Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée “per­spec­tives cri­tiques”, dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Pre­mier invité : Samir Ard­joum, ami­ral de la pro­lifique chaîne YouTube Microciné.

Josué Morel : Pour com­mencer, revenons sur la créa­tion de Microciné. Après avoir fait tes armes sur un blog, tu es passé par plusieurs rédac­tions : Téléra­ma, en tant que sta­giaire, Fluc­tu­at, Il était une fois le ciné­ma, Zin­zolin… aux­quelles il faudrait égale­ment ajouter une expéri­ence radio­phonique, il y a dix ans. Tout cela nous mène aujourd’hui à Microciné ; j’ai l’impression que tu as pro­gres­sive­ment inven­té une forme qui te serait pro­pre, nour­rie par l’ensemble de ces expéri­ences.

Samir Ard­joum : Tout à fait. Je m’en suis très vite ren­du compte lorsque Microciné a été lancée. J’ai com­mencé à exercer le méti­er de cri­tique de ciné­ma avec le fanzine Querelle, que j’ai fondé en 1996 ou 1997. Je sais que c’est loin de faire con­sen­sus, mais je tiens beau­coup à cette idée de la cri­tique comme un « méti­er », d’autant plus aujourd’hui, alors que les formes de la cri­tique et son his­toire ne sont pas tou­jours bien con­nues, surtout sur YouTube. Je pense que Microciné n’aurait pas existé sans la somme des expéri­ences qui ont précédé : Querelle, les médias que tu as cités, les ques­tion­nements jour­nal­is­tiques et cri­tiques qui ont ryth­mé ces vingt-trois années d’activité… Car il m’a fal­lu du temps pour com­pren­dre dans quel reg­istre je me sen­tais le plus à l’aise. Si la cri­tique reste avant tout pour moi un exer­ci­ce lit­téraire, je me suis aperçu que ce qui me cor­re­spond le plus réside dans sa dimen­sion orale, dans l’émergence d’un dia­logue.

J. M. : C’est intéres­sant que tu mettes d’emblée sur la table ce débat (qui ne date pas d’hier) de la cri­tique enten­due comme un « méti­er ». Je fais par­tie de ceux qui ne sont pas d’accord avec cette idée, il me sem­ble que la cri­tique relève davan­tage d’un « tra­vail ». Le jour­nal­isme est un méti­er, mais la cri­tique ? Elle n’implique pas la maîtrise d’un savoir-faire et obéit au fond à peu de règles pré­cis­es, il faut trou­ver sa pro­pre méth­ode et la repenser con­stam­ment (car chaque film ou texte néces­site idéale­ment d’inventer une forme qui lui soit pro­pre). Il s’agit d’une tâche au long cours qui appelle, à mon avis, à adopter con­stam­ment une dis­tance réflex­ive – com­ment j’écris ? À quelle forme j’aspire ?

Mahaut Thébault : Je pense tout de même qu’il existe l’idée d’une « pro­fes­sion » de cri­tique de ciné­ma. Tous les cri­tiques ne tirent certes pas de cette activ­ité des moyens de sub­sis­tance suff­isants, mais il existe un sen­ti­ment d’identité com­mune, la con­science d’appartenir à un groupe. Cela implique une recon­nais­sance, par les pairs, les insti­tu­tions et peut-être même les lecteurs.

J. M. : Ce que tu dis est juste, mais j’ai l’impression que notre statut « pro­fes­sion­nel » n’en demeure pas moins ambiva­lent. Prenons nos cas respec­tifs : nous avons en réal­ité plusieurs activ­ités en tant que cri­tiques, dont cer­taines sont rémunérées. Nous sommes même, cha­cun à une échelle dif­férente, rédac­teurs en chef d’une revue : Apach­es (NDLR : Mahaut Thébault est aus­si la fon­da­trice et rédac­trice en chef d’Apach­es, une revue indépen­dante trimestrielle), Microciné et Critikat. Mais aucun de nous ne tire un salaire de cette activ­ité en par­ti­c­uli­er, qui con­stitue pour­tant l’essen­tiel de notre pro­duc­tion. Nous ne sommes pas employés, nous n’avons pas à répon­dre à une direc­tion – Samir est pro­prié­taire de sa chaîne YouTube, quand Critikat et Apach­es reposent sur une struc­ture asso­cia­tive. Notre pra­tique de la cri­tique est un tra­vail, on le fait de manière la plus pro­fes­sion­nelle pos­si­ble, mais peut-on tout à fait par­ler de méti­er ?

S. A. : C’est par­ti­c­ulière­ment intéres­sant ce que tu dis, parce que dans un pre­mier temps, je refu­sais qu’on me retire cette éti­quette de méti­er. Je viens de la presse web et il était au départ très com­pliqué de faire admet­tre qu’une pen­sée pou­vait venir d’Internet. Aujourd’hui c’est bon, on a gag­né.

J. M. : Per­son­nelle­ment, je pense qu’il existe tou­jours dans une cer­taine mesure une frac­ture entre la presse papi­er et les revues numériques.

S. A. : Je ne sais pas, tout de même, Critikat, c’est con­nu ! Cela me rap­pelle cette inter­view de François Bégaudeau dans Microciné, quand il dis­ait « Critikat, je suis par­fois en désac­cord avec eux, mais ça pense ». Envis­ager la cri­tique comme un méti­er, c’était aus­si une manière pour moi de don­ner une exis­tence à ma pra­tique, voire même de dire que la cri­tique fait par­tie inté­grante de la vie d’un film. J’ai tra­vail­lé qua­tre ans en Algérie pour le quo­ti­di­en El Watan. Quand j’ai vu pour la pre­mière fois sur ma fiche de paie que j’étais rémunéré en tant que cri­tique de ciné­ma, je ne vous racon­te pas à quel point j’étais heureux. En France, mal­heureuse­ment, ce n’était pas for­cé­ment le cas. Il est vrai que Daney, dans les entre­tiens avec Régis Debray, con­sid­ère qu’il ne s’agit pas selon lui d’un méti­er, mais j’ai tou­jours con­sid­éré mon activ­ité ain­si, ne serait-ce parce qu’elle con­stitue une part de moi.

L’image marquante

J. M. : Com­ment envis­ages-tu désor­mais cette pra­tique de la cri­tique dans le cadre de Microciné ?

S. A. : Je voulais absol­u­ment que la chaîne soit artic­ulée autour d’entretiens. Je ne m’imaginais pas par­ler seul face à une caméra, cela ne relève pas for­cé­ment pour moi de la cri­tique. En revanche, il me sem­ble que cette dernière con­siste au fond à organ­is­er un dia­logue. On va voir un film, on en sort et puis sur­git l’envie d’en par­ler. C’est cette étape pré­cise qui m’intéresse dans Microciné. Écrire, je l’ai fait pen­dant vingt-deux ans ; cela a été extrême­ment douloureux, je pense être aujourd’hui beau­coup plus à l’aise dans l’oralité. Il est vrai que sur ce point, Microciné con­stitue un accom­plisse­ment per­son­nel. Je suis passé par tous les reg­istres, y com­pris la pro­gram­ma­tion, qui est aus­si une forme de cri­tique de ciné­ma. C’est dans cette forme dia­loguée que je me recon­nais le plus. J’aime m’intéresser à des pans du ciné­ma qui ne me sont pas for­cé­ment incon­nus, mais que j’ai un peu rejetés. Par exem­ple, je n’ai pas envie de par­ler de Claude Zidi. Mais quand je vois que quelqu’un a con­sacré qua­tre mois de sa vie pour écrire un livre à son sujet, je me dis qu’il faut aller voir cette per­son­ne et dis­cuter avec elle.

M. T. : Tu par­les beau­coup de trans­mis­sion, d’oralité. Je me demandais si tu avais fréquen­té les ciné-clubs et s’ils avaient été impor­tants dans ton exer­ci­ce et ta for­ma­tion cri­tique.

S. A. : J’ai un par­cours assez par­ti­c­uli­er, je ne suis pas du tout un enfant de la Ciné­math­èque, ou même des salles. Au risque de vous sur­pren­dre, les salles de ciné­ma, j’ai com­mencé à les fréquenter régulière­ment lorsque j’ai com­mencé à exercer le méti­er de cri­tique de ciné­ma. Je suis davan­tage un enfant du salon. Lorsque j’étais petit, il y avait le poste de télévi­sion, le lecteur VHS et une per­son­ne qui me mon­trait des films, sans me dire exacte­ment ce qu’il en était, sans me dire s’il les avait aimés. Il ne me les mon­trait au fond même pas, il les regar­dait tan­dis que j’étais là, que je regar­dais avec lui. Cette per­son­ne, c’était mon père et il s’agit de mon pre­mier véri­ta­ble passeur. Ado­les­cent, j’étais extrême­ment soli­taire. Comme je vivais en région parisi­enne, il était très dif­fi­cile pour moi, pour des raisons avant tout d’ordre logis­tiques et finan­cières, de me déplac­er et d’aller voir ce qui se pas­sait à Paris dans les ciné-clubs. J’ai com­mencé à par­ler de ciné­ma lorsque je suis entré à la fac, à Nan­terre. Ce n’était pas évi­dent parce que je me suis vite aperçu que la plu­part des gens que je fréquen­tais avaient une vision du ciné­ma qui restait pour moi un peu trop terre à terre. On pou­vait dis­cuter des films que l’on voy­ait, mais on n’en par­lait pas comme si notre vie en dépendait. Je m’aperçois que ce que l’on en dis­ait se rap­proche de ce que je reproche aujourd’hui aux for­mules les plus pop­u­laires de YouTube : il était davan­tage ques­tion de théories nar­ra­tives ou d’évocation des couliss­es, sans essay­er de com­pren­dre pourquoi tel ou tel film nous aidait à regarder le monde.

C’est par ailleurs à ce moment que j’ai com­mencé à décou­vrir des plumes qui m’accompagnent encore aujourd’hui, comme par exem­ple Serge Daney. En lisant Daney, puis en décou­vrant un peu les Cahiers du ciné­ma des années 1950 puis 1960, j’ai eu envie d’appartenir à un groupe. Je crois qu’à 20 ans, quand on monte une revue, il y a une envie très forte de copi­er la fameuse poli­tique des auteurs. C’est-à-dire d’avoir une idée et de défendre cette idée qui regroupe une mul­ti­tude de films. C’est dans cet esprit que j’ai fondé Querelle : j’ai demandé à de nom­breuses per­son­nes de m’accompagner mais je me suis vite aperçu qu’il serait com­pliqué de révo­lu­tion­ner le monde à trois ou qua­tre per­son­nes. C’est lorsque j’ai décou­vert Fluc­tu­at, le départe­ment ciné­ma et d’autres médias que j’ai vu à quoi ressem­blait une véri­ta­ble rédac­tion. Mais pour moi, il était déjà trop tard ; je crois que ce sen­ti­ment d’appartenance à un groupe, il faut l’avoir assez tôt. J’ai mal­heureuse­ment tou­jours exer­cé ce méti­er de manière assez soli­taire. Quand je vois ce que vous faites chez Critikat ou chez Apach­es, j’aime la manière dont on sent qu’il existe un groupe der­rière. Dans un groupe, il y a de la con­struc­tion, des joutes ver­bales, etc. Même si j’ai déjà été rédac­teur en chef, je n’ai jamais eu l’impression d’être impliqué dans un véri­ta­ble groupe.

J. M. : À t’écouter, tu étais à la fac avec des étu­di­ants cinéphiles mais qui n’avaient pas ce désir cri­tique, cette urgence de devoir par­ler des films d’une cer­taine manière, de pou­voir être en con­tact avec eux. Pour autant, ce lien entre cinéphilie et cri­tique, qui relève à mon sens de deux désirs ne se recoupant pas tout à fait, sem­ble occu­per une place impor­tante dans Microciné, au-delà de ton côté « ciné­fils ». Je pense à la manière dont tu intro­duis la rubrique « Fais cro­quer », qui a voca­tion à inter­roger et faire décou­vrir des cri­tiques sur Inter­net et des youtubeurs. Tu com­mences par artic­uler cri­tique et cinéphilie, dans une tra­di­tion qui est celle des Cahiers du ciné­ma et de Serge Daney, en deman­dant aux inter­venants d’évoquer leur pre­mière image mar­quante.

S. A. : Oui, « l’image mar­quante » vient de Serge Daney. Ce qui est drôle, c’est que je n’ai pas anticipé les prob­lèmes que pou­vait soulever cette ques­tion récur­rente. Je me suis par­fois retrou­vé devant des sit­u­a­tions assez incon­fort­a­bles où l’invitée ou invité que je rece­vais ne com­pre­nait pas véri­ta­ble­ment le principe. Il ou elle me par­lait d’un extrait de film sans me racon­ter pourquoi cette scène ou ce plan avait joué un rôle fon­da­men­tal dans sa rela­tion pro­pre à l’image, sous toutes ses formes. C’est peut-être aus­si une ques­tion qui me per­met très vite de cern­er avec qui je vais dia­loguer. Si une per­son­ne m’explique que son image mar­quante provient d’un vit­rail d’église décou­vert quand elle avait huit ans, je sais que l’on va avoir une con­ver­sa­tion extra­or­di­naire.

J. M. : Cet exer­ci­ce est intéres­sant dans le cadre même de Microciné, qui est une revue sonore sur l’image. Même s’il y a de la vidéo, je vois davan­tage dans Microciné le pro­longe­ment d’une tra­di­tion radio­phonique, jusque dans son titre, qui fait écho à Micro­films, l’émission de Serge Daney sur France Cul­ture. D’une cer­taine manière, tu fais de la radio en images. Mais si la parole pré­vaut, la pre­mière chose que tu cherch­es à évo­quer, c’est une image, et plus encore l’image orig­inelle de tes inter­locu­teurs et inter­locutri­ces.

S. A. : C’est entière­ment ça, de la radio en images. J’ai tra­vail­lé un an à la radio algéri­enne, de laque­lle j’ai mal­heureuse­ment été licen­cié et cen­suré, ce qui en Algérie con­stitue presque un gage de recon­nais­sance (rires). J’ai adoré faire de la radio et j’adorerais en refaire. J’aime bien l’idée de com­mencer par cette fameuse image parce que cela donne la pos­si­bil­ité, je l’espère, à celles et ceux qui écoutent, de l’imaginer avec nous. Dans les quelques émis­sions YouTube que je peux regarder, j’ai par­fois l’impression que cer­tains ou cer­taines par­lent de films sans imag­i­na­tion.

J. M. : On peut dire la même chose de la manière dont écrivent cer­tains cri­tiques, faire ressen­tir la matière du film n’est pas évi­dent.

S. A. : Oui, c’est vrai, on retrou­ve aus­si cette ten­dance dans la presse écrite. Cette imag­i­na­tion dont je par­le relève à mon sens du dia­logue. Quand je lis un arti­cle, j’ai tou­jours envie de croire que celui qui a écrit cet arti­cle est avec moi dans un café et que l’on dis­cute. Lorsque je lis un papi­er dans lequel je ne sens pas le dia­logue, quand l’auteur ne par­le pas vrai­ment du film mais préfère tri­cot­er un exer­ci­ce de style, j’ai l’impression d’un mono­logue qui au fond n’aurait pas besoin du film. Je n’ai pas la pos­si­bil­ité d’imaginer com­ment il l’a ressen­ti. L’article est bril­lant, mais son auteur n’a ni besoin du film, ni du lecteur.

M. T. : Con­cer­nant le for­mat même de ton émis­sion, pourquoi une émis­sion YouTube plutôt qu’un pod­cast ?

S. A. : C’est un con­cours de cir­con­stances. Au bout de dix émis­sions, j’ai con­staté que j’avais très envie de con­tin­uer de cette manière, parce que ce champ-con­trechamp dans le même plan, c’est au fond très godar­d­i­en. Mais ceci dit, je vois sou­vent dans les com­men­taires des spec­ta­teurs me dirent qu’ils écoutent Microciné en pod­cast[1] ou sur leur télé­phone. D’une cer­taine manière, c’est aus­si pour moi un moyen de con­tr­er féro­ce­ment le dis­posi­tif du « face­cam » avec lequel j’ai beau­coup de mal.

De la critique sur YouTube

J. M. : Par­lons juste­ment plus large­ment de ton rap­port au médi­um que tu as choisi. L’une des spé­ci­ficités de Microciné tient à ton désir de met­tre en avant de nou­velles voix, de nou­veaux vis­ages en grande par­tie issus de YouTube. Quel regard portes-tu sur cette pro­duc­tion cri­tique ? Est-ce qu’elle relève d’ailleurs selon toi de la cri­tique ? Témoigne-t-elle d’une forme d’émulation nou­velle, que l’on ne retrou­ve plus autant dans le champ des sites et blogs Inter­net ? Est-ce qu’il y aurait un désir de par­ler de ciné­ma plutôt que d’écrire sur le ciné­ma dans cette généra­tion émer­gente ?

S. A. : J’invite en majorité celles et ceux qui regar­dent le ciné­ma et le fab­riquent ; les cri­tiques de ciné­ma, les uni­ver­si­taires, auteurs et autri­ces de livres. Il est vrai qu’il y a aus­si des vidéos où je sol­licite cer­tains youtubeurs avec lesquels je con­sid­ère qu’on peut avoir une con­ver­sa­tion stim­u­lante. De manière générale, je n’ai toute­fois pas l’impression qu’il y a beau­coup de pen­sée sur le ciné­ma qui s’exprime de YouTube. J’ai con­science que le con­stat que je pose est vio­lent, mais c’est ain­si. On trou­ve sur YouTube plusieurs ten­dances et for­mats, comme le « face­cam », dont un ami, Saad Chakali, me dis­ait que les voix qui en provi­en­nent ne sem­blent pas être sor­ties de leur cham­bre. C’est comme si elles restaient étanch­es au monde, qu’elles n’avaient pas ouvert la fenêtre. Il existe aus­si des émis­sions en direct où plusieurs inter­venants sont invités pour par­ler non pas for­cé­ment de films, mais de sujets plus vastes autour du ciné­ma. Et il y a enfin un autre aspect de YouTube que j’ai décou­vert et que j’ai beau­coup de mal à com­pren­dre : le principe du « trail­er reac­tion », où quelqu’un se filme en train de décou­vrir une bande-annonce. Au fond, je me demande s’il n’y a pas une envie pour ces per­son­nes de faire de la télévi­sion, mais sur YouTube.

J. M. : Sans relancer le vieux débat sur la subjectivité/objectivité, il me sem­ble que la cri­tique relève au fond d’une ren­con­tre entre un regard et une matière. Par essence, un texte est nour­ri par ma sub­jec­tiv­ité, par mon regard, mon édu­ca­tion, ce que j’aime, etc. Mais je ne con­sid­ère pas pour autant que cette sub­jec­tiv­ité, qu’il est impos­si­ble de retranch­er et qui se man­i­feste à chaque ligne ou presque, con­stitue l’objet du texte. Ma sub­jec­tiv­ité se fond dans l’économie d’un film dont je rends compte, dans le dia­logue que j’initie avec cette œuvre. Elle est le moteur du texte, mais pas sa final­ité. Or j’ai l’impression que les ter­mes de cette opéra­tion sont dif­fi­cile­ment ten­ables sur YouTube, ou plutôt entrent en con­tra­dic­tion avec la manière dont le médi­um s’est cristallisé, avec la général­i­sa­tion du face caméra. Ce que tu décris avec le trail­er reac­tion : la bande-annonce est moins l’objet de la vidéo que la réac­tion du youtubeur.

S. A. : Je ne pense pas pour autant qu’il s’agisse de l’expression d’une sub­jec­tiv­ité. Ceux qui tra­vail­lent sur YouTube te diront qu’ils pré­par­ent leurs émis­sions ou qu’ils écrivent un texte en amont, mais ce n’est pas tout à fait la même chose que d’exprimer un regard. La sub­jec­tiv­ité dont tu par­les n’existe pas vrai­ment sur YouTube, on assiste plus au jeu d’un acteur ou à l’énonciation d’un sim­ple avis. Pour trou­ver des choses plus sub­stantielles, il faut regarder du côté des chaînes qui priv­ilégient une approche par le mon­tage. Par exem­ple, ce que fait Cin­files. Con­vo­quer des images, les faire cohab­iter, dia­loguer, voilà ce qui con­stitue à mes yeux un exer­ci­ce cri­tique.

J. M. : Il y a quand même une idée com­mune : pour faire de la cri­tique, il faut à un moment s’effacer en par­tie, or avec le face­cam, on ne peut pas, le vis­age est tou­jours là.

S. A. : Oui, le vis­age est tou­jours là. Et le film, où est-il, dans tout cela ? S’il n’y a pas de film, on n’existe pas. C’est peut-être ce que je reprocherais prin­ci­pale­ment à beau­coup de mes con­frères et con­sœurs sur YouTube, le film finit au fond par être évincé. Cer­tains youtubeurs évo­quent davan­tage des aspects tech­niques, ils ont du mal à croire que pour qu’il y ait cri­tique, il faut exprimer une sub­jec­tiv­ité, qu’il doit y avoir une impli­ca­tion du corps et de l’esprit. Au fond, ils mon­trent quelque part la par­tie émergée de l’iceberg, mais ils ne s’intéressent pas à celle qui demeure cachée. Et la cri­tique de ciné­ma, c’est juste­ment l’expression de la par­tie immergée. Ils mon­trent ce que nous avons déjà vu dans le film, à savoir que la lumière est chi­adée, que les acteurs sont bons ; ils retra­cent sa genèse, sa con­cep­tion, mais ne par­lent pas de séquences bien pré­cis­es. Au moment de la sor­tie de Dune, très peu de youtubeurs se sont demandé com­ment Dune s’in­scrivait dans la fil­mo­gra­phie de Vil­leneuve. Pourquoi Vil­leneuve fait-il Dune ? Est-ce qu’il a une rai­son ? Est-ce qu’on trou­ve trace d’une con­ti­nu­ité par rap­port à ses précé­dents films ? À mon avis, oui ! Il faut chercher, com­pren­dre, trou­ver. Là, cela relève de l’exercice cri­tique. Cer­tains youtubeurs restent plutôt à la sur­face : leurs pro­pos sont ennuyeux car ils sont redon­dants et con­ti­en­nent peu d’idées.

M. T. : Ce que l’on retrou­ve beau­coup sur YouTube, c’est tout l’imaginaire des couliss­es des films ou des séries. D’où le nom­bre impor­tant de vidéos « mak­ing of» dans lesquelles sont révélées les anec­dotes du tour­nage.

S. A. : Leur parole repose beau­coup sur les bonus DVD ou les com­men­taires audio, ce qui per­son­nelle­ment me sem­ble peu intéres­sant. J’aime l’idée qu’un youtubeur ou une youtubeuse me dise ce que je ne trou­verai pas ailleurs, ce qui vient de lui ou d’elle. C’est hélas trop rare, mais cela existe tout de même. Un autre point me sem­ble impor­tant à évo­quer : la notion de temps, qui me sem­ble fon­da­men­tale chez nous, les cri­tiques de ciné­ma. Les per­son­nes qui arrivent à écrire sur un film deux heures après l’avoir vu, c’est très fort. Cela existe et cela m’impressionne. J’ai per­son­nelle­ment tou­jours eu du mal à le faire, notam­ment lorsque je me retrou­vais à cou­vrir l’actualité d’un fes­ti­val. C’est un exer­ci­ce qui me sem­ble par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile. Sur YouTube, pour­tant, les choses vont très vite.

Prenez par exem­ple la série House of the Drag­on. Le pre­mier épisode est passé à deux heures ou trois heures du matin. Quelques heures plus tard, on trou­vait déjà des avis, ou alors des vidéos éti­quetées comme « cri­tique ». Au début, je me demandais com­ment fai­saient cer­tains youtubeurs pour par­ler d’une série qui vient à peine de com­mencer. Je m’aperçois finale­ment qu’ils posent sim­ple­ment des hypothès­es sur ce qui va se pass­er, com­ment vont évoluer les per­son­nages, etc. Très sou­vent, ce que l’on entend c’est « j’aime » ou « je n’aime pas », « j’aurais voulu voir ça »… Par ailleurs, le « YouTube game » est un espace assez réac­tion­naire, voire même par­fois franche­ment fas­cisant. Ils sont assez out­rés de voir qu’il y a un ou des noirs dans House of the Drag­on, ce qu’ils trou­vent inco­hérent. Je leur réponds : « Ah oui, parce que les drag­ons, pour vous, c’est réal­iste ? »

J. M. : Pour nuancer néan­moins la dis­cus­sion que nous avons, je n’ai pas l’impression que le prob­lème con­cerne unique­ment YouTube : on par­le peu de forme de manière générale dans la cri­tique.

S. A. : Je lis la presse ciné­ma, mais c’est vrai que je suis moins atten­tif à ce qui s’écrit sur les séries. Ce que tu dis est vrai, je ne peux pas le nier. D’ailleurs j’avais écrit une let­tre, pub­liée en 2011 sur Zin­zolin, dans laque­lle je dis­ais me sen­tir com­plète­ment isolé quand je lisais des cri­tiques bril­lam­ment écrites, mais qui à mon avis ne per­me­t­taient pas de dia­loguer avec les œuvres. Par rap­port à YouTube, c’est vrai­ment cette ques­tion de la forme qui m’intéresse de plus en plus et c’est pour cela, lorsque j’invite un écrivain ou une écrivaine de ciné­ma, que je pose tou­jours la ques­tion de l’architecture du livre, de sa struc­ture.

J. M. : Quelles revues lis-tu aujourd’hui ?

S. A. : Cela va du quo­ti­di­en comme Libéra­tion ou Le Monde à des jour­naux dont je suis plus éloigné idéologique­ment ou poli­tique­ment, mais qui m’intéressent, comme Le Figaro. À la radio, j’écoute quelques émis­sions comme Plan large d’Antoine Guil­lot, puis beau­coup de pod­casts. Sur le web, si on écoute Microciné, on sait que j’aime beau­coup Critikat, que je suis depuis très longtemps. Je lis aus­si Écran Large pour être en con­tra­dic­tion avec eux – j’aime bien l’idée d’être énervé en lisant un arti­cle. Il y a aus­si Téléra­ma, Les Inrock­upt­ibles, que je con­tin­ue encore à lire, même si je suis par­fois peiné par leur évo­lu­tion. Les Cahiers du ciné­ma, évidem­ment, Posi­tif, et puis d’autres revues comme Apach­es, Tsouna­mi, La Sep­tième Obses­sion, So Film,Transfuge, etc.

J. M. : Ce que tu décris con­cer­nant YouTube, ce com­men­taire saupoudré d’hypothèses et de juge­ments qui relèvent ici et là d’un regard cri­tique, ne con­stitue-t-il pas au fond le pro­longe­ment des forums des années 2000 ? On y retrou­ve le goût des « théories », le bavardage entre des fig­ures famil­ières, etc.

S. A. : En par­tie. Sur YouTube, on se pose rarement des ques­tions sur la forme, sur l’intention d’un film ou d’une série, on par­le beau­coup plus du fond, du « mes­sage ». C’est quoi au juste, le mes­sage ? Pour moi, cer­tains ne voient pas le film, ils restent sur des élé­ments de scé­nario envis­agés au sein d’hypothèses sur la suite de la série. La plu­part des youtubeurs sont aus­si des geeks (je le suis moi-même encore un peu), ils jouent beau­coup aux jeux vidéo et lisent des romans de fan­ta­sy. Quand ils évo­quent House of the Drag­on ou Les Anneaux de Pou­voir, la forme même des objets les intéressent peu. J’ai com­mencé à faire de la cri­tique à la fin des années 1990, donc je ne me retrou­ve pas tou­jours dans le monde de YouTube. Il m’ar­rive d’être invité dans une émis­sion live d’un youtubeur nom­mé Méga­max « Touche pas à mon ciné » (on retrou­ve dans le titre de l’émission l’horizon de la télévi­sion). Par­fois, le cadre de la joute ver­bale m’a­muse, tan­dis qu’à d’autres moments, il me laisse plus dubi­tatif. Une fois, on m’a demandé de réa­gir à une réac­tion con­cer­nant la bande-annonce d’un film. Mais qu’est-ce que vous voulez que je dise là-dessus ?

M. T. : Il faut tout de même not­er une dif­férence entre le YouTube français et le YouTube anglo­phone. Il m’est arrivé de tomber sur des vidéos de youtubeurs, notam­ment améri­cains, qui pro­po­saient des sortes d’essais de trois heures, en mon­tage d’images, sans leur vis­age avec une sim­ple voix off (des vidéos sur Nico­las Cage, Le Roi lion ou encore Doc­tor Who par exem­ple). Ce sont des propo­si­tions dif­férentes des youtubeurs français tel que Karim Deb­bache, dont les vidéos reposent large­ment sur un humour référencé, adressé à une com­mu­nauté qui en con­naît les codes.

S. A. : Tu as rai­son en ce qui con­cerne le YouTube anglo­phone, même si je le con­nais mal, ne par­lant pas très bien anglais.

M. T. : Il me sem­ble que tu as réal­isé deux films et que tu en pré­pares un troisième. Je me demandais com­ment ce tra­vail nour­ris­sait ton exer­ci­ce cri­tique, et à l’inverse com­ment ton tra­vail cri­tique t’avait peut-être amené sur d’autres pistes de réal­i­sa­tion ?

S. A. : Pour la réal­i­sa­tion c’est très sim­ple, au bout de vingt-trois ans de pra­tique jour­nal­is­tique et cri­tique, je voulais pass­er à l’acte, être der­rière une caméra. J’ai fait un pre­mier film qui est davan­tage un reportage de luxe qu’un doc­u­men­taire, puis un sec­ond. J’ai ensuite essayé de tra­vailler sur un troisième, sans suc­cès. C’est à ce moment que j’ai décou­vert YouTube. Les dix-sept, dix-huit mois que j’ai fait sur YouTube avec Microciné m’ont beau­coup apporté. Quand je ren­con­tre des gens comme Jacques Aumont ou comme vous chez Critikat, il y a une pen­sée qui se con­stru­it. Cela m’a stim­ulé pour me lancer dans un troisième film. C’est impor­tant : il faut lire, échang­er, voir des choses pour con­tin­uer à avancer.



 

Notes

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↑1 Les émis­sions sont disponibles ici en for­mat audio.