Le Fes­ti­val Entre­vues de Belfort fêtait donc ses 30 ans début décem­bre, sous une bru­ine des plus accueil­lantes car capa­ble de pénétr­er dans le K‑Way le mieux fer­mé du monde. L’âge de rai­son ? Pas sûr tant la man­i­fes­ta­tion affichait une réelle fougue, se révélant d’une généreuse mod­estie et d’une dis­crète ampleur. Les fes­tiv­ités de cet anniver­saire se sont ain­si déroulées sous deux ver­sants, avec tout d’abord cette belle idée d’un cadavre exquis. Idée chère aux sur­réal­istes reprise ici à par­tir du dernier pho­togramme d’un film envoyé à un cinéaste ayant un lien avec le fes­ti­val et qui devait, sans trop y réfléchir, pro­pos­er un nou­veau film à par­tir de cette image finale. D’où une pro­gram­ma­tion éclec­tiques de 30 films dont le point de départ fut tout naturelle­ment L’Âge d’or de Luis Buñuel choisi par André S. Labarthe qui con­sid­ère l’œuvre comme un “immense et éblouis­sant cadavre exquis ciné­matographique (…) Tout est là, en effet : le rêve, l’écri­t­ure automa­tique, le col­lage et, par dessus-tout, le hasard”. Hasard qui effec­tive­ment dicte la ligne de cette riche pro­gram­ma­tion artic­u­lant des œuvres aus­si divers­es que L’An­née dernière à Marien­bad d’Alain Resnais (choisi par F.J. Ossang) et L’In­con­nu du lac d’Alain Guiraudie (choisi par Abder­rah­mane Sis­sako), Toutes les nuits d’Eugène Green (choisi par Clé­ment Cog­i­tore) et La Neu­vième Porte de Roman Polan­s­ki (choisi par Alex Ross Per­ry). Out­re le plaisir évi­dent de décou­vrir (ou revoir) Gertrud de Drey­er en 35mm ou La Cible par­faite de Jacques Tourneur en 16mm, ces dia­logues pour le moins inat­ten­dus mais néan­moins féconds avaient l’élé­gance de s’ou­vrir à une cer­taine his­toire du ciné­ma stim­u­lante (comme ces oiseaux de News From Home de Chan­tal Aker­man se retrou­vant étrange­ment dans le film homonyme d’Hitch­cock) et de ne se pas can­ton­ner à une red­ite des grands prix remis au fil des édi­tions.


Les 30 ans du Fes­ti­val ont don­né égale­ment lieu à une série d’a­vant-pre­mières con­sacrée à l’ac­tu­al­ité des cinéastes passés par Entre­vues. Out­re Gaz de France de Benoit Forgeard ou Le Tré­sor de Cor­neliu Porum­boui décou­verts à Cannes cette année, il faut redire, après sa présen­ta­tion au dernier Fes­ti­val de Locarno, la joie que pro­cure L’A­cadémie des mus­es de José Luis Guerín, qui sor­ti­ra en salles le 06 avril prochain. Le cinéaste cata­lan y pro­pose le négatif d’un de ses films précé­dents, Dans la ville de Sylvia, où cette fois-ci, la parole débor­de de son cadre intro­duc­tif : un cours de lit­téra­ture anci­enne ani­mé par un pro­fesseur de philolo­gie à Barcelone devient une académie dont le but serait de régénér­er le monde par la poésie. S’agençant comme une expéri­ence péd­a­gogique, le film ne cesse de muter pour s’ou­vrir à la mise en pra­tique de ses pré­ceptes comme pour tester la solid­ité au quo­ti­di­en des dis­cours pro­duits par le pro­fesseur et ses élèves (majori­taire­ment féminins). Autour de ces sit­u­a­tions réjouis­santes et de ces con­fronta­tions ver­bales (savoir et séduc­tion se mélan­gent), s’ar­ri­ment des digres­sions éton­nantes comme ce périple à la ren­con­tre de berg­ers en Sar­daigne ou ce remake (involon­taire ?) de Voy­age en Ital­ie de Rosselli­ni qui aboutie à une refor­mu­la­tion du mythe d’Or­phée. La mise en scène de Guerín, rivée aux vis­ages de ces mus­es, trou­ve dans le reflet des vit­res qui les enca­drent une idée de ciné­ma ren­ver­sante : celle d’une représen­ta­tion men­tale du monde par le pas­sage inces­sant des voitures et des pié­tons, tra­ver­sant lit­térale­ment la tête de ces femmes.

Était aus­si présen­té dans cette sec­tion “30 ans après” le nou­veau court métrage du cinéaste québé­cois Denis Côté. Pas un bruit ne cir­cule dans Que nous nous assoupis­sions, l’hiv­er enrobe le silence de l’e­space où se promène la caméra – est-ce une vue sub­jec­tive ? Sans doute. Le regard d’un dernier sur­vivant per­du dans une immen­sité blanche, dans des bois ou des ruelles, vis­i­tant même en plein jour une mai­son où dor­ment d’un som­meil pro­fond ses habi­tants. Aucune réso­lu­tion, aucune ligne nar­ra­tive, si ce n’est celle de la recherche et de la pure décou­verte dans ces 15 min­utes trou­blantes par leur con­ci­sion poé­tique qui ne sont pas sans évo­quer Two Years at Sea, le doc­u­men­taire rêvé de Ben Rivers dans leur démarche eth­nologique proche de l’ex­péri­men­tal. Que reste-il du monde si nous nous endor­mons ? Un film fan­tas­tique ? Peut-être, tant il sem­ble que ce qui se déroule sous nos yeux résulte d’un évène­ment dont l’on se saura rien, à l’in­star du meurtre de Curl­ing, un des précé­dents longs métrages de Denis Côté, dont le réc­it était tout aus­si morcelé par la neige qui entra­vait le par­cours de ces per­son­nages. Se pour­suit dans ce court métrage une œuvre pré­cieuse qui se joue des for­mats et des durées et qui, sous son ver­nis ouaté, dis­tille un cer­tain malaise du monde. Autant dire que nous avons hâte de décou­vrir Boris sans Béa­trice, en com­péti­tion au prochain Fes­ti­val de Berlin.

Après Kiyoshi Kuro­sawa et Satoshi Kon l’édi­tion précé­dente, la sec­tion “Un cer­tain genre” était con­sacrée cette année à un autre cinéaste asi­a­tique : le Coréen Bong Joon-ho (hélas absent) pour une rétro­spec­tive inté­grale de son œuvre, dont les som­mets que sont The Host et Moth­er méri­taient tous les hon­neurs. Belle idée donc qui, mal­gré le nom­bre restreint de longs métrages du réal­isa­teur (seule­ment 5), a per­mis de décou­vrir ses courts métrages parsemés dans sa car­rière. Fin des années 1980, Bong Joon-ho sort diplômé en soci­olo­gie de l’u­ni­ver­sité Yon­sei. Il s’in­scrit en 1993 pour un pro­gramme de deux ans à la KAFA (Kore­an Acad­e­my of Film Arts). Aupar­a­vant, il avait déjà réal­isé White Man, un court métrage tourné en 16mm avec l’aide de ses amis avec lesquels il avait fondé le ciné-club The Yel­low Door. Ce pre­mier film narre l’his­toire d’un busi­ness­man coréen de la classe moyenne qui décou­vre un jour un doigt coupé sur un park­ing. Doigt qui va finir par l’ob­séder totale­ment, telle la tête que décou­vre Emmanuel Salinger dans La Sen­tinelle d’Ar­naud Desplechin. Ici, l’hor­reur de la décou­verte agit à la fois comme un refoulé de la vio­lence de la société coréenne et, pour corol­laire, la néga­tion de ses valeurs morales. Par un mon­tage extrême­ment ten­du, sans une ligne de dia­logue et avec seule­ment quelques riffs de gui­tare, White Man va suiv­re les déam­bu­la­tions absur­des de cet homme dans la ville, en se jouant pro­gres­sive­ment des per­spec­tives ver­ti­cales offertes par les escaliers qui jonchent son par­cours. Déam­bu­la­tion entre rêve et réal­ité, tel est le pro­gramme sim­ple de The Mem­o­ries in My Frame (deux­ième court métrage de Bong Joon-ho datant de 1994 mais pre­mier de ses deux travaux réal­isés à la KAFA) qui, en qua­tre plans-séquences d’une beauté désar­mante, per­met au cinéaste coréen d’ex­péri­menter une cer­taine poé­tique du mon­tage et d’a­gencer dans ses cadres dif­férentes dimen­sions men­tales. S’y déploie le rêve d’un enfant qui pense à son chien – sans doute – dis­paru. En un peu moins de 5 min­utes, The Mem­o­ries in My Frame sidère par sa capac­ité à évo­quer en quelques détails visuels et sonores (le tic-tac d’une hor­loge, une pho­to encadrée d’un chien) la psy­ché de l’en­fance.


Bong Joon-ho revien­dra à sa veine plus satyrique avec Inco­her­ence, tou­jours réal­isé dans le cadre de ses études à la KAFA. Plein d’ironie, un car­ton intro­duc­tif prévient que le film n’est “en aucun cas une prise de posi­tion poli­tique”. Divisé en 3 épisodes de 10 min­utes cha­cun, Inco­her­ence décrit dans sa pre­mière par­tie la panique d’un pro­fesseur de philoso­phie qui réalise oublié une revue éro­tique sur son bureau alors qu’il vient d’y envoy­er une élève de son cours récupér­er des pho­to­copies oubliées. Ce qui donne lieu à un mon­tage par­al­lèle par­ti­c­ulière­ment bien mené – ralen­tis au pas­sage – entre le pro­fesseur qui remonte à toute vitesse les escaliers et la jeune fille qui arrive au bureau. Le deux­ième épisode suit som­maire­ment la pour­suite entre un joggeur et un jeune homme entre les allées d’un parc, pour­suite débutée sur un quipro­quo causé par un anonyme. Le troisième et dernier épisode suit la nuit d’ivresse d’un homme et ses péripéties plus glauques les unes que les autres (il est con­damné à aller défé­quer dans une cave). Ces trois sketch­es trou­vent leur rai­son d’être dans l’épi­logue du film où les mêmes trois pro­tag­o­nistes par­ticipent à un débat télévisé sur le déclin des valeurs de la société coréenne du haut de leur fonc­tion social : le pre­mier est donc un pro­fesseur de philoso­phie, le deux­ième un pro­cureur et le troisième le rédac­teur en chef d’un jour­nal. Inco­hérence donc, entre les actes et la parole. Mais ce qu’il reste de plus touchant dans ce court métrage un brin ampoulé, c’est le dernier plan du film qui sug­gère que les trois courts métrages ne sont que les rêves d’un jeune garçon qui s’est endor­mi devant sa télévi­sion en écoutant ce débat sopori­fique dic­tant les lois d’in­stances autori­taires au cynisme repous­sant. Bong Joon-ho réalis­era ensuite en 2000 son pre­mier long métrage, Bark­ing Dogs Nev­er Bite, avant de con­naître le suc­cès en 2003 avec Mem­o­ries of Mur­der. Il revien­dra la même année au court métrage avec Sink and Rise qui anticipe grande­ment The Host puisque se déroulant inté­grale­ment sur les rives du fleuve Han, sous le pont Sungsan, à l’en­droit même où sur­gi­ra le mon­stre amphi­bi­en géant dans son film de 2006. Ici, c’est un œuf géant qui appa­raî­tra in fine pour met­tre d’ac­cord une fille, son père et un com­merçant sur un pari absurde. Tourné en un seul plan-séquence de 7 min­utes, Sink and Rise creuse égale­ment la veine poli­tique du ciné­ma du coréen en l’a­menant sur le ter­rain du fan­tas­tique (via notam­ment la ques­tion de l’é­colo­gie). S’y déploie aus­si sa capac­ité à créer des per­son­nages engoncés bête­ment dans leurs cer­ti­tudes face à l’in­no­cence des enfants aux­quels le film rap­pelle, dans un de ses dia­logues, “qu’il faut tou­jours dire la vérité”. La vérité, voilà ce que recherche le spec­ta­teur devant Influen­za réal­isé en 2004 suite à une com­mande du Jeon­ju Dig­i­tal Project. Entière­ment filmé avec les caméras de sur­veil­lance de la ville de Séoul, le film suit, dans une démarche a pri­ori doc­u­men­taire, les péripéties d’un chômeur qui va du sim­ple vol en venir au meurtre le plus abject. Chapitré au fil des années qui passe, Influen­za inter­pelle tout d’abord par la nature trou­blant des images qu’il met en scène. S’ag­it-il d’im­ages réelle­ment repêchées par le réal­isa­teur ? Sans doute que non, tant celui-ci s’ingénie à vari­er les procédés styl­is­tiques (split-screens, plan-séquence, grand angle) au cours des dif­férentes saynètes. Il offre, en toile de fond, un por­trait par­ti­c­ulière­ment vio­lent de Séoul, où l’hor­reur se déroule tou­jours en arrière-plan, sous nos yeux fatigués par la qual­ité volon­taire­ment appau­vrie de ces images. Évi­tant la com­plai­sance par sa démarche d’une froideur métallique, Bong Joon-Ho con­clut son court métrage par une scène d’une drô­lerie macabre (le chômeur finis­sant par abat­tre à la hache un homme qu’il vient de détrouss­er alors que la foule se presse autour du mas­sacre) qui rejoue, sur un ver­sant d’un réal­isme trou­blant, les échanges mus­clés typ­iques de ses œuvres précé­dentes (Mem­o­ries of Mur­der) ou à venir (Moth­er).



Quid de la com­péti­tion[1] du fes­ti­val ? Douze longs et douze courts métrages (pre­mier, deux­ième ou troisième film unique­ment) con­cour­raient pour les divers prix remis chaque année.

Sans doute faut-il com­mencer par exprimer notre décep­tion quant au récip­i­endaire du Grand Prix. En effet, Ben Zak­en, pre­mier long métrage de l’Israélienne Efrat Corem se révélait être le seul film de la com­péti­tion cher­chant vis­i­ble­ment à étouf­fer autant ses per­son­nages que ses spec­ta­teurs, en les faisant tous se pli­er arbi­traire­ment sous le poids d’une cul­pa­bil­ité franche­ment irri­tante. Située en périphérie de la cité bal­néaire d’Ashkelon, le foy­er de la famille Ben Zak­en peine à men­er la vie à laque­lle il aspire. Partagé entre les dif­férents mem­bres de la famille (la grand-mère, les deux fils et la petite fille) – tous au bout du rouleau, le réc­it alterne pénible­ment scènes de déchire­ments au sein de la famille, avec l’ir­rup­tion d’une vio­lence com­plaisante (notam­ment entre la grand-mère et la petite Ruhi) et les erre­ments dépres­sifs du père acca­blé d’une irré­press­ible envie de dormir. Ce qui gène le plus au fond, c’est moins la mise en scène d’E­frat Corem qui sait par moment ménag­er des espaces d’af­fects pour ses pro­tag­o­nistes – cer­taines scènes avec la jeune fille sont d’une belle frontal­ité intro­spec­tive, de même que cer­taines dis­cus­sions avec son père en bord de mer – que le mécan­isme de son scé­nario qui donne l’im­pres­sion de devoir éprou­ver con­stam­ment ses per­son­nages pour a pri­ori mieux les com­plex­i­fi­er, le tout au prof­it d’une prob­a­ble et sem­piter­nelle métaphore du dys­fonc­tion­nement de la société israéli­enne. S’abî­mant vaine­ment dans des soupçons de pédophilie d’un voisin et dans une loi du tal­ion quelque peu rebu­tante, Ben Zak­en se clôt, hélas, comme il a com­mencé, sans espoir pour quiconque. Per­son­nages comme spec­ta­teurs.

Le choix du jury s’est révélé plus judi­cieux con­cer­nant le Prix d’aide à la dis­tri­b­u­tion remis à Bien­v­enue à Mada­gas­car de Franssou Prenant, récip­i­endaire égale­ment du Prix Eurocks One + One, pour “son esprit musi­cal remar­quable, nova­teur et libre”. Il est effec­tive­ment indé­ni­able que la poly­phonie du film, au cœur même de la démarche de la cinéaste, lui con­fère une puis­sance d’at­trac­tion extrême­ment forte, comme un aimant invis­i­ble qu’il serait dif­fi­cile de s’ab­straire. La voix de Franssou Prenant est bien­tôt relayée par d’autres, indis­tinctes, sur des images tournées en Super‑8 d’Al­ger, ville qui se révèle être le cen­tre de grav­ité du film, moins son arrière-plan que son cœur secret et vibrant. Plus proche de l’es­sai ciné­matographique (le fan­tôme de Chris Mark­er sur­git de temps en temps) que du sim­ple doc­u­men­taire d’ob­ser­va­tion, Bien­v­enue à Mada­gas­car s’a­gence comme le recueil de la parole d’une ville, remet­tant con­stam­ment sur le tapis son dis­posi­tif fondé sur un mon­tage priv­ilé­giant les plans fix­es et courts, tout en ne cédant pas aux sirènes du dis­posi­tif arty. Ici, les voix et les images se con­fondent en un flux inin­ter­rompu de dis­cus­sions, de mis­es en per­spec­tive, de (re)découvertes d’une ville dont l’his­toire récente se mélange inlass­able­ment avec son héritage. Il est assez rare d’en­ten­dre ain­si la voix d’un peu­ple, qui n’est pas réduite aux dis­cours des experts et qui se laisse embar­quer par­fois dans son pro­pre délire – pro­gres­siste par­fois, franche­ment réac­tion­naire aus­si par moments sur les mœurs ou le rel­a­tivisme de la démoc­ra­tie. Franssou Prenant ne trace pas une voie, elle cherche à saisir les mul­ti­ples ram­i­fi­ca­tions qui fondent une cité, quitte à en raviv­er les douleurs, sous le prisme, tou­jours, de l’in­tel­li­gence et de la présence.

Nous revien­drons plus longue­ment lors de sa sor­tie, le 24 févri­er prochain, sur Dans ma tête un rond-point, sur lequel nous avions déjà écrit lors de sa présen­ta­tion au FID­Mar­seille. Il y avait gag­né le Grand Prix de la Com­péti­tion Française, il repart cette fois-ci légiti­ment de Belfort avec le Prix Cami­ra (presse) et le Prix du pub­lic – dou­ble tick­et gag­nant suff­isam­ment rare pour être remar­quer. Se déroulant aus­si à Alger, le pre­mier long métrage d’Has­sen Fer­hani est un objet ciné­matographique d’une puis­sance rare, d’une générosité bien­veil­lante pour ses hommes con­cen­trés dans un abat­toir qui vont racon­ter leur quo­ti­di­en et leurs aspi­ra­tions. Le monde sem­ble être plié dans ce lieu et Fer­hani va le déploy­er, non sans humour et lucid­ité.

C’est aus­si un pre­mier long métrage qui a retenu notre atten­tion, celui d’un jeune cinéaste japon­ais, Takuya Mis­awa, qui réalise ici son tout pre­mier film (aucun court métrage aupar­a­vant) tourné en seule­ment 6 jours – on a peine à le croire. Mis­awa avait notam­ment tra­vail­lé sur Au revoir l’été de Kôji Fuka­da, film auquel le sien ren­voie fon­cière­ment mais sur un mode dif­férent, plus ter­rien. Le réc­it fait s’en­tre­crois­er les occu­pants d’une auberge de jeunesse dans une sta­tion bal­néaire à la fin du mois d’août, lieu où Yasu­jiro Ozu écriv­it Voy­age à Tokyo et Print­emps tardif. Si l’om­bre du maître plane légère­ment sur le film, elle n’écrase pas non plus la mise en scène de Mis­awa qui trou­ve sa pro­pre maîtrise dans des cadres très com­posés pour les scènes d’in­térieurs (le découpage est à cet égard dis­crète­ment vir­tu­ose) et une forme plus relâchée pour les séquences d’ex­térieurs, notam­ment le mariage final sur la plage qui tend vers un cer­tain bur­lesque des sit­u­a­tions. Mais c’est surtout la direc­tions d’ac­teurs qui impres­sionne, tant le film mul­ti­plie les per­son­nages tout en réus­sis­sant à les faire exis­ter pleine­ment, der­rière les con­ven­tions japon­ais­es. De bad­i­nages en flirts élé­gants, Chi­gasa­ki Sto­ry restera d’une légèreté revig­o­rante, à l’im­age de Tomo­haru, jeune saison­nier dévoué à l’auberge de jeunesse qui, dans une scène d’un éro­tisme trou­blant, va se réfugi­er dans les draps du lit de la jeune femme con­voitée, pour mieux en sen­tir l’odeur per­sis­tante.

La propo­si­tion la plus forte de la com­péti­tion restera sans doute John From, deux­ième long métrage du Por­tu­gais João Nico­lau, cinq ans après L’Épée et la rose. Hélas ignoré par le jury, ce film avait pour­tant tout pour séduire les plus réfrac­taires au renou­veau du jeune ciné­ma por­tu­gais incar­né ces dernières années par Miguel Gomes ou João Pedro Rodrigues, tant la nou­velle œuvre de Nico­lau s’en détache pour explor­er d’autres ter­rains fic­tion­nels et expéri­men­ta­tions formelles. Reprenant sur un ton badin les codes du teen-movie améri­cain, John From racon­te le morne été d’une ado­les­cente por­tu­gaise qui n’aime qu’à bronz­er sur son bal­con. Entre deux escapades noc­turnes, Rita tombe sur une expo­si­tion pho­tographique sur les papous et en ressort boulever­sée, presque pos­sédée par ce nou­veau monde qui s’ou­vre à elle. Ce monde, c’est évidem­ment celui de l’âge adulte et notam­ment celui nais­sant de l’amour, incar­né ici par le cura­teur de l’ex­po­si­tion, son voisin, un loin­tain cousin lis­boète d’Adam San­dler. Badi­geon­né d’un humour sur­réal­iste, John From ose le grand écart entre ses saynètes étirés du quo­ti­di­en et les irrup­tions du désir de la jeune fille qui se man­i­feste par un nou­veau rap­port au monde, proche de la transe fan­tas­ma­tique. La puis­sance mag­né­tique de l’ac­trice Julia Pal­ha imprime sur l’écran un éro­tisme suave qui entraîne le film dans un tour­bil­lon de sen­sa­tions exo­tiques (John From lorgnant autant vers l’Amérique que vers l’Océanie) et dérè­gle sa géo­gra­phie urbaine en la déter­ri­to­ri­al­isant sur les affects men­tales d’une jeune fille en fleur. D’un découpage d’une pré­ci­sion échevelé (aidé en cela au mon­tage par le cinéaste Alessan­dro Comodin, réal­isa­teur de L’Été de Gia­co­mo) et d’un rythme à la fois lan­guis­sant et énergique (Nico­lau sait filmer l’en­nui), John From restera sans doute un des plus beaux films de l’an­née, pré­cieux car aven­tureux. Sa sor­tie en salles est prévue le 27 avril prochain.

C’est un autre film por­tu­gais, Anto­nia Lin­do Anto­nio, qui a rem­porté le Grand Prix du court métrage cette année, ain­si que le Prix du pub­lic du court métrage. Pro­duit par le G.R.E.C., le film d’Ana Maria Gomes esquisse, en son absence, le por­trait de son oncle dis­paru au Brésil depuis 50 ans. C’est en suiv­ant sa mère (la grand-mère de la réal­isatrice) que Anto­nio Lino Anto­nio touche au cœur en pré­tex­tant élu­cider la dis­pari­tion du fils prodigue. Car le film ne sem­ble exis­ter que pour offrir à la vieille femme, dans un geste pure­ment ciné­matographique, un ter­rain fic­tion­nel où elle pour­ra à loisir délir­er sur les raisons qui ont poussé Anto­nio à ne jamais revenir au Por­tu­gal. Ter­rain fic­tion­nel qui se con­stru­it, entre autres, par le recueil d’une parole frag­ile mais d’une drô­lerie cru­elle, tra­ver­sée par les sou­venirs du passé et la con­fronta­tion au réel. Car le court métrage d’Ana Maria Gomes tire aus­si sa force de sa capac­ité, sans y touch­er, à décrire sub­tile­ment une cam­pagne rurale où les collines rocheuses embrumées trahissent le paysage men­tal de l’é­plorée. “Par­ler avec lui ou avec une pierre, c’est exacte­ment pareil !”, phrase qui dit tout du rap­port du film aux élé­ments et à la nature, seul rem­part con­tre la vio­lence de l’ab­sence.

La Fin d’Homère, pre­mier film du cinéaste suisse Zahra Var­gas, ten­tait aus­si de racon­ter la dis­pari­tion d’un homme par l’en­trem­ise de témoignages divers. Durant une par­tie de chas­se, Homère a abat­tu par erreur un gypaète bar­bu, rapace pro­tégé. La vin­dicte pop­u­laire est ter­ri­ble et le chas­seur, per­sé­cuté, finit par en mourir… Et son sou­venir revien­dra donc par la parole de ce qui l’ont con­nu. Hélas, con­traire­ment au court métrage d’Ana Maria Gomes, celui de Var­gas se sclérose rapi­de­ment, comme empêché par son sérieux (ou peut-être est-on rétif à l’hu­mour suisse ?) et con­damné à ne pro­duire qu’un triste état des lieux post-mortem. Il reste que le dernier plan du film, dans un funic­u­laire, accède tar­di­ve­ment enfin au trou­ble recher­ché.


Quelques mots sur le beau F430 de Yas­sine Qnia, court métrage français pro­duit par Les Films du Wor­so. Belle démon­stra­tion de force tran­quille du cinéaste qui tout en faisant d’Aubervil­liers un ter­rain fic­tion­nel pen­chant vers l’Amérique, réus­sit à soign­er un mon­tage dis­cret faisant la part belle aux couleurs et aux vitesses. Nous ren­voyons vers le long entre­tien qu’il nous a accordé avant la présen­ta­tion du film à Belfort où il revient sur sa démarche et sa posi­tion de cinéaste. Hélas, le son de cloche était quelque peu dif­férent pour La Révo­lu­tion n’est pas un dîn­er de gala de Youri Tchao-Debats qui, en faisant le réc­it d’une auto-stoppeuse mon­tant à Paris, se vautre lour­de­ment dans le fatal­isme poli­tique, envoy­ant valdinguer tous les idéaux de ses per­son­nages pour mieux les nor­malis­er. Il n’est pas éton­nant que ce dis­cours se for­mule par un nat­u­ral­isme d’une plat­i­tude acca­blante, où, sous les appa­rats de la neu­tral­ité et de la vérité du réel, se dégage une idéolo­gie quelque peu dérangeante.

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Finis­sons ce tour du 30ème Fes­ti­val Entre­vues de Belfort par l’un des courts métrages les plus sur­prenants vu durant cette édi­tion. Nue­va Vida de Kiro Rus­so dépeint en quelques plans – tou­jours con­stru­its de la même manière : un zoom extrême­ment lent en légère plongée – la vie d’une jeune famille depuis l’ex­térieur de telle sorte qu’elle n’est vue qu’à tra­vers le cadre de sa fenêtre. Il faut soulign­er la pré­ci­sion du geste du cinéaste, qui se fait aus­si pein­tre dans l’a­gence­ment des couleurs au milieu de ses plans (tel ce plan où ne reste qu’une tranche de pastèque sur la table). S’y déroulent des non-évène­ments (une étreinte au lit, un bébé qui pleure et qu’il faut laver…) qui, en 16 min­utes, se con­fondent en une abstrac­tion visuelle qui n’en oublie pas pour autant une ligne nar­ra­tive extrême­ment claire. On pour­rait certes lui reprocher sa maîtrise évi­dente (qua­si clin­ique), mais l’é­mo­tion et la ten­sion qui se déga­gent imper­cep­ti­ble­ment de Nue­va Vida lui con­fèrent une beauté d’au­tant plus rare qu’elle laisse espér­er un cinéaste promet­teur.

Notes

Notes
↑1 Déon­tolo­gie oblige, il faut sig­naler à nos lecteurs que deux plumes, anci­enne et actuelle, de Critikat font par­tie du comité de sélec­tion du fes­ti­val.