Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée « per­spec­tives cri­tiques », dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Dix­ième et dernier invité : Jean-Marc Lalanne, rédac­teur en chef des pages ciné­ma et cul­ture des Inrock­upt­ibles.

Josué Morel : Jean-Marc, des dix cri­tiques que nous avons ren­con­trés pour cette série, tu es quelque part le plus chevron­né : tu écris depuis à peu près trente ans, tu es passé par Libéra­tion, Max, les Cahiers du ciné­ma, Les Inrocks, Le Cer­cle et Le Masque et la plume. De par cette posi­tion, tu es peut-être le plus même pour répon­dre à cette ques­tion : com­ment va, à ton avis, la cri­tique de ciné­ma aujourd’hui ?

Jean-Marc Lalanne : J’ai envie d’être opti­miste et de dire qu’elle va tout de même plutôt bien, même si le biotope s’est con­sid­érable­ment trans­for­mé depuis mes débuts. J’ai com­mencé à écrire à peu près au moment de la mort de Serge Daney, et je pense qu’il s’est pro­duit à l’époque une sorte « d’effet Daney » qui a influ­encé l’organisation des dif­férentes tri­bunes cul­turelles. Dans les années 1990, l’extraordinaire audi­ence que va avoir la parole de Serge Daney va créer une forme de com­plexe dans l’ensemble du paysage cul­turel jour­nal­is­tique français. Chaque média, sur le mod­èle de Libéra­tion, où Daney avait fondé un ser­vice ciné­ma d’exception, voudra en quelque sorte, et toutes pro­por­tions gardées, créer son Daney : Le Monde réor­gan­ise com­plète­ment ses pages ciné­ma avec à sa tête Jean-Michel Frodon qui priv­ilégie une approche cri­tique ultra-auteuriste en rup­ture avec le traite­ment plus « mid­dle of the road » de l’actualité du ciné­ma qui fut celle de ce quo­ti­di­en durant les décen­nies précé­dentes, quand Téléra­ma renou­velle son équipe – c’est le départ de Claude-Marie Tré­mois et l’arrivée une équipe plus jeune, issue en par­tie des Cahiers du ciné­ma, avec par exem­ple Jacques Morice ou Frédéric Strauss. C’est aus­si la trans­for­ma­tion en heb­do­madaire du men­su­el de rock Les Inrock­upt­ibles, et la créa­tion, sous l’impulsion de Serge Kagan­s­ki et Frédéric Bon­naud, d’un espace de traite­ment cri­tique de l’actualité du ciné­ma, par une équipe large­ment influ­encée par la lec­ture atten­tive des Cahiers et de Libéra­tion dans les années 1980. Plus large­ment, la rédac­tion des Cahiers va essaimer partout. Naturelle­ment, Libé est le pre­mier espace con­cerné, puisque Daney y est lui-même allé. Pour le jeune cinéphile de 25 ans que j’étais, mar­qué par la lec­ture des Cahiers et la pen­sée de Daney, il était plutôt facile d’intégrer les médias français, parce que tout le monde trou­vait alors désir­able la cri­tique de ciné­ma et sa dimen­sion morale, telle que Serge Daney la pra­ti­quait. Trente ans plus tard, on n’est plus du tout dans le même con­texte : ce qui était jadis désir­able va devenir un sym­bole con­tre lequel les patrons de presse vont lut­ter. Ils vont plutôt essay­er d’amoindrir la cri­tique, de réduire ses espaces. Et donc, ceux qui pensent que la cri­tique de ciné­ma est l’alpha et l’oméga de leur pra­tique sont désor­mais dans une sit­u­a­tion de résis­tance.

J. M.: Tu asso­cies donc la mort de Daney, dont la pen­sée a en plus une part assez cré­pus­cu­laire, à une phase de revi­tal­i­sa­tion de la cri­tique ? De prime abord, cela pour­rait paraître para­dox­al.

J.-M. Lalanne : Oui, je pense qu’il a com­plète­ment ense­mencé la presse. Pas que la presse, d’ailleurs, le ciné­ma aus­si. Je crois que pour la pre­mière généra­tion de la Fémis, ou la dernière de l’IDHEC, dis­ons les cinéastes con­tem­po­rains de Pas­cale Fer­ran, Arnaud Desplechin, Noémie Lvovsky, Xavier Beau­vois, Jean-Paul Civeyrac, etc., il n’y a pas dans le ciné­ma français un « cinéaste » aus­si influ­ent que Serge Daney, à la fois dans leur per­cep­tion et leur manière de penser leur pra­tique.

Mahaut Thébault : Tu tiens donc Daney pour un cinéaste ?

J.-M. Lalanne : Pas exacte­ment, mais je crois que par­mi les cinéastes con­tem­po­rains de Daney, à savoir André Téch­iné, Jacques Doil­lon, Benoît Jacquot ou Philippe Gar­rel, aucun d’eux n’a été aus­si influ­ent que lui pour les réal­isa­teurs français nés dans les années 1960. Même Godard, d’une cer­taine manière, nour­rit moins la pen­sée et la pra­tique du ciné­ma pour cette généra­tion que Daney. Il est à la fois la fig­ure la plus impor­tante pour le ciné­ma français des années 1990 et celle qui ouvre, pour des gens comme moi, un espace d’exercice de l’activité cri­tique.

J. M. : Tu deviens ensuite rédac­teur en chef des Cahiers à un autre moment de bas­cule his­torique, le début des années 2000.

J.-M. Lalanne : Le pre­mier numéro dont je suis respon­s­able est celui de novem­bre 2001. J’en étais assez con­tent, d’un point de vue dis­ons mil­i­tant LGBTQI+, car il arbore le pre­mier bais­er homo­sex­uel en cou­ver­ture – il s’agit d’un pho­togramme de Mul­hol­land Dri­ve. Entre 1993, date à laque­lle je com­mence à écrire aux Cahiers, et 2001, la revue a con­nu plusieurs phas­es. Il y a d’abord eu les années Thier­ry Jousse, qui était à peine trente­naire et qui dirigeait à l’époque une équipe de cri­tiques plus jeunes que lui et par­mi lesquels on trou­vait de nom­breuses femmes telle que Camille Nev­ers, [NDRL : qui revient sur cette péri­ode dans l’entretien qu’elle nous a don­né], Marie Anne Guerin, Lau­rence Giavari­ni, Camille Taboulay… C’était très nou­veau, la revue n’a jamais été aus­si fémi­nine qu’à cette époque. La deux­ième moitié des années 1990, en revanche, cor­re­spond à mon avis à un chapitre très mas­culin de l’histoire des Cahiers. Serge Toubiana revient et il n’y a plus du tout cette fraîcheur « teenage » que con­nais­sait la revue quelques années avant. Peut-être juste­ment que ma pri­or­ité, en devenant co-rédac­teur en chef avec Charles Tes­son, a été de réin­jecter cet « esprit teenage » que j’avais con­nu en arrivant aux Cahiers en 1993. Entre ces deux bornes, deux choses se sont par ailleurs pro­duites dans ma vie pro­fes­sion­nelle. D’abord mon expéri­ence de jour­nal­isme à Max, qui m’initie à la fab­ri­ca­tion de la presse mag­a­zine, sous la férule de quelqu’un d’extrêmement doué qui, bien qu’il ait le même âge que moi, est déjà beau­coup plus expéri­men­té en la matière : Lau­rent Bon, qui depuis est devenu pro­duc­teur de télévi­sion. Ensuite, mon pas­sage de trois ans à Libéra­tion, qui a com­plète­ment libéré une énergie nou­velle et m’a per­mis de trou­ver une parole et un ton per­son­nels. Quand je suis arrivé aux Cahiers, j’étais encore dans l’idée que je m’inscrivais dans un col­lec­tif et que je par­lais un lan­gage et un vocab­u­laire com­muns à la revue. L’idée que j’avais, en tout cas à l’époque, c’est que l’on se dis­sout un peu dans un groupe lorsqu’on est aux Cahiers.

J. M. : Ce que tu décris du pas­sage entre les Cahiers et Libéra­tion n’est pas sans faire penser, de nou­veau, à la fig­ure de Daney.

J.-M. Lalanne : Tout à fait, même s’il y avait aus­si un col­lec­tif très fort à Libéra­tion quand je rejoins le jour­nal en 1999, entre Olivi­er Séguret, Gérard Lefort, Didi­er Péron ou Philippe Azoury. Il y avait un effet de groupe, mais où cha­cun pou­vait creuser un sil­lon per­son­nel. Lorsque je reviens aux Cahiers comme rédac­teur en chef, ce n’est pas du tout pour réin­té­gr­er la revue que j’avais con­nue, mais pour la trans­former à par­tir de ce que j’avais décou­vert, à savoir l’écriture de la presse mag­a­zine grâce à Max et la capac­ité de faire émerg­er cette parole sub­jec­tive, comme à Libéra­tion. J’y ren­con­tre aus­si une nou­velle généra­tion que je ne con­nais­sais pas ou peu : Olivi­er Joyard, Patrice Blouin, Hélène Frap­pat, Clélia Cohen, Erwan Higu­inen, Jean-Sébastien Chau­vin… avec lesquels va se tiss­er une grande affinité de goûts et de préoc­cu­pa­tions. Se dégage alors un groupe très homogène, même s’il n’englobe pas la total­ité de la rédac­tion : on trou­ve aus­si des plumes plus soli­taires, comme Stéphane Delorme, ou même Charles Tes­son, mon coré­dac­teur en chef, qui n’a pas fusion­né avec ce col­lec­tif, même s’il l’a accueil­li avec beau­coup de bien­veil­lance. On essaie alors d’élargir le champ d’action des Cahiers : s’il y avait déjà eu quelques textes sur les séries, je pense que c’est Olivi­er Joyard qui a ini­tié le suivi très réguli­er de cette forme, à un moment où la cri­tique de séries reste encore très embry­on­naire dans la presse et la cri­tique ciné­ma. Mais il y aus­si Patrice Blouin, qui va beau­coup tra­vailler sur le vidéo­clip, Erwan Higu­inen, qui écrit sur le jeu vidéo… On avait ce désir com­mun de penser le ciné­ma en rap­port avec dif­férents régimes d’images.

M. T. : Il y a un phénomène qui me sem­ble aus­si impor­tant, à la fois dans les années 1990 et après : une forme de redé­cou­verte du ciné­ma asi­a­tique, avec Takeshi Kitano, Tsui Hark, Wong Kar-wai, Hou Hsiao-hsien, etc., à laque­lle tu par­ticipes énor­mé­ment.

J.-M. Lalanne : Oui, com­plète­ment. J’ai même régulière­ment col­laboré, durant cette époque, à une revue spé­cial­isée dans le ciné­ma asi­a­tique : HK ciné­ma mag­a­zine. On sait que la décou­verte tar­dive d’Ozu, à l’occasion d’une rétro­spec­tive en 1979, a con­sti­tué un très grand choc pour ceux qui l’ont vécue. Je n’ai pas con­nu ça, mais j’ai ressen­ti quelque chose d’analogue au milieu des années 1990 avec Wong Kar-wai, alors qu’avant, je me sen­tais assez dis­tant du ciné­ma asi­a­tique. J’ai tou­jours été extrême­ment attiré par les esthé­tiques pop. J’étais ado­les­cent lorsqu’est né le vidéo­clip et il y avait déjà eu dans les années 1980 des hybri­da­tions entre le clip et ciné­ma, mais qui me sem­blaient clin­quantes ou creuses, que ce soient les films de Jean-Jacques Beineix en France ou ceux de Rid­ley Scott, dont le ciné­ma m’agaçait alors assez, même si j’ai depuis un peu changé d’avis à son sujet. Tout d’un coup, avec Wong Kar-wai, on a assisté au croise­ment de l’intimisme intro­spec­tif de la Nou­velle Vague avec une imagerie issue de MTV. J’ai vrai­ment trou­vé ce croise­ment pas­sion­nant dans la manière de con­necter le ciné­ma à un régime sen­si­ble con­tem­po­rain. Ou encore d’expliciter dans quel état per­cep­tif nous pré­cip­ite le monde mod­erne. C’est un des sujets essen­tiels du ciné­ma de Wong Kar-wai : com­ment je perçois le monde ? Par échos, de façon assour­die, dif­férée, dif­frac­tée, il me parvient et se traduit en sen­sa­tions ? Quand on est un jeune rédac­teur des Cahiers, l’un des moments impor­tants, c’est de voir pour la pre­mière fois l’un des films sur lesquels on écrit faire la cou­ver­ture de la revue. Pour moi, c’était Chungk­ing Express, et je pense que si je devais désign­er les trois cinéastes qui ont scan­dé ma vie de cri­tique, Wong Kar-wai serait assuré­ment l’un d’entre eux. Un peu après, j’ai décou­vert Tsai Ming-liang, qui a aus­si beau­coup comp­té pour moi – j’ai d’ailleurs écrit dans les Cahiers sur La Riv­ière et The Hole. Il est ensuite plus ou moins sor­ti de ma vie pen­dant presque 20 ans, mais j’ai récem­ment été totale­ment boulever­sé par Days, alors que son style n’a finale­ment qu’assez peu bougé. C’est comme s’il avait con­tin­ué de trac­er le même chemin mais que celui-ci ren­con­trait à nou­veau de plein fou­et l’époque.

Montage critique

J. M. : Dans ce change­ment généra­tionnel que tu évo­ques, qui implique à la fois l’émergence de jeunes plumes et de nou­veaux auteurs, on sent le désir de se rebranch­er sur des ques­tions con­tem­po­raines. On retient notam­ment de « ta » péri­ode aux Cahiers, par­fois même de manière un peu car­i­cat­u­rale, les textes sur Loft Sto­ry. Plus large­ment, j’ai l’impression qu’il y avait la volon­té de met­tre en exer­gue une forme de « pollini­sa­tion » du ciné­ma. C’est éton­nant, car je n’avais jusqu’ici pas fait le lien, mais c’est une idée qui nous importe aus­si beau­coup à Critikat.

J.-M. Lalanne : Oui, c’était vrai­ment notre cre­do : aller chercher le ciné­ma sur des ter­res où on ne l’attendait pas for­cé­ment, qui pou­vaient aller jusqu’au ciné­ma porno ou au jeu vidéo. Out­re que l’on aimait beau­coup en soi Loft Sto­ry, ce qu’on aimait encore plus, c’était le rap­port qui se nouait entre l’émission et Ten d’Abbas Kiarosta­mi. Patrice Blouin a écrit des textes très forts là-dessus, sur la manière dont, à un moment don­né, une forme de vidéo­sur­veil­lance, qu’il appelait « une vidéo­sur­veil­lance affec­tive », est dev­enue une sorte de lan­gage com­mun et con­tem­po­rain où pou­vaient se côtoy­er un grand artiste comme Kiarosta­mi et une émis­sion de télé-réal­ité fomen­tée par M6. Les rap­proche­ments qu’il y déce­lait esquis­saient un champ d’investigation pas­sion­nant à par­tir duquel il deve­nait pos­si­ble de penser la mise en scène autrement que comme une impo­si­tion autori­taire d’un regard sur le monde, mais dans un rap­port d’horizontalité avec les sujets filmés. Le sur­gisse­ment à la même péri­ode des films sur l’adolescence de Gus Van Sant, à com­mencer bien sûr par Ele­phant qu’avec Olivi­er Joyard nous avons décou­vert à Port­land, six mois avant Cannes, aux côtés de GVS alors qu’il en achevait la post-pro­duc­tion, a eu une très forte valeur de catal­y­seur : dans notre réflex­ion, dans les liens affec­tifs et intel­lectuels qui nous nouaient… Ele­phant a été pour nous l’œuvre syn­chrone absolue.

J. M. : C’est quelque chose qui s’est un peu per­du dans la cri­tique, cette manière de procéder par mon­tage d’objets, de faire se téle­scop­er des formes cul­turelle­ment dif­férentes, mais qui parta­gent un hori­zon com­mun. En par­lant de mon­tage, on pour­rait aus­si plus large­ment con­sid­ér­er que le pro­pre d’une revue con­siste à opér­er un mon­tage de textes et de sen­si­bil­ités.

J.-M. Lalanne : D’une cer­taine manière, je crois qu’il existe des revues con­stru­ites sur le mod­èle du plan-séquence, comme Traf­ic. En ce qui me con­cerne, je pense qu’aux Cahiers ou aux Inrocks, j’ai été plutôt un rédac­teur en chef-mon­teur, oui.

J. M. : Ce par­al­lèle entre le cri­tique et le cinéaste me sem­ble beau­coup revenir chez toi.

J.-M. Lalanne : Je pour­rais aus­si dévelop­per très large­ment mon point de vue sur les liens qui exis­tent entre la posi­tion de cri­tique et celle d’écrivain. Pour moi, la cri­tique est un genre lit­téraire, et plus encore, un geste artis­tique. Je suis con­va­in­cu qu’un cri­tique est égale­ment un artiste. Je con­sid­ère les cri­tiques que j’aime comme des auteurs. Ce que je recherche en les lisant, c’est à la fois bien sûr une con­nais­sance et une com­préhen­sion du film ou du cinéaste qu’ils com­mentent, mais aus­si une émo­tion très forte qui con­siste à retrou­ver une voix, une pen­sée, être par­fois éton­né par les trans­for­ma­tions qu’elle opère, et un rap­port à la langue, à l’écriture, qui tient à la fois de l’exégèse et d’un art indi­rect du réc­it de soi, de la lit­téra­ture et du song­writ­ing. À ce titre, la cri­tique est une des formes d’expression qui me touche le plus.

M. T.: À ce sujet, j’aimerais revenir sur une conférence/projection, con­sacrée aux liens entre l’enfance et le ciné­ma, que tu as don­née en 2017 à la Ciné­math­èque française. Tu pro­je­tais un petit mon­tage qui débu­tait par Per­sona, pour dessin­er ensuite une sorte de chem­ine­ment entre trois états de « l’enfant-spectateur » : l’enfant-cinéphile, l’enfant-metteur en scène, puis l’enfant-démiurge. Con­cer­nant cette idée « d’enfant-démiurge », qui pense pou­voir mod­i­fi­er le monde comme il pour­rait le faire en touchant et bougeant des choses, pens­es-tu qu’il s’agit d’un par­a­digme dans lequel cer­tains films se retrou­vent encore aujourd’hui – comme le ciné­ma améri­cain, par exem­ple, qui s’est beau­coup nour­ri des effets spé­ci­aux ?

J.-M. Lalanne : Avant de de répon­dre à ta ques­tion, je repar­ti­rais du par­al­lèle entre le cri­tique et l’artiste que nous évo­quions. À une époque, j’ai don­né beau­coup de con­férences à la Ciné­math­èque sur le for­mat assez clas­sique d’une prise de parole d’une heure et demie entre­coupée d’extraits. Mais à mesure que Bernard Beno­liel, qui super­vise cette pro­duc­tion cri­tique com­mandée par la Ciné­math­èque, me pro­po­sait des inter­ven­tions, je me sen­tais de plus en plus mal à l’aise avec la forme clas­sique de la con­férence. En 2014, lorsqu’il m’a demandé de tra­vailler sur l’héritage de François Truf­faut, j’ai eu l’envie de pro­jeter une sorte de petit film qui mon­tait à la fois des extraits de Truf­faut et de Bruno Poda­ly­dès, d’Arnaud Desplechin, de Pas­cale Fer­ran, etc. Je me suis alors ren­du compte que je pre­nais plus de plaisir à inve­stir cette forme-là et je l’ai donc recon­duite dans le cadre de cette inter­ven­tion sur l’enfance et le ciné­ma. Je n’avais pas vrai­ment fait le lien, mais c’est parce que vous m’avez posé les ques­tions en même temps que tout à coup, cela me sem­ble con­stituer la meilleure réponse à l’hypothèse posée tout à l’heure par Josué : même en ce qui con­cerne la pro­duc­tion d’idées cri­tiques, la con­struc­tion d’un dis­cours à par­tir d’un mon­tage d’images de ciné­ma a fini par devenir l’élément que je pou­vais m’approprier le plus sim­ple­ment.

Et pour revenir sur le fond de ton pro­pos : « l’enfant-démiurge » me boule­verse comme motif de fic­tion, dans Mid­night Spe­cial de Jeff Nichols par exem­ple ou Fan­ny et Alexan­dre de Bergman, mais pas vrai­ment comme fig­ure d’artiste au tra­vail. C’est-à-dire que les cinéastes que je préfère met­tent plutôt en veilleuse cette aspi­ra­tion démi­urgique. En ce moment, je lis, avec une sorte de curiosité masochiste et de jouis­sance de la détes­ta­tion, le Dic­tio­n­naire des films de Jacques Lour­celles, et je suis vrai­ment fasciné de con­stater à quel point il est obsédé par cette idée de l’artiste tout-puis­sant. À un endroit, il cite de très belles phras­es de Julien Gracq, qui con­sid­ère que le ciné­ma est le seul art dans lequel il y a, comme dans une pré­pa­ra­tion phar­ma­ceu­tique, un cer­tain nom­bre d’éléments que ne con­trôle pas le cinéaste, tels que les fig­u­rants dans la rue ou le pas­sage du vent dans des branch­es. C’est même, selon lui, l’essence du ciné­ma. Or Lour­celles lui répond que c’est faux : selon lui, l’enjeu des très grands films de très grands cinéastes est de ramen­er à 0% ce coef­fi­cient de don­nées qui ne sont pas absol­u­ment con­trôlées par l’artiste démi­urge, dont la maîtrise doit s’exercer sur le moin­dre mil­limètre car­ré du cadre. Ce n’est vrai­ment pas du tout une vision du ciné­ma dans laque­lle je me recon­nais.

J. M. : Ce qui t’intéresse, au con­traire, c’est l’impureté.

J.-M. Lalanne : Oui, com­plète­ment. C’est un mot que je n’utilise pas beau­coup parce qu’il a été trop gal­vaudé, mais je crois que c’est tout même ce que je cherche, dans l’absolu.

M. T.: Il y a quelque chose qui me touche beau­coup dans ton inter­ven­tion à la Ciné­math­èque, c’est l’idée que le cri­tique peut écrire sa pro­pre his­toire du ciné­ma. Il esquisse des ten­dances, rap­proche des objets, etc.

J.-M.Lalanne : Tout à fait. Je reviens à Lour­celles, parce que quand bien même cela m’exaspère, je n’arrive pas à m’en défaire à cause d’une idée qui me fascine dans son dic­tio­n­naire : l’histoire du ciné­ma se voit tout d’un coup rétrac­tée dans un seul cerveau. Je me suis amusé à cal­culer com­bi­en de temps il avait dû pren­dre pour men­er à bien son pro­jet : s’il a revu un film et pro­duit une notule par jour, cela lui a pris à peu près dix ans. Au fond, je crois que j’adorerais faire ça, mais je n’ai pas le temps. J’ai aus­si beau­coup aimé, pour des raisons voisines, les chroniques de Louis Sko­rec­ki dans les années 1990 et 2000, lorsqu’il avait une colonne quo­ti­di­enne dans Libéra­tion au sein de laque­lle il pou­vait aus­si bien par­ler de Jacques Fey­der que des frères Dar­d­enne, parce qu’il expri­mait dans ce cadre une espèce de sub­jec­tiv­ité absolue, qui embras­sait, redis­tribuait, rebat­tait toutes les cartes du ciné­ma mon­di­al. Para­doxale­ment, il y a dans ce démi­ur­gisme-là, celui du cri­tique seul face à une his­toire du ciné­ma désor­mais presque infinie, mais à laque­lle il entend met­tre de l’ordre (Lour­celles) ou du désor­dre (Sko­rec­ki), quelque chose qui me touche. Peut-être parce qu’à nou­veau c’est un démi­ur­gisme d’enfant, celui d’un petit être un peu chétif face à une matière énorme mais qui, avec les petits out­ils qu’il a mis une vie à se forg­er, décide valeureuse­ment de s’y con­fron­ter.

Origine et futur

J. M. : Il y a un autre sujet que j’aimerais abor­der avec toi, celui de la sit­u­a­tion des Inrocks, qui ont con­nu ces dernières années un cer­tain nom­bre de dif­fi­cultés et une éro­sion des ventes. C’est l’occasion aus­si de par­ler plus large­ment de l’état de la presse cul­turelle. Com­ment se porte aujourd’hui le jour­nal ?

J.-M.Lalanne : En ce moment, Les Inrocks ne sont pas par­ti­c­ulière­ment en crise, même s’il y a eu effec­tive­ment une péri­ode de ten­sion extrême dans les trois années où j’ai été directeur de la rédac­tion, mais qui s’est résor­bée par le pas­sage assez réus­si de l’hebdo au men­su­el. Je ne crois pas du tout que le jour­nal soit men­acé dans son avenir proche, mais on peut glob­ale­ment dire que la presse écrite ne va pas très bien. Je crois toute­fois que j’ai tra­ver­sé dans ma vie des moments de plus grande inquié­tude, au sujet des Inrocks, de la presse et, plus large­ment, de la cri­tique.

J. M. : Je me sou­viens avoir lu que cette nou­velle ver­sion et ce nou­veau rythme étaient motivés par une volon­té de relancer le désir. Est-ce que toi, per­son­nelle­ment, tu ressens au bout de trente ans une forme d’usure du désir cri­tique ?

J.-M.Lalanne: Je ne me sens pas trop usé par ces trente ans d’exercice, même si ma libido cri­tique s’est trans­for­mée. Quand j’étais un étu­di­ant de vingt ans, dans ma tête, j’étais déjà un cri­tique – à mon avis, on le devient avant même d’écrire ses pre­miers textes – et j’allais au ciné­ma avant tout pour penser quelque chose des films. À cette époque, je pou­vais tout regarder, y com­pris les films les plus mau­vais, car j’avais le sen­ti­ment que même les mau­vais films me don­naient des idées. Cet appétit s’est toute­fois estom­pé au bout de dix ou quinze ans d’activité. Aujourd’hui, quand je suis obligé de voir des films qu’initialement je n’avais pas prévu de voir, par exem­ple pour Le Masque et la plume, c’est tout de même un peu une corvée. J’ai le sen­ti­ment qu’à mes débuts, tout film pro­dui­sait de la pen­sée chez moi. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui : quelque part, je n’ai plus envie de voir que les films que j’ai envie de voir.

J. M. : Dis­tinguerais-tu ton désir cri­tique de ton désir cinéphile, ou les deux sont-ils intime­ment liés ?

J.-M. Lalanne : La fas­ci­na­tion pour le ciné­ma naît très tôt chez moi, dès l’enfance. Parce que la télévi­sion pas­sait à l’époque encore beau­coup de films appar­tenant à l’histoire du ciné­ma, elle allait de pair avec un fétichisme du passé. Par exem­ple, j’aimais appren­dre les fil­mo­gra­phies d’actrices, comme celle de Mar­lene Diet­rich, alors même que je n’avais vu que très peu de ses films. Il y a donc un fétichisme cinéphile qui chez moi précède un peu le geste cri­tique, même s’il appa­raît aus­si très tôt, grâce au pro­gramme télé qu’achetaient mes par­ents. Le fait d’y voir que des gens notaient les films me pas­sion­nait, et je repro­dui­sais ce geste en inscrivant mes pro­pres notes sur le pro­gramme à l’aide d’un cray­on.

J. M. : C’est intéres­sant, cette cinéphilie orig­inelle des actri­ces : tu viens juste­ment d’achever un livre, bien­tôt pub­lié chez Capric­ci, bap­tisé Del­phine Seyrig, en con­struc­tions.

J.-M.Lalanne : En effet, le choix de Seyrig tient à l’absolue fas­ci­na­tion que j’éprouve pour des stars féminines de ciné­ma. Mais le fait d’écrire pour la pre­mière fois un livre sur une actrice tient aus­si peut-être de mon intérêt pour le tra­vail cri­tique de Murielle Joudet, qui est plus jeune que moi et qui a beau­coup tra­vail­lé sur les actri­ces, et de cer­taines con­ver­sa­tions avec elle. Elle m’a fait com­pren­dre qu’il était impérieux que je me col­tine à ce tra­vail. Seyrig est quelqu’un de très impor­tant pour moi, depuis longtemps. Elle joint à la fois quelque chose qui con­stitue le socle absolu de ma cinéphilie (la Nou­velle Vague, Demy, Duras…), mais aus­si une dimen­sion ultra­con­tem­po­raine, car elle est dev­enue une star au présent et des gens très jeunes, par les gen­der stud­ies et la pen­sée fémin­iste, l’ont totale­ment redé­cou­verte. Le livre essaie d’embrasser à la fois son œuvre d’actrice, de réal­isatrice, son tra­jet intel­lectuel, son activisme, et d’en dégager un même mou­ve­ment de pen­sée, aux ram­i­fi­ca­tions mul­ti­ples.

J. M. : On revient à cet hori­zon de la jeunesse.

J.-M. Lalanne : Oui, et c’est d’ailleurs quelque chose dont j’aimerais par­ler. Depuis vingt ans, je dirais que ce qui m’importe le plus dans mon tra­vail réside peut-être moins dans les textes que j’écris que dans la décou­verte et l’accompagnement de nou­veaux cri­tiques. Je dirais qu’à par­tir du moment où je deviens rédac­teur en chef des Cahiers, je décou­vre une facette de mon activ­ité que j’ignorais, celle d’être à la tête d’un groupe soudé par une con­nex­ion très forte : dans mes pre­mières années aux Cahiers, l’exercice de la cri­tique était plus soli­taire, et si elle s’est con­sti­tuée autour d’un groupe à Libé, je n’y avais pas de respon­s­abil­ité d’encadrement. Lorsque j’arrive aux Inrocks, le cœur de mon tra­vail va être aus­si de tra­vailler au renou­velle­ment de la cri­tique – au fond, c’est l’une des ques­tions qui m’importe le plus. J’ai vrai­ment accordé un très grand soin à ren­con­tr­er des dizaines de per­son­nes à chaque fois qu’un poste de sta­giaire aux Inrocks se libérait. Et depuis une ving­taine d’années, j’ai per­mis à beau­coup de cri­tiques de débuter, que ce soit Julien Gester, Emi­ly Bar­nett, Jacky Gold­berg, Luc Ches­sel, Romain Blondeau, Théo Ribeton jusqu’à la dernière généra­tion des Inrocks, Bruno Deruis­seau, Mar­ilou Duponchel, Ludovic Béot, Alexan­dre Buyukod­abas, Léo Moser… Depuis vingt ans, j’ai vu énor­mé­ment de gens très jeunes avec une envie intacte, inaltérée, d’écrire sur les films. C’est ce qui m’aide à être, à vrai dire, assez opti­miste sur la péren­nité de la cri­tique.