Dans ma tête un rond-point est le pre­mier long-métrage d’Hassen Fer­hani, jeune réal­isa­teur algérien doc­u­men­tant la vie d’un abat­toir à Alger. Si le film remar­qué et primé au FID­Mar­seille (Grand Prix de la Com­péti­tion Française, men­tion spé­ciale du Groupe­ment Nation­al des Ciné­mas de Recherche) et à Belfort (Prix presse Cami­ra, Prix du pub­lic) s’inscrit dans une tra­di­tion ciné­matographique du film d’abattoir mar­quée par Le Sang des bêtes (1949) de Georges Fran­ju, il est surtout le por­trait d’un lieu de tra­vail et de vie et le por­trait d’un pays, dont l’abattoir con­stitue la synec­doque (la par­tie pour le tout). Doc­u­ment humain sur les tra­vailleurs et leur milieu, Dans ma tête un rond-point est aus­si un doc­u­ment his­torique car les abat­toirs d’Alger ont aujourd’hui été aban­don­nés au prof­it d’une struc­ture plus récente et plus éloignée du cen­tre-ville, qui se fait l’écho des ques­tions sociales et poli­tiques du pays.

Si Fer­hani ne fait pas de l’abattoir un théâtre de la cru­auté en tant que tel, il s’attache à capter tout ce qu’il y a d’humain dans ces hommes, leurs aspi­ra­tions et leurs désirs, leurs craintes et leurs détress­es[1]. La for­mule « tourne, tourne » employée dans l’abattoir à pro­pos des car­cass­es à déplac­er est aus­si celle du réal­isa­teur qui tourne un très beau doc­u­ment sur celui-ci d’une portée ton­nante, mais elle rend compte encore de toute la détresse d’une répéti­tion obsé­dante et d’une cir­cu­lar­ité dés­espérée fig­urées par le motif du rond-point.

« Tout n’est que mensonge, la vérité n’existe pas »

Si Fer­hani choisit pour cadre Alger, comme c’était le cas dans ses courts-métrages[2], c’est le huit-clos de l’abattoir qui est l’espace du film, dont on sort à peine sinon pour appréhen­der par­fois, à ses alen­tours, hommes ou vach­es à l’air libre. Car le titre peut aus­si s’appréhender ain­si : on ne sor­ti­ra pas du cadre que Fer­hani s’est don­né pour tâche de doc­u­menter, s’ouvrant sur la manip­u­la­tion d’une maniv­elle par un ouvri­er, entre une musi­cal­ité stri­dente et une répéti­tion obsé­dante. Cette maniv­elle sert vraisem­blable­ment à relever les bêtes qui pen­dent aux cro­chets, vraisem­blable­ment car cela est relégué hors-champ. Ce geste inau­gur­al inscrit le motif cir­cu­laire général tenu par Fer­hani dans le film fig­u­rant un enfer­me­ment spa­tial et psy­chique. S’y révèle aus­si son sens du cadre, le rap­port au hors-champ, et les rap­ports image/son.

Fer­hani donne ain­si à voir la répéti­tion du tra­vail, son abrutisse­ment par les gestes répéti­tifs des mains qui dépè­cent la peau des bêtes, net­toient, … Le car­ac­tère absurde est d’autant plus cri­ant que la final­ité du tra­vail (à savoir la vente de la viande) n’est pas mon­trée, à part pour la fête de l’Aïd vers la fin, ni son amont (à savoir l’arrivée des bêtes). Lorsque Fer­hani demande à un per­son­nage de pro­pos­er un titre au film et que celui-ci avance « On ne ment pas, mais on ne tombe pas dans la vérité », il s’agit d’une for­mule absurde qui cul­mine ensuite dans « tout n’est que men­songe, la vérité n’existe pas ». Si on peut y voir une éventuelle allu­sion à la recherche d’un juste rap­port pour capter la réal­ité de son sujet par Fer­hani exprimée indi­recte­ment par son per­son­nage, c’est aus­si la con­fes­sion d’une sévère désil­lu­sion. Le réal­isa­teur fait à ce titre le choix de l’ombre et de l’obstruction : les per­son­nages, par­fois présen­tés dans un clair-obscur, le vis­age dans le noir, et cachés par des encadrements ou relégués hors-champ, sont filmés comme par pudeur pour mieux recueil­lir la con­fes­sion de leur voix, mais aus­si comme pour ren­dre compte d’une forme d’absence au monde, d’une dis­pari­tion présente et/ou à venir, d’une dépos­ses­sion d’un agir (poli­tique).

« Ma tête est comme ça ! »

La scène cen­trale qui donne son titre au film fait à ce titre advenir sans appel la détresse d’un jeune homme qui n’apparaît que par inter­mit­tences et en par­tie depuis l’encadrement d’une porte. A con­trario, le con­trechamp présente son inter­locu­teur qui lui, n’a rien dans la tête comme il le dit lui-même. Dans cette scène-clé, l’un a une tête vide, l’autre une tête pleine : « Dans ma tête, y’a le mariage, la voiture, l’argent, sor­tir, m’habiller, me promen­er, voy­ager… j’ai mille choses en tête ! ». Mais cette tête tourne en rond, le jeune homme répé­tant en les vari­ant les phras­es décrivant l’intérieur de son crâne par la métaphore du rond-point : « Dans ma tête, y a un rond-point de mille routes. Mais ma route, je la cherche encore. Je veux pren­dre une route et trac­er sans me retourn­er. J’ai le cerveau retourné et plein de chemins. Mais qui mènent où ? Dans ma tête un rond-point avec 99 chemins, et je ne sais pas lequel pren­dre ! »
Ce lieu impos­si­ble finit par con­stituer une autre impos­si­bil­ité : une alter­na­tive tour­nant en boucle dans sa boîte crâni­enne, fig­u­rant une pos­si­bil­ité trag­ique de sor­tie de la répéti­tion (la sor­tie du pays par la tra­ver­sée de la mer ou la sor­tie de la vie par le sui­cide) à dimen­sion cen­trifuge, annulée par une obses­sion à dimen­sion cen­tripète. C’est encore une autre voie trag­ique envis­agée par ceux qui s’échappent du quo­ti­di­en « en se rem­plis­sant la tête » avec des psy­chotropes et autres drogues. On assiste ain­si, choqués et impuis­sants face à la con­fes­sion de sui­cides poten­tiels à venir, à la détresse d’un peu­ple, notam­ment à tra­vers la sévère impasse dont témoigne sa jeunesse.

Même l’amour qui pour­rait con­stituer un con­tre­point heureux à la peine quo­ti­di­enne et évo­qué par tous à tra­vers leurs his­toires réelles ou fan­tas­mées sem­ble une impasse : his­toires impos­si­bles, ou qui finis­sent mal, ou dont on rêve seule­ment. Pour­tant, comme l’air de « Besame mucho » qui reten­tit dans l’abattoir alors que les hommes net­toient le lieu, des voies d’is­sue sont pos­si­bles, ailleurs, dans l’imag­i­naire.
C’est la mort aus­si dont on par­le et qui est omniprésente. Alors si Fer­hani rac­corde un cœur rouge dess­iné sur un mur avec une car­casse de bœuf qui sèche, c’est que la puis­sance visuelle et plas­tique du ciné­ma déployée par le mon­tage per­met, en fig­u­rant la réversibil­ité de la vie et de la mort, d’esquiss­er une alter­na­tive à la fatal­ité régis­sant l’a­bat­toir – la mort. Et Fer­hani de mag­ni­fi­er, en effet, le quo­ti­di­en dif­fi­cile par ses cadrages, et une très belle gamme chro­ma­tique et lumineuse.

Dans ma tête un rond-point a le très grand mérite d’être un riche objet formel qui fait d’un doc­u­ment humain, social un objet esthé­tique mais aus­si poli­tique et his­torique s’arrimant au motif du rond-point. S’il est fait état de la sit­u­a­tion actuelle de l’Algérie par échos, on évoque aus­si Sad­dam Hus­sein, et même la coloni­sa­tion française, émergeant notam­ment avec la parabole d’une cigogne tor­turée par des sol­dats français. La fameuse séquence de La Grève (1925) de Ser­gueï M. Eisen­stein don­nait à voir l’analogie par le mon­tage par­al­lèle entre la mort des bêtes dans un abat­toir et celle des hommes – les grévistes sur lesquels tire l’armée. Fer­hani sem­ble faire sienne, en fil­igrane, moins que la métaphore de l’abattoir en elle-même davan­tage cette parabole (même si les deux peu­vent se recouper en par­tie), à tra­vers son ter­ri­ble por­trait de l’Al­gérie. Si c’est un pays peu­plé d’hommes, de cadavres, de fan­tômes, c’est bien un lieu où l’on tourne en rond, une voie sans issue.

Notes

Notes
↑1 Rap­pro­chons-le du doc­u­men­taire récent de David Kre­mer, Seuls, ensem­ble, film de cha­lu­ti­er sur la pêche hau­turière en mer de Bar­ents et por­trait de marins.
↑2 La fic­tion Les Baies d’Alger (2006) ; le docu-fic­tion co-réal­isé, Afric Hotel. Tarzan, Don Qui­chotte et nous (2013), à par­tir du sou­venir du quarti­er Cer­van­tès croisant l’histoire du ciné­ma.