli­ment sincère.

Si je dis qu’il n’est peut-être pas plus mal qu’il n’y ait pas trop eu d’affects, d’idée tou­jours for­close de bande – c’est rétro­spec­tive­ment, quand on com­pare à la suite, à ce qu’a été La let­tre du ciné­ma comme expéri­ence de groupe lancée dans un bel esprit, et qui s’est avérée recel­er cer­taines hideurs… des choses plus noires – et que l’esprit de bande sup­posée cam­ou­flait ou même favori­sait. Thier­ry Jousse a lui su, d’intuition, choisir des per­son­nes et des styles qui se com­plé­taient, il lais­sait une grande lib­erté pour traiter des films. Mais aus­si, les Cahiers ça a été beau­coup de temps passé, de soirées avancées, au rez-de-chaussée du pas­sage de La Boule Blanche, à la maque­tte, plus qu’au pre­mier étage de la rédac­tion et de l’édition, lors des bouclages. C’est ce que je me rap­pelle le mieux, de mieux, le con­tact avec la secré­taire de rédac­tion Del­phine Pineau, et Cather­ine Fröchen dans la pièce à côté pour l’iconographie, il y avait une « ami­cal­ité » pré­cieuse. J’adorais relire les autres, trou­ver un titre pour mes papiers, ce qu’à Libé on ne peut presque jamais par exem­ple. Plus tard à La let­tre du ciné­ma, j’ai été secré­taire de rédac­tion dans le même esprit (sous un pseu­do de plus, Alexan­der Wolff).

Mahaut Thébault : Vous êtes passée aus­si à la réal­i­sa­tion. Vous dites écrire comme quelqu’un qui « fait et veut faire d’autres films ». Ce qui vous inscrit dans une tra­di­tion pro­pre aux Cahiers.

C. N. : C’était l’idée. J’ai tou­jours filmé, depuis que j’ai pu tenir une caméra, d’abord la Super 8 de mes par­ents, puis une Hi8, enfin un petite DV Sony. Je fil­mais mes proches, des por­traits, je cadrais, m’exerçais et j’ai fait un pre­mier film ama­teur « de ser­i­al killer » – de ser­i­al killeuse en fait, une fille qui rece­vait des vis­ites et tru­cidait un à un tous ses hôtes. J’ai tou­jours con­sid­éré que j’écrivais du point de vue d’une cinéaste qui écrit, pas d’une cri­tique au sens de pro­fes­sion – en plus on gagne à peine sa vie avec. Je n’ai jamais été mondaine, je déteste depuis tou­jours les pro­jec­tions de presse qui for­cent à côtoy­er des gens qui sem­blent tous se con­naître, et peu s’apprécier vrai­ment. Je ne fréquente, à part de très rares proches, per­son­ne de ce milieu avec lequel je suis surtout fâché, mon car­ac­tère, et puis la cinéphilie comme petit exer­ci­ce de pou­voir, m’emmerde vite. À une époque, après l’expérience déplorable à La let­tre et après avoir tourné mon deux­ième film en 2007, Cap Nord, j’en ai eu ma claque. Les auteurs, la poli­tique des auteurs, par­ler tout le temps de films au lieu des événe­ments par­fois graves de nos vies (dont sont aus­si faits les films), dans un silence, une lâcheté, un men­songe dont nul n’était dupe mais feignait de rien – c’est dire ce que #MeToo a été libéra­teur –, tout ceci devint pour moi inten­able. J’y ai vu se révéler des rap­ports de pou­voirs, une hypocrisie arriv­iste et une clô­ture. J’ai dû tout recon­sid­ér­er. Et je trou­ve qu’on ne par­le pas assez de cela, qui est en jeu, de nos vies. Je sais que « ça ne se fait pas » de dire ça. Rai­son de plus pour le dire.

J. M.: Le dénom­i­na­teur en com­mun entre ces deux pra­tiques, la réal­i­sa­tion et la cri­tique, ce serait donc la mise en scène ?

C. N.: Oui. Après il faudrait encore se redire ce qu’on entend, vous et moi, par là – et la mise en scène de quoi ? Cri­ti­quer, c’est ren­dre compte d’une représen­ta­tion, donc d’une mise en scène. La cri­tique est un exer­ci­ce de mise en scène par recom­po­si­tion, dis­ons, plutôt que par représen­ta­tion. On rend compte de la chose vue et écrire est une ten­ta­tive de la recom­pos­er. Plus ça va, plus je me dis que la cri­tique doit être un tra­vail de trace du film, comme le film est la trace d’une réal­ité qu’il a saisie, l’ombre d’un réel enreg­istré. Je me dis que si le sup­port, l’objet-film dis­parais­sait, les mots de la cri­tique seraient les seules traces, ils ont cette respon­s­abil­ité de trans­met­tre. Et j’écris avec cette sorte de con­science de la dis­pari­tion, de la destruc­tion pos­si­ble, et l’idée de la fragilité physique du film. Ce qui n’empêche pas que je reste dans l’idée de faire un prochain film. Le ciné­ma, comme une revue, il faut être à plusieurs, pas une bande, terme abusif, ni même un groupe – mais une équipe.

J. M. : Et à La let­tre du ciné­ma, com­ment cela s’articulait ? J’imagine que le mode d’organisation était beau­coup plus resser­ré.

C. N. : La let­tre, donc c’était crise sur crise. Et je vous ren­voie à ce que je viens de dire, sur le déver­rouil­lage souhaitable du privé et du « cri­tique », sans quoi il est dif­fi­cile de par­ler hon­nête­ment de ce trimestriel qui avait par ailleurs maintes qual­ités, qui je crois a mar­qué l’histoire des revues de ciné­ma. Pour dire l’importance que ça a, j’ai fini après tant d’années par dépos­er plainte con­tre un « ex-con­frère », il y a quelques mois. Mais je préfère ne pas plus ici com­menter ces années-là au risque de faire « ce qui ne se fait pas ». La pra­tique cri­tique revient peut-être aus­si à par­ler moins d’une voca­tion, terme ron­flant, que d’une dis­po­si­tion donc, et d’une posi­tion sur laque­lle on tran­sige ou pas. La dis­po­si­tion cri­tique con­siste à ten­ter de résoudre des ques­tions de sub­jec­tiv­ité et d’objectivité, ce qu’on trou­ve dans un film qui y est, mais qu’on ne ver­rait pas si on ne l’avait, d’une cer­taine manière aus­si, en soi. Et qu’on décou­vre et recon­naît, à la fois. Il y a cette place émi­nente de la « recon­nais­sance », qui est l’un des actuels tra­vers de notre société : cette place nar­cis­sique, à tous les sens qu’on la prenne, qui fait qu’on ne s’intéresse plus qu’à ce qu’on « re-con­naît », qu’à ce que l’on partage déjà dans les céna­cles et les petits cer­cles, d’où le rel­a­tivisme et le manque de dis­po­si­tion pré­cisé­ment à la décou­verte, à l’inédit, à sor­tir de ce qui nous ras­sure et grat­i­fie. Tan­dis que le con­cept de recon­nais­sance devrait être d’abord cette part sub­jec­tive essen­tielle de s’aventurer, comme on dit « par­tir en recon­nais­sance », de se pro­jeter et de s’identifier à une œuvre, qui per­me­tte alors une forme aus­si objec­tive de la décou­verte, de la sur­prise et de savoir accueil­lir le nou­veau ou ce qui nous est étranger. Une dis­po­si­tion, donc. Une façon d’accueillir un film sous forme à la fois inédite et famil­ière. Il faut la recon­nais­sance de ce qui ne nous était jusque-là pas du tout con­nu. Et on se sent de la grat­i­tude, de la recon­nais­sance à ce qui pro­cure cela. Je dirais que c’est ce qui peut arriv­er de plus beau devant un film.

M. T. : Vient Libéra­tion. C’est encore un autre rythme d’écriture, par rap­port aux Cahiers et à La let­tre ?

C. N. : C’est Julien Gester qui m’a appelée fin 2018. C’est un autre rythme, celui d’un quo­ti­di­en, une autre urgence et un autre for­matage, et aus­si une rédac­tion non spé­cial­isée, je veux dire que le ser­vice « cul­ture », même aus­si iden­ti­fi­able que celui de Libé, en par­ti­c­uli­er avec les ombres de Daney, ou Sko­rec­ki (deux anciens des Cahiers aus­si), est un îlot au milieu du reste du jour­nal. On est encore un bas­tion de la presse quo­ti­di­enne où l’on peut écrire sur le ciné­ma autrement que sur un tim­bre-poste, et hors for­matage d’édition hyper con­traig­nant. J’y suis soli­taire et bien.

Mac-mahonisme et féminisme

M. T. : Donc, dans le cadre de cette pra­tique finale­ment assez soli­taire de la cri­tique, est-ce qu’il y avait des mod­èles aux­quels vous vous référez ?

C. N. : Le livre qui m’a mar­quée, vers 15 ans, indélé­bile­ment, c’est Qu’est-ce que le ciné­ma ? d’André Bazin. C’est le livre fon­da­men­tal sur le ciné­ma et si vous voulez, je suis bazini­enne avant toute chose.

M.T. : Donc les Cahiers étaient tout de même présents dès le départ.

C. N. : Les Cahiers jaunes. J’ai d’abord aimé les cinéastes adulés par les mac-mahoniens, avant même de savoir que les mac-mahoniens exis­taient. Plus tard, comme tout le monde, j’ai décou­vert le dic­tio­n­naire de Jacques Lour­celles, que je garde à portée de main tou­jours et auquel je reviens sou­vent. Je trou­ve Lour­celles styl­is­tique­ment plus fort que Mourlet. J’ai lu récem­ment le livre de Christophe Fouchet, où il défend l’idée que les mac-mahoniens n’étaient au fond pas plus à droite que les Cahiers jaunes, ce qui me sem­ble assez juste. Je me sens mac-mahoni­enne mais de gauche, et pour moi les Cahiers et les mac-mahoniens, c’est finale­ment le même esprit, quoi qu’ils en dis­ent. Finale­ment le mac-mahon­isme et sa revue Présence du ciné­ma ont con­tribué à combler les man­ques des cinéastes impor­tants que les Cahiers avaient défendus de leur côté. Ils ont au moins Lang, la base, en com­mun. Mais mis bout à bout, Bazin, les Cahiers et les mac-mahoniens for­ment un ruban idéal de ma cinéphilie. De Hawks à McCarey, de Hitch­cock à Tourneur, de Gui­t­ry à Rohmer, de Pre­minger et Min­nel­li à Cukor, Walsh, etc.

M. T. : Finale­ment, même dans les textes des mac-mahoniens, Losey n’était appré­cié que dans le début de sa car­rière et pour ses trois pre­miers films.

C. N. : Oui, et Losey black­listé et exilé n’était pas iden­ti­fié à droite. En atten­dant, moi qui ne suis pas du tout à droite, mais alors pas du tout, je crois qu’on peut lire les cri­tiques des Cahiers, Rohmer y com­pris, sans se souci­er de leurs incli­naisons poli­tiques. Quant à Lour­celles, je pense qu’il ne vote pas. Ce n’est pas du tout son prob­lème, il n’y a pas d’idéologie chez lui.

J. M. : Il y a tout de même chez Lour­celles une idée de pureté et de noblesse, moins affir­mée que chez Mourlet, mais présente quand on le lit sur le ciné­ma clas­sique.

C. N. : Oui, de toute façon c’est une sorte d’aristocrate lui-même, j’entends par là qu’il n’a jamais eu à tra­vailler, c’est comme ça qu’il a eu le temps de rédi­ger son dic­tio­n­naire. C’est aus­si un très lent.

M. T. : Sur Les Con­tes de la lune vague après la pluie, il écrit tout de même dans son dic­tio­n­naire quelque chose sur la vraie nature de l’homme, révélée par la guerre, dans la souf­france.

C. N.: Oui, Fouchet cite d’ailleurs ce pas­sage. Per­son­nelle­ment, je peux très bien pass­er out­re, tout en m’énervant con­tre les puristes de « l’art pour l’art » et iden­tique­ment con­tre les adeptes du « tout est poli­tique » de l’autre camp.

J. M. : Il y a quelque chose juste­ment de sin­guli­er dans vos papiers de ces dernières années, dans cette manière d’articuler une approche fémin­iste et de cul­tiv­er un héritage mac-mahonien. De prime abord, ça ne va pas de soi.

C. N. : J’ai beau­coup écrit sur des femmes cinéastes aux Cahiers, mais cette con­science fémin­iste, si on peut l’appeler ain­si, est venue dans un sec­ond temps. À 20 ans, je pen­sais que les choses étaient presque acquis­es, après l’effervescence des années 1970. Mais aux Cahiers, lorsque je par­lais d’Akerman, ils n’avaient pas vu les films. J’ai à un moment pro­posé de faire un dossier sur les cinéastes femmes apparues à l’époque, par­mi lesquelles Cather­ine Breil­lat, Claire Denis, Patri­cia Mazuy, Chris­tine Pas­cal, Jodie Fos­ter, Son­dra Locke, etc. Toubiana a bal­ayé ça de la main avec comme argu­ment que Jodie Fos­ter était les­bi­enne et que les autres n’avaient pas un tal­ent assez dévelop­pé pour que l’on puisse dress­er un dossier intéres­sant… Ça n’a pas eu lieu et je n’ai défendu ces cinéastes que film à film. Hors Jodie Fos­ter, que j’avais inter­viewée pour Lit­tle Man Tate avant cet échange déplorable, une seule femme cinéaste avait fait à l’époque la cou­ver­ture des Cahiers : Tonie Mar­shall avec Pas très catholique.

J. M. : Les lignes bougent sur ces ques­tions, mais on sent, notam­ment à l’université, un cer­tain dés­in­térêt des jeunes cinéphiles vis-à-vis de la cri­tique, qui à leurs yeux n’a pas su s’emparer de ces enjeux.

C. N. : Ce qui n’est pas faux. On prend pour une con­tra­dic­tion ce qui est une façon pour le ciné­ma, d’après moi, de marcher tou­jours sur « deux jambes » – pour repren­dre l’expression de Daney, qui par­lait lui de la spé­ci­ficité du ciné­ma d’avoir une jambe pop­u­laire et une jambe intel­lectuelle. Ain­si je ne crois ni à « l’art pour l’art », ni au « tout est poli­tique », mais je crois à ce que Bazin a défi­ni comme l’impureté du ciné­ma. C’est comme la reprise mag­nifique de préfér­er « l’impair » chez Ver­laine dans Art poé­tique – « Il faut aus­si que tu n’ailles point / Choisir tes mots sans quelque méprise : / Rien de plus cher que la chan­son grise / Où l’Indé­cis au Pré­cis se joint. ». Alors con­crète­ment au ciné­ma l’impureté, ou les deux jambes, c’est quoi ? C’est un rap­port de la représen­ta­tion au représen­té, un réal­isme ontologique du ciné­ma auquel Bazin a dédié ses textes les plus forts. Il y a une part non pure­ment graphique du ciné­ma, et je crois que c’est sa part fon­da­men­tale, que j’appelle sa part « dra­ma­tique ». C’est un rap­port aux corps, aux acteurs – et ce réal­isme-là, de l’acteur en acte, reste pour moi le plus pré­cieux. Le jeu vidéo est plus proche des arts plas­tiques que du ciné­ma qu’on a un peu trop ten­dance à envis­ager comme ça, plas­tique, « l’image » dans son accep­tion la plus générique prenant le pas sur l’art dra­ma­tique, sur le jeu de l’acteur, ou sur la lit­téra­ture et le romanesque, à quoi le ciné­ma doit tant. Le « drame » engage une impureté, à la fois un tra­vail esthé­tique et une qual­ité « scénique », un réc­it, une parole, un rap­port à la vie et à l’art d’un seul ten­ant. Le fond et la forme, qu’on peut aus­si bien nom­mer le drame et la (mise en) scène. Alors pour moi, le fémin­isme et l’esthétisme c’est la con­tin­u­a­tion par d’autres moyens des deux jambes du ciné­ma, c’est la pour­suite de son impureté, de sa triv­i­al­ité aus­si. Per­son­nelle­ment, puisque le privé et le pub­lic est un enjeu cru­cial des temps actuels, le ciné­ma m’a faite telle que je suis, la femme que je suis. Autrement dit, et c’est ce qui en défini­tive me met en porte-à-faux avec les cinéphiles comme avec les fémin­istes, le ciné­ma n’est pas pour moi un instru­ment du patri­ar­cat et de l’exploitation des femmes. Ça a été pour moi, au con­traire, éman­ci­pa­teur et libéra­teur. Et en dis­ant ça, je par­le des films en effet, de tout ce que j’ai vu dans les films de Hawks, de Min­nel­li, de Rohmer, de Tourneur, de Lang, de Hitch­cock, de McCarey, de Cukor, ou de Gui­t­ry, je par­le de la teneur de « drame » des films, qui est la dimen­sion cri­tique, plus encore que poli­tique si l’on veut, tout en gar­dant par­faite­ment con­science que ce n’est pas la même chose que la façon, en coulisse, hors-champ et hors-film, dont les comé­di­ennes, une Mar­i­lyn Mon­roe, une Judy Gar­land, une Tip­pi Hed­dren, ou les maîtress­es des uns et des autres, étaient traitées par les poten­tats petits et grands des Stu­dios, ou par nos « auteurs », etc.

Il y a sur tous ces sujets une crispa­tion actuelle. C’est pas­sager, ça passera. Et sans doute est-ce dû pré­cisé­ment à la vir­u­lence et à l’élan qui nous sort du pat­ri­mo­ni­al et du patri­ar­cal morne, où les assis veu­lent demeur­er. Il y a des excès et il y a des faux procès, oui. Il y a un manque de dis­tance cri­tique, l’idéologie est finale­ment partout, des deux côtés, cinéphile et fémin­iste. Me revendi­quer comme cinéphile fémin­iste est une posi­tion impure pour­suiv­ie, plus lucide ou artic­ulée, qui nomme ce que j’ai tou­jours été et ce que le ciné­ma représente à mes yeux.

J. M. : Vous con­sacrez d’ailleurs de plus en plus de textes aux acteurs et actri­ces.

C. N. : Ce ne sont pas les auteurs qui m’ont d’abord fait aimer le ciné­ma, mais les acteurs. C’est en ayant vu Cary Grant et Gar­bo, et vu danser Fred Astaire et Cyd Charisse, ou chanter Judy Gar­land. Je n’ai jamais été très attirée par le ciné­ma d’animation à cause de ça. Je peux défendre un film pas ter­ri­ble en ter­mes de mise en scène, mais où les comé­di­ennes vien­nent apporter quelque chose de l’ordre de leur pro­pre « poli­tique » comme geste de mise en scène. On peut suiv­re leur car­rière et y voir une œuvre, au même titre que l’on recon­naît ça chez le réal­isa­teur ou le scé­nar­iste par exem­ple, ou le déco­ra­teur ou le chef-opéra­teur. Aucun souci à éval­uer ceux-là comme créa­teurs et comme « met­teurs en scène » : celui qui écrit, celui qui éclaire, celui qui scéno­gra­phie, celui qui analyse, puisque même le cri­tique est con­sid­éré comme auteur – cha­cun à un poste stratégique du film. Et ce sont (presque) tou­jours des hommes. Mais celui qui joue ? Il se trou­ve que le ciné­ma doit encore plus aux femmes qu’aux hommes, à ce poste qu’est « le jeu ». De là à penser que ce n’est pas, ou moins, sérieux, que si l’on joue, on ne crée pas… Curieuse­ment, pour les acteurs, d’œuvre on ne par­le pas, on par­le de car­rière. Et il faudrait se sat­is­faire des quelques stars, dont le nom seul suf­fi­rait à « faire le film » – on va voir un « Gabin » ou un « Mag­nani », un « Bébél » ou un « DiCaprio ». Alors que non, l’idée d’œuvre vaut pour presque tous les acteurs, de sec­onds ou de pre­miers rôles. On a juste ten­dance à les abor­der non comme des auteurs mais comme des « per­sona », des masques de chair, des fig­ures de comédie, ou des « types », alors que l’on peut par­faite­ment, comme je le fais de plus en plus con­sciem­ment, les con­sid­ér­er comme l’auteur d’un film, de l’intérieur. C’est pourquoi les films des acteurs-auteurs m’intéressent tou­jours autant, ça avait com­mencé aux Cahiers avec Jodie Fos­ter, ou Chris­tine Pas­cal, ou Bar­bara Loden… Et tout vient de Lupino, sûre­ment, donc de Lang et Walsh, de com­ment cette comé­di­enne chez ceux-là avec de si beaux films faits ensem­ble, devient (est déjà) la cinéaste qu’on admire pour toute « son œuvre » ensuite, devant et der­rière la caméra.

En pous­sant ça, j’en viens à par­ler des actri­ces-autri­ces. C’est-à-dire que je vois par exem­ple chez Char­l­ize Theron ou Lau­ra Dern, ou Drew Bar­ry­more, ou San­dra Bul­lock, qu’elles n’ont même plus besoin d’être à la réal­i­sa­tion pour être à la mise en scène (mais elles sont sou­vent à la pro­duc­tion). Je me suis presque exclu­sive­ment pas­sion­née pour ça, à un moment. J’étais dev­enue telle­ment allergique à la cinéphilie reposant sur la poli­tique des auteurs au sens le plus étroit et qui est quand même un univers de mecs entre eux essen­tielle­ment, où les filles qui les accom­pa­g­nent doivent sign­er une forme de pacte tacite qui n’est plus un prob­lème de fémin­isme strict mais de ter­ri­toire, des enjeux de pou­voir en général. À par­tir du milieu des années 2000, je suis allée voir ailleurs, j’ai même cessé de voir les films des auteurs que j’aimais, je ne m’intéressais plus qu’aux séries et aux acteurs, et plus spé­ci­fique­ment aux actri­ces – cinéphilie de fille, de manière pour la pre­mière fois pour moi revendiquée en tant que telle. C’est assez pas­sion­nant parce qu’en faisant ça, en suiv­ant une actrice ou un acteur, on voit des films que l’on ne ver­rait jamais autrement. Par­fois, sou­vent, ce sont des films inédits en France, et on décou­vre tout un pan de ciné­ma, et de la comédie en par­ti­c­uli­er, qui est un genre auquel je tiens exces­sive­ment, qu’on loupe autrement. C’est la ques­tion de relancer la curiosité, l’inattendu, de sus­citer la sur­prise sans quoi, c’est mort. Après, je ne sais pas pour vous, qui êtes plus jeunes : com­ment faites-vous pour relancer votre curiosité ?

J. M. : Écrire sur des objets très dif­férents me sem­ble une bonne solu­tion, pour remet­tre sur le méti­er la manière dont on approche les films.

C. N. : Oui, mais il me sem­ble qu’il faut aus­si aller chercher des objets que per­son­ne d’autre que vous n’a vus. C’était ce que fai­saient les mac-mahoniens, aller dénich­er le truc que per­son­ne n’a encore mis à sa juste valeur. Sko­rec­ki a cher­ché dans les rebuts de la télévi­sion, mais cette per­spec­tive a ses lim­ites, même si l’idée est la même. C’est une ques­tion que je me pose sou­vent et que je vous pose en retour, com­ment aujourd’hui, on réac­tive une forme de désir cri­tique qui ne soit pas de la ges­tion ges­tion­naire ?

M. T. : Je pense effec­tive­ment que les acteurs sont un bon chemin de tra­verse, parce que cela force à aller décou­vrir des pans de fil­mo­gra­phie que l’on aurait autrement mis de côté. J’ai par exem­ple décou­vert récem­ment plus en pro­fondeur le ciné­ma hongkon­gais, qui reste assez peu com­men­té. Il y a eu la péri­ode Cahiers avec Assayas, mais depuis, le dis­cours s’est tari. Il y a des dizaines de films géni­aux, les Patrick Tam, par exem­ple. Per­son­nelle­ment, cela me stim­ule beau­coup d’aller voir ces fil­mo­gra­phies qui ne sont ni améri­caines ni français­es, alors même que ma cinéphilie émane de ces dernières. Je trou­ve que les revues actuelles ne vont pas assez regarder ailleurs.

C. N. : Oui, les revues cou­vrent les grands fes­ti­vals, mais on a l’impression que ce sont aus­si des lieux qui cen­tralisent des ten­dances en évi­tant trop sou­vent les marges et les « gen­res ».

De la colère

J. M. : À vous enten­dre, la ques­tion de « la marge » est impor­tante pour vous.

C. N. : De la marge, de l’invisible. On par­le main­tenant de l’invisibilisation, qui est un terme très ciné­matographique. Je ne crois pas aux for­ma­tions de ciné­ma en général. Je ne crois pas aux écoles de ciné­ma. On peut appren­dre la tech­nique, c’est tout – c’est ce que dis­ait très bien Chabrol. Mais pour appren­dre le ciné­ma, à part voir des films encore et encore… La ques­tion demeure : com­ment trou­ver une forme de joie renou­velée, ou de colère ?

J. M. : La colère, c’est en effet un bon moteur cri­tique. Est-ce que ce désir d’en découdre ne se serait pas juste­ment estom­pé ? Il y a de moins en moins de cri­tique néga­tive dans l’espace cri­tique aujourd’hui.

M. T.: Il y a aus­si la volon­té de revenir sur une forme d’injustice ?

C. N. : De jouer le cheva­lier de la table ronde, se bat­tre pour ce qu’on croit digne d’intérêt, plutôt que de sys­té­ma­tique­ment défendre les cinéastes tout frais émoulus de la Fémis et les faux rebelles.

J. M. : Mais est-ce qu’il n’y a pas une espèce de fan­tasme de cri­tique de révéler des films ou des cinéastes ?

C. N. : C’est à dire que nous, les cri­tiques, on arrive tou­jours trop tôt ou trop tard. C’est un avan­tage et un hand­i­cap. C’était ça la force de la cinéphilie clas­sique, des Cahiers au Mac-Mahon, de décou­vrir avec ce temps de retard, dans l’après-guerre, les grands cinéastes pas « vus », puisqu’invisibles pen­dant les années de guerre. C’est facile de voir qu’un cinéaste existe très vite, mais après, est-ce qu’il compte pour soi-même, vrai­ment ? Quand on voit que quelqu’un va « exis­ter » de manière forte, quoi qu’il arrive, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on se lance pour dire que ça existe, est-ce qu’on prend le risque de dire qu’on n’aime pas ? C’est aus­si la ques­tion de la pre­scrip­tion cri­tique, même d’influence réduite aujourd’hui, et de savoir si un jeune cinéaste, sou­vent frag­ile, on le tacle au risque de rater quelque chose et, plus encore, de frein­er ses prochains pro­jets en le débi­nant.

J. M. : Per­son­nelle­ment, je crois plutôt qu’il faut laiss­er le temps aux cinéastes de « venir ». Les choses peu­vent bouger. Il y a de grands cinéastes qui se révè­lent tar­di­ve­ment. Et il existe beau­coup de recon­nais­sances en fin de compte assez tar­dives, comme ça a été le cas par exem­ple pour Spiel­berg.

C. N. : Je suis agacée con­tre cette idée d’un Spiel­berg infan­tile et puis un Spiel­berg adulte, cinéaste « mature ». Après La Liste de Schindler, au moment de A.I., plein de gens ont changé d’avis. Alors qu’il a tou­jours eu des hauts et quelques bas.

J. M. : On en revient à la colère. Et l’idée d’être à l’heure.

C. N. : On a beau­coup dis­cuté des Cahi­ers jaunes et des mac-mahoniens. Moi, j’arrive après ça. Eux sont arrivés après la guerre, avec ces films déjà datés qu’ils décou­vraient à la Libéra­tion, avec ce mélange de moder­nité esthé­tique et de nos­tal­gie réac­tion­naire. Et nous, on arrive après quoi ? C’est peut-être la ques­tion que chacun‑e devrait se pos­er, pour savoir en ver­tu de quoi et con­tre quoi on écrit et filme à notre tour. Godard est mort. Y aura-t-il un après-Godard et qu’est-ce qui dis­paraît avec lui ? La meilleure chose qui soit arrivée au monde occi­den­tal ces dernières années, c’est #MeToo, et il est très impor­tant, on ne le souligne jamais assez, que ce mou­ve­ment de 2017 émane du ciné­ma, du monde du ciné­ma. C’est pour cela que fémin­isme et cinéphilie sont pour moi, aujourd’hui, quitte à me retrou­ver en porte-à-faux vis-à-vis d’une frange de la cinéphilie comme d’une frange du fémin­isme, plus intime­ment liés que jamais, sur deux jambes dis­tinctes, boi­teuses pourquoi pas, mais qui aident à avancer, con­crète­ment et esthé­tique­ment. Dans ce sil­lage de #MeToo, je vois, j’entends beau­coup de choses. Il se passe un truc pas­sion­nant comme ce le fut au moment de la Nou­velle Vague, mais c’est un autre mou­ve­ment, avec ses pro­pres con­di­tions d’apparition comme de reven­di­ca­tion. Le patri­ar­cat après le ciné­ma de papa, avec lequel il fal­lait rompre. Je ne sais pas ce qui en sor­ti­ra. Notam­ment quels films, car il n’y en a pas que de bons, bien enten­du, dans ceux qui se récla­ment de cette nou­veauté ou de cette rad­i­cal­ité. Or le fil de réflex­ion que je suis au fur et à mesure des films à pro­pos desquels j’écris, c’est-à-dire autour de cette idée des actri­ces-autri­ces, me con­vient, car j’y trou­ve matière à penser les choses avec un dis­cerne­ment plus ferme que je ne le fai­sais jusque-là, tout en retrou­vant une rela­tion orig­inelle aux films, aux comé­di­ennes et aux comé­di­ens au cen­tre, comme punc­tum, si l’on veut, de la mise en scène, qui reste à mes yeux la valeur car­di­nale. Aus­si, je peux dire que c’est la pre­mière fois que je sens un rap­port au ciné­ma et à la cri­tique où la vie et l’esthétique sont à ce point cou­plées, prob­lé­ma­tisées, ques­tion­nées et dess­inées sur le même plan, comme dans les plus beaux McCarey.