Le titre est piégé : il con­vient de décoder Bien­v­enue à Mada­gas­car en quelque chose comme Retour à Alger. Le code : dans les années 2000, Françoise “Franssou” Prenant a vécu comme épouse de l’am­bas­sadeur de l’an­ci­enne colonie insu­laire dans la cap­i­tale de l’an­ci­enne colonie du Maghreb. Soit une manière de sug­gér­er mali­cieuse­ment à quel point ce tra­vail doc­u­men­taire (remar­qué au fes­ti­val Entre­vues de Belfort 2015) lui est per­son­nel — mais aus­si d’at­tir­er l’at­ten­tion sur un des spec­tres qui hantent son film, com­mun aux deux pays : le spec­tre du joug colo­nial français.

Franssou Prenant est rev­enue filmer Alger, plusieurs fois, avec des caméras dif­férentes, au gré de leur disponi­bil­ité et de ses déplace­ments. Elle a adjoint des bouts de films tournés en 1965 par son père, le géo­graphe André Prenant, ain­si qu’autres images plus anci­ennes, du temps colo­nial ; les a mon­tées en un kaléi­do­scope vagabond de scènes frag­men­taires des pal­pi­ta­tions algérois­es. La pro­gres­sion du réc­it — en une chronique d’Al­ger des années 1950 à nos jours — est assurée par le son, lui aus­si frag­men­taire. Des extraits de témoignages enreg­istrés off (on ne ver­ra jamais les inter­venants) livrent leurs pro­pres vérités sur les événe­ments, les idées, la société, vérités mul­ti­ples jusqu’à la con­fu­sion : sur les mêmes sujets, par­fois, le mon­tage sonore super­pose des témoignages jusqu’à les ren­dre à peine audi­bles ; d’autres fois, une sim­ple con­ver­sa­tion ani­mée résonne elle-même du chaos des idées. De temps en temps, la voix de la réal­isatrice assure les tran­si­tions vers le chapitre suiv­ant de la chronique et con­stitue pour son film une sorte de fine colonne vertébrale (l’ap­pui de la recherche per­son­nelle).

Encore ici et déjà ailleurs

L’évo­ca­tion qui en résulte a une allure de fresque impres­sion­niste : l’in­for­ma­tion trans­mise dans le con­tenu des images et des sons cède le pas à celle sug­gérée par la forme de la trans­mis­sion. Ne pou­vant se résoudre à adopter une ligne de dis­cours unique sur son sujet, Franssou Prenant tâche d’embrasser le car­ac­tère mou­vant et con­fus de nos per­cep­tions du passé et du présent. Mais avec cette optique d’ou­ver­ture à une poly­phonie risquant la cacoph­o­nie, comme chercher, der­rière ces témoignages plus ou moins con­cor­dants, une vérité tan­gi­ble d’Al­ger ? Le film donne plutôt à penser que Prenant s’est résolue, avec les moyens que lui lais­sent les con­di­tions de tour­nage (y com­pris l’usage d’un pas­sage fic­tion­nel pour évo­quer un parc prisé des amoureux), à rassem­bler les traces de fan­tômes. La frag­men­ta­tion des régimes d’im­ages (diver­sité des grains et des âges appar­ents), mais aus­si des qual­ités de sons (cer­tains témoignages, enreg­istrés en mono et sem­ble-t-il avec une caméra Super‑8, don­nent presque l’im­pres­sion de venir d’outre-tombe), tire la représen­ta­tion vers l’ab­strac­tion en l’é­cla­tant en un amon­celle­ment de signes. Et les quelques fig­ures récur­rentes qu’on recon­naît dans ce col­lage (objets bal­lot­tés par le vent ; ombres en mou­ve­ment ; sur­cadrages à tra­vers des portes, des fenêtres, des para­pets ; …) appa­rais­sent comme le suivi de la piste d’un objet de ciné­ma en fuite, dis­tant, appar­tenant au présent comme au passé, encore ici et déjà ailleurs.