La riche pro­gram­ma­tion de Visions du réel (près de deux cents films, courts et longs métrages con­fon­dus) invite à papil­lon­ner d’une sec­tion à l’autre pour trac­er un chemin de tra­verse. Pas besoin de suiv­re une com­péti­tion en par­ti­c­uli­er pour trou­ver une cohérence glob­ale, car trois jours passés à Nyon auront suf­fi à iden­ti­fi­er notam­ment une prédilec­tion pour les doc­u­men­taires à la pre­mière per­son­ne, dans lesquels le ou la cinéaste devient son pro­pre sujet. De la comédie sur une quête iden­ti­taire à tra­vers les con­ti­nents (Two Moun­tains Weigh­ing Down My Chest de Viv Li) au réc­it de deuil frontal (l’émouvant Comme un château fort de Lou Colpé), en pas­sant par divers­es enquêtes famil­iales (Baby Jack­fruit Baby Gua­va de Nông Nhật Quang ou Ima­go de Déni Oumar Pit­saev, présen­té quelques jours avant sa sor­tie suisse), le fes­ti­val a pu don­ner l’impression que le ciné­ma doc­u­men­taire con­sti­tu­ait un moyen de trou­ver et d’affirmer sa place dans le monde. Au risque par­fois d’une cer­taine com­plai­sance, par exem­ple lorsque les met­teurs en scène instal­lent pour eux-mêmes un beau cadre dans lequel pleur­er (cf. Two Moun­tains…). Cette con­cen­tra­tion d’œu­vres auto­bi­ographiques donne envie, par con­tra­dic­tion, de s’intéresser plutôt à des films tournés vers les autres, où la place du cinéaste n’est pas for­cé­ment invis­i­ble, mais tou­jours médiée par un rap­port à autrui.

John Wil­son, par exem­ple, est un adepte de la voix-off à la deux­ième per­son­ne. Le cinéaste améri­cain, après trois saisons de sa série How to with John Wil­son, présen­tait au fes­ti­val son pre­mier long-métrage, The His­to­ry of Con­crete. Enquête absurde sur le béton et sur ce que cette matière char­rie avec elle, le film s’inscrit dans le sil­lon direct de la série, qu’il faut donc présen­ter en deux mots. Dans How to…, John Wil­son pré­tend pro­pos­er des tuto­riels (« How to make small talk », « How to appre­ci­ate wine », etc.) en par­tant seul avec sa caméra enquêter, à New York d’abord, puis là où l’emmène tel ou tel fil qu’il décide de suiv­re. Il y a mis au point un lan­gage comique con­sis­tant à illus­tr­er sa nar­ra­tion par des images glanées dans la vie de tous les jours, entre le décalage ironique et le jeu de mots. Ain­si, la phrase « When you feel stuck » peut être accom­pa­g­née à l’image d’un raton-laveur coincé dans une poubelle. The His­to­ry of Con­crete se présente comme une sorte de long for­mat d’How to…, où l’homme à la voix déli­cieuse­ment nasil­larde con­tin­ue d’arpenter cet étrange « land of oppor­tu­ni­ty ». Car le béton, à l’instar de la plu­part des sujets de ses tuto­riels, sert surtout de pré­texte à la ren­con­tre de per­son­nages déli­rants, créa­tures typ­ique­ment améri­caines pour dress­er un tableau des États-Unis comme un pays de freaks. L’hymne améri­cain résonne d’ailleurs au cœur du film, inter­prété et écouté avec une solen­nité affec­tée lors de l’inauguration d’une com­péti­tion de maçons dans une rue de Las Vegas. La force du film tient à la manière qu’a Wil­son de nouer des rela­tions plus ou moins éphémères avec ces gens, sans les juger, mais en par­venant à met­tre au jour leur ADN comique. Il est le pre­mier spec­ta­teur de leur excen­tric­ité, qui sem­ble s’afficher naturelle­ment, sans que le doc­u­men­tariste ait besoin de recourir à une forme de manip­u­la­tion. Ce défilé pour­rait paraître super­fi­ciel, comme si on « scrol­lait » entre des vidéos con­sacrées à des per­son­nal­ités inso­lites (le patron d’une entre­prise qui con­serve les tatouages des morts, les coureurs d’un marathon de cinquante jours autour d’une école, etc.) mais, comme dans les meilleurs épisodes de la série, une ren­con­tre par­mi d’autres devient l’occasion d’un por­trait cette fois au long cours. En dis­cu­tant, caméra au poing, avec un employé du liquor store de son quarti­er, Wil­son décou­vre que l’homme joue dans un groupe de rock et décide de filmer l’un de ses con­certs, car ses pro­duc­teurs lui ont recom­mandé de réalis­er un doc­u­men­taire musi­cal. Ce qui com­mence comme un énième tableau malaisant (un bar miteux à moitié vide et une reprise de « Sev­en Nation Army ») se révèle plus com­plexe à mesure que l’homme se révèle un opti­miste au grand cœur. La manière dont Wil­son, touché par sa bon­té, l’ac­cueille au sein du film le désigne alors davan­tage comme un neveu améri­cain d’Alain Cav­a­lier que comme l’élève de Nathan Field­er, pro­duc­teur de How to… et maître du « cringe », qui appa­raît d’ailleurs sub­rep­tice­ment dans le film.

Le progrès et les arbres

Après The Lichens Are the Way (passé par le FID et l’excellent cycle « Out­siders : rebelles, excen­triques, vision­naires » organ­isé par la Ciné­math­èque du doc­u­men­taire l’an dernier), por­trait d’un cou­ple d’environnementalistes et lichéno­logues vivant isolé dans la forêt cana­di­enne, le réal­isa­teur tchèque Ondřej Vavreč­ka pro­longe, dans une forme plus éclatée, sa recherche d’alternatives au mode d’existence cap­i­tal­iste. Comme l’annonce son titre godar­d­i­en, 1+1+1 (mais nulle trace ici des Rolling Stones), il s’agit de coller des séquences hétérogènes les unes aux autres afin d’initier un dia­logue ludique. Pen­sées comme des expéri­ences autour de l’idée de pro­grès et de ses lim­ites (« Que préserv­er et/ou aban­don­ner pour édi­fi­er l’avenir ? », inter­roge le syn­op­sis du cat­a­logue du fes­ti­val), les scènes alter­nent dis­cus­sions théoriques, diva­ga­tions musi­cales et tableaux décon­cer­tants. Se téle­scopent ain­si une par­tie d’échecs avec des champignons en guise de pio­ns, une dis­cus­sion en visio­con­férence au fond d’un puits avec le philosophe belge Pas­cal Chabot, ou encore un plan de prairie où une femme déroule inté­grale­ment un rouleau de papi­er toi­lette. La démarche, que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’oulipienne, s’avère grisante à mesure que se mul­ti­plient les images 16 mm par ailleurs sub­limes, comme autant de « visions du réel » tou­jours imprévis­i­bles. Vavreč­ka, qui appa­raît dans le film pour sauter nu dans un lac en éclabous­sant ses acteurs, incar­ne une forme de révo­lu­tion­naire joyeux, pour qui la lutte passe par l’invention, le jeu et l’humour. Quand, au milieu de nulle part, une voiture s’arrête pour pren­dre une femme en stop, le réc­it que fait cette dernière depuis la ban­quette arrière éclaire la ligne poli­tique du cinéaste. L’auto-stoppeuse racon­te com­ment elle a écrit une thèse et dif­férents livres sur son temps de tra­vail de bureau (il s’agit en fait de Corinne Maier, autrice de Bon­jour paresse, de l’art et de la néces­sité d’en faire le moins pos­si­ble en entre­prise). Son calme rend la séquence très drôle : elle est fière de sa logique de sab­o­tage et la défend comme une évi­dence. Vavreč­ka est lui-même une sorte de sabo­teur (voir com­ment il « gâche » le plan du lac sus-cité), qui plutôt que d’appeler directe­ment à dégon­fler des pneus de SUV[1], dresse un inven­taire loufoque d’effractions souhaita­bles. Son empile­ment de scènes n’a pas la lis­i­bil­ité d’un pro­gramme poli­tique, mais ressem­ble plutôt à un lab­o­ra­toire, du genre de ceux qui débor­dent de tubes à essai rem­plis de liq­uides col­orés, et don­nent envie de provo­quer de petites explo­sions.

Le fes­ti­val aura égale­ment per­mis de pren­dre des nou­velles d’Hassen Fer­hani, qui après l’escale sahari­enne de 143 rue du désert revient à Alger avec Alea Jacaran­das (Prix de la com­péti­tion Burn­ing Lights). Le cinéaste a filmé son père, le jour­nal­iste et écrivain Ameziane Fer­hani, tan­dis que celui-ci écrivait un roman sur un per­son­nage obsédé par les jacaran­das de la cap­i­tale algéri­enne, ces arbres aux fleurs vio­lettes importés d’Amérique latine. Ce sujet romanesque débouche sur une tra­ver­sée amoureuse de la ville en com­pag­nie de l’homme éru­dit, le film devenant à la fois le por­trait de la ville et celui de l’homme. Ain­si résumé, le pro­gramme paraît sim­ple, mais Fer­hani inclut d’emblée des scènes ten­ant du mak­ing-of, où on l’entend diriger son père, lui deman­dant de par­ler plus vite, de repren­dre telle ou telle expli­ca­tion ou au con­traire d’embrayer sur un autre sujet. Ces pas de côté, sou­vent drôles, racon­tent une rela­tion sin­gulière entre un père et son fils autant qu’entre deux artistes aux pra­tiques dif­férentes mais com­plé­men­taires. Dans une archive datant de l’adolescence du cinéaste, juste après son achat d’un camés­cope, Has­sen filme déjà son père alors qu’il s’adresse en ces ter­mes à sa sœur et lui : « c’est une acqui­si­tion utile, j’espère que ça nous per­me­t­tra d’enregistrer nos bons sou­venirs, et que ça vous per­me­t­tra à vous (…) de faire des petits films, des doc­u­men­taires ». Si le souhait du patri­arche a été exaucé, le doc­u­men­tariste recon­nu se plie désor­mais moins aux con­seils pater­nels, preuve d’une indépen­dance d’esprit dont se félicite d’ailleurs le vieil homme, le sourire aux lèvres. Au bout d’une heure, après une longue séquence de dis­cus­sion noc­turne à son bureau, un jour­nal télévisé nous apprend la mort d’Ameziane : l’irruption de l’archive retran­scrit le choc d’un décès soudain. Face à ce gouf­fre qui s’ouvre, on com­prend a pos­te­ri­ori que ces séquences de répéti­tion et d’installation témoignaient surtout de qui était cet homme. Has­sen rem­place dès lors son père devant la caméra, « remakant » un long trav­el­ling du début du film, dans lequel on suiv­ait Ameziane en balade jusqu’à la rue Vic­tor-Hugo – où, expli­quait-il, les palmiers s’affaissent car ils n’ont pas été tail­lés depuis l’indépendance en 1962. Cette deux­ième occur­rence du plan, boulever­sante, entérine l’idée d’une ville faite de mul­ti­ples couch­es his­toriques : ses arbres ont été témoins de grands événe­ments, mais aus­si des sim­ples déam­bu­la­tions d’un homme de let­tres mous­tachu.

Notes

Notes
↑1 Objet d’un sous-chapitre de Com­ment sabot­er un pipeline ? d’Andreas Malm.