Moth­er s’ouvre sur un plan sidérant au cours duquel un mou­ve­ment de grue ascen­dant accom­pa­gne, dans un champ de hautes herbes blondes, la marche d’une femme qui avance vers nous jusqu’à nous faire face et, arrivée sur une émi­nence du ter­rain, se met à danser étrange­ment. Invo­ca­tion ? Pos­ses­sion ? Culte prim­i­tif ? Le film qui suit cette image est un long par­cours pour y revenir et, finale­ment, l’expliquer. Atte­stons que, pour son qua­trième long-métrage, Bong Joon-ho – véri­ta­ble arti­fici­er des grands gen­res pop­u­laires – est resté l’un des plus exci­tants cinéastes de sa généra­tion.

Elle rue dans les bran­car­ds, la mère. Elle remue ciel et terre. Elle clame l’innocence de son fils et dis­tribue des tracts à la foule de curieux agglu­tinée devant la recon­sti­tu­tion du meurtre dont il est accusé. Elle se présente en bonne voi­sine à l’enterrement de la jeune vic­time – une lycéenne – et provoque l’ire de sa famille endeuil­lée. Elle rassem­ble ses mod­estes économies en vue d’engager un célèbre avo­cat et lui colle aux basques pour le con­va­in­cre de s’engager dans l’affaire. Elle prend en charge le tra­vail d’une police délétère trop heureuse d’avoir trou­vé, en son benêt de fils, le coupable idéal. Elle col­lecte les pièces à con­vic­tion, se plante, recom­mence sous les con­seils d’un jeune voy­ou. Elle part à la chas­se aux témoignages. Elle con­duit des inter­roga­toires mus­clés. Elle tue. C’est le pre­mier spec­ta­cle de Moth­er, cette énergie surhu­maine, ce feu sacré brûlant dans un corps aus­si chétif, aus­si frag­ile que celui d’une actrice (Kim Hye-ja, abon­née aux rôles de mères pour la télévi­sion coréenne) âgée de soix­ante-dix ans. Les excès s’accumulent en ce per­son­nage ani­mé d’un amour indé­fectible et exclusif pour un fils qu’elle main­tient en état de dépen­dance totale (elle pense pour lui et, ain­si, rompt le fil de ses pen­sées). Comme beau­coup de “grandes mères” de ciné­ma, elle a un pied dans le mythe. Non pas en tant que gar­di­enne d’une généalo­gie, mais plutôt comme créa­ture, mère-ogresse, chimère dont l’hystérie pro­fonde, dont le sur­régime mater­nel, engen­drent leur pro­pre mon­stru­osité. Elle se bat pour une créa­ture qu’elle s’est asservie, un fils trop idiot pour vivre en toute indépen­dance et qui, par là, jus­ti­fie sa force mater­nante.

Bong Joon-ho, loin de tout dis­cours abêtis­sant, a su dénich­er le car­ac­tère démo­ni­aque de l’instinct mater­nel dans ce que, par ailleurs (dans L’Échange de Clint East­wood, par exem­ple), on a trop ten­dance à con­sid­ér­er comme essen­tielle­ment bon : son activisme, son assur­ance, son obsti­na­tion, sa légitim­ité. C’est parce que cette activisme-là a par­tie liée avec les forces obscures (celles de la nature, trans­fig­urées dans la forme du mythe) que la mère – jamais nom­mée – est prête à tout, y com­pris au pire. Elle ne tran­sige pas une sec­onde lorsqu’il s’agit d’abattre une faib­lesse com­pro­met­tante, puis sait, l’in­stant d’après, se faire plus coulante quand qu’il devient néces­saire de se gliss­er dans les inter­stices d’un pou­voir plus vaste (la jus­tice, l’exécutif, la mafia). Elle a la nature avec elle, qui gronde et tonne sous sa frêle enveloppe, la nature jusque dans sa loi crim­inelle : l’instinct de con­ser­va­tion, les lois prim­i­tives, la pré­da­tion, la bar­barie, le feu, le sang.

Une mère-ogresse. Une mère tueuse. Une vigueur dia­bolique dans un corps altéré (au vis­age sub­lime de l’actrice Kim Hye-ja). On recon­naît là les for­mules-oxy­mores d’un cinéaste qui, en quelques films, est devenu un for­mi­da­ble arti­fici­er de la sur­prise. Les films de Bong Joon-ho avan­cent par bonds. Chaque scène, chaque action, chaque pas sig­ni­fi­catif du réc­it, se pro­posent d’étonner – au sens fort – le spec­ta­teur, de renou­vel­er son atten­tion en le prenant par où il avait bais­sé sa garde. La sur­prise ne se loge pas seule­ment à l’échelle (grande) de la nar­ra­tion et de ses rebondisse­ments, mais égale­ment dans le (plus petit) détail du plan, où une foule d’éléments incon­grus, bur­lesques, drôles vien­nent se loger, comme pour faire con­tre­poids à la grav­ité de l’ensemble. C’est pourquoi la mise en scène de Bong trou­ve sa nour­ri­t­ure dans des fig­ures de sur­gisse­ment, d’explosion, d’intrusion, d’irruption.

Il est dans la nature de la sur­prise de con­cen­tr­er toute l’attention sur son événe­ment, au détri­ment de nom­breux à‑côtés dont elle dépend et qui l’ex­pliquent. La sur­prise manque de sens : elle est frag­men­taire, incom­plète, elle coupe le cours des choses. Pour le recon­stituer, elle exige qu’on revi­enne dans cesse sur l’instant de son sur­gisse­ment. Do-joon, le fils benêt, se retrou­ve après une soirée de beu­ver­ie à titu­ber dans les rues de sa petite ville de province pour retourn­er chez lui. Il se suit les pas d’une jolie lycéenne (celle qu’on retrou­vera morte le lende­main matin) et mau­grée quelques avances alors qu’elle se glisse subite­ment entre deux pans de murs. Do-joon se retrou­ve devant cette béance noire d’un bâti­ment à l’a­ban­don où vient de dis­paraître la jeune fille. Alors qu’il s’en écarte, un bloc de béton mas­sif sur­git de l’obscurité et atter­rit à ses pieds. Sur­prise sai­sis­sante qui masque la com­plé­tude de la scène. Mon­tage à la six-qua­tre-deux escamotant une part déter­mi­nante du hors-champ. Il fau­dra par la suite tout le reste du film pour l’investir, en trou­ver les images ensevelies, les faire émerg­er, les faire sur­gir, juste­ment. Le tra­vail acharné de la mère ne con­siste qu’en ceci : une série de retours et avances rapi­des sur cette scène aveu­gle. Y revenir, c’est la dérouler et la dérouler, c’est la com­pléter, l’allonger de tout ce qui lui man­quait.

On com­prend mieux, dès lors, pourquoi Bong Joon-ho emprunte la forme du who­dun­nit, ce sous-genre du polar où il s’agit tou­jours de répar­er une absence, de recon­stru­ire un regard qui n’a pas été posé à temps. Cette rai­son n’est pour­tant pas la seule. Le who­dun­nit a tou­jours per­mis de tir­er, en con­tre­bande, le por­trait peu flat­teur d’une com­mu­nauté de coupables en puis­sance. La petite ville de province où se déroule Moth­er en est rem­plie. La lycéenne, cou­sine coréenne de la Lau­ra Palmer de Twin Peaks, est vic­time d’une lubric­ité générale, à “échelle munic­i­pale”, tuée à petit feu bien avant sa mise à mort effec­tive. Si le fond du pays c’est la province, alors Bong Joon-ho nous mon­tre une Corée où la cor­rup­tion règne à tous les étages. La police est – une sec­onde fois après Mem­o­ries of Mur­der – désignée comme un réser­voir d’impuissants. L’administration est ren­voyée à ses com­plai­sances, à ses lim­ites, à ses facil­ités. Les scènes d’interrogatoires met­tent en évi­dence le fas­cisme expédi­tif dont ses méth­odes sont empreintes. Claire­ment, le pou­voir réarrange les faits – l’histoire – à sa con­ve­nance, aux exi­gences du « vite fait bien fait » et de cette com­mu­nauté secrète­ment coupable qui se décharg­erait volon­tiers sur une vic­time expi­a­toire. Les élites sont présen­tées comme des traîtres. Il n’y a qu’à voir la façon dont se com­porte l’avocat face à sa mod­este cliente, lui dépêchant ses sbires pour con­tourn­er ses récla­ma­tions, se vau­trant entre deux filles et quelques bouteilles d’alcool dans un karaoké au lieu de tra­vailler à la libéra­tion de Do-joon. Les pro­fesseurs émérites qui, roulant en Mer­cedes, ren­versent le fils benêt dans la rue se dis­tinguent par un hon­teux délit de fuite, puis par une chamail­lerie puérile lorsqu’on les retrou­ve au com­mis­sari­at.

Si l’humour échevelé du film traduit la vio­lence des rap­ports soci­aux en ter­mes de cru­auté, cette vio­lence n’en demeure pas moins enrac­inée comme une règle pro­fondé­ment déter­mi­nante. Une petite tyran­nie quo­ti­di­enne s’exerce des uns sur les autres. Cet univers bru­tal, où la seule aide pos­si­ble s’obtient au prix d’un rack­et (l’ami véreux de Do-joon fait pay­er à la mère un prix exor­bi­tant pour ses con­seils), appa­raît comme le ter­reau de la mater­nité hys­térique qui nous est décrite, comme la con­di­tion de sa fureur fusion­nelle. Veuve, seule au monde, lâchée dans le cycle de fer de la vie provin­ciale, com­ment la mère ne déploierait-elle pas sa puis­sance secrète – puisée de son intime com­mu­ni­ca­tion avec les forces naturelles – pour sauver cet idiot, ce dou­ble d’elle-même qui lui four­nit, au quo­ti­di­en, la chaleur d’une com­mu­nauté min­i­male ? “Toi, c’est moi. Nous étions seuls au monde.”