Dans le rythme

Le sec­ond long métrage de João Nico­lau aurait mer­veilleuse­ment trou­vé sa place dans la belle pro­gram­ma­tion con­sacrée l’an dernier par le Forum des Images à la représen­ta­tion de la jeune fille au ciné­ma. S’étaient alors suc­cédé, à tra­vers pro­jec­tions et con­férences, des fig­ures féminines aux corps indé­cis entre l’enfance et l’âge adulte, objets de désir et de mys­tère. C’est juste­ment dans une péri­ode tran­si­toire que le cinéaste por­tu­gais choisit de faire le por­trait de Rita : entre deux années sco­laires, au beau milieu d’un été, prise dans la langueur des journées de vacances ; entre deux amours aus­si, elle dit au revoir à un garçon de son âge avant de jeter son dévolu sur un voisin deux fois plus âgé qu’elle. Nico­lau prend son per­son­nage suff­isam­ment au sérieux pour ne pas le rabat­tre à un sujet ou une thé­ma­tique, pour ne pas réduire ses agisse­ments ou aspi­ra­tions à la psy­cholo­gie de son âge. En revanche, il en fait assuré­ment un motif de ciné­ma. Plutôt qu’un corps en devenir, la jeune fille appa­raît comme un corps au ralen­ti. Avec indo­lence, elle oscille de l’inaction à la lenteur, avant de tra­vers­er énergique­ment le cadre fixe du quarti­er rési­den­tiel de Lis­bonne qu’elle habite. Le film entier est tra­ver­sé de musiques, celle que joue Rita au piano de la salle de quarti­er, ou qu’elle écoute sur son iPod. Tout autant que son corps est per­méable aux vari­a­tions de tonal­ités des airs qu’elle écoute, le film se plie à de per­pétuelles et sub­tiles rup­tures ryth­miques.

De Lisbonne à Nouméa

On sent un vif plaisir pour le cinéaste à filmer son pro­pre quarti­er de Tel­heiras, autant pour ce qu’il offre de banal­ité de zone rési­den­tielle que pour la plas­tic­ité des emboîte­ments d’espaces qu’il offre au regard. La pré­ci­sion et la net­teté des cadres décol­lent de leur banal­ité ces espaces que Rita tra­verse jour après jour pour leur don­ner une pointe d’incongruité, déjà présente dans le tout pre­mier plan qui voit une paire de tongs flot­ter sur un sur une ter­rasse inondée. Dans le très prosaïque quo­ti­di­en de Rita flotte déjà un par­fum d’exotisme, comme la nature se man­i­feste timide­ment en arrière plan au tra­vers des murs du quarti­er, prête à s’insinuer dans cet espace urbain. Il suf­fi­ra de la ren­con­tre avec un voisin, père céli­bataire et pho­tographe, pour recou­vrir le l’ennui tran­quille d’excitation et pour que la vis­ite d’une expo­si­tion de pho­togra­phies qu’il a pris­es en Mélanésie donne des airs d’île du Paci­fique à ce quarti­er classe moyenne lis­boète. Ce mélange des gen­res ouvre alors la chronique ancrée dans la banal­ité de la quo­ti­di­en­neté à une forme de fan­tas­tique et de mer­veilleux qui s’engouffre dans le réc­it de la même façon qu’un épais brouil­lard pénètre dans le sous-sol de l’immeuble. Dans les inter­stices lais­sés vacants par l’inactivité de Rita vien­nent se loger ses rêves d’aven­ture. Le film se laisse alors envoûter par un par­fum d’ailleurs autant que la jeune fille par cet époux fan­tas­mé. C’est qu’en plus de ren­dre le monde musi­cal, João Nico­lau com­pose en pein­tre des cadres qui dans la pre­mière par­tie, fonc­tion­nent comme des aplats abstraits de couleurs vives, avant d’évoquer la péri­ode tahi­ti­enne de Gau­guin. La jeune fille n’est alors pas seule­ment dans son ciné­ma, un corps énig­ma­tique, mais la volon­té qui trans­fig­ure les lignes droites du quarti­er en une car­togra­phie imag­i­naire.