Pre­mier fes­ti­val de doc­u­men­taire de Suisse, Visions du Réel pro­pose chaque année une sélec­tion de grande qual­ité, faisant état de la diver­sité des points de vue et formes ciné­matographiques qui tra­versent le genre doc­u­men­taire. Par­mi les nom­breuses sélec­tions qui com­posent le fes­ti­val, on a pu repér­er quelques ten­dances qui struc­turent la pro­gram­ma­tion. En par­ti­c­uli­er, l’importance du regard qui inter­roge l’ancrage local, la résis­tance poli­tique, sur la pos­si­bil­ité de vivre ici ou ailleurs – moins dans une mise en ques­tion de la mon­di­al­i­sa­tion que dans un tra­vail sur la capac­ité de pro­jec­tion men­tale dans un ter­ri­toire, la pos­si­bil­ité d’habiter – et dans quelles con­di­tions – un lieu.

Habiter le monde

Ama-san – La local­ité bien­heureuse

La doc­u­men­tariste Cláu­dia Vare­jão a passé plusieurs mois avec un groupe de pêcheuses de fruits de mer japon­ais­es, qui vivent mod­este­ment en com­mu­nauté dans le nord du Japon. Le film est long – près de 3h – et décrit au plus près le quo­ti­di­en de ces femmes, leur cama­raderie, leur méti­er, leurs tra­di­tions, leur con­di­tion, dans un monde dont la plu­part des hommes sem­blent exclus (on ne compte que le con­duc­teur de bateau, les éventuels maris étant lais­sés hors champ). Des femmes âgées – car le méti­er ne paye pas et peine à attir­er des jeunes recrues – qui plon­gent quo­ti­di­en­nement, en apnée, à la recherche de coquil­lages et autres crus­tacés qu’elles sem­blent cueil­lir au fond de la mer. On les observe patiem­ment, hors de l’eau, plus encore sous l’eau, dans une pho­togra­phie déli­cate­ment ouatée. En fil­mant cer­taines scènes plusieurs fois, notam­ment la pose méthodique d’un fichu de tis­su plis­sé sur la tête avant la plongée, la réal­isatrice rit­u­alise le tra­vail, l’inscrit dans le rythme de la nature et poé­tise le quo­ti­di­en de ces femmes. Ce qui fascine, c’est la cohé­sion de ce groupe, sa cama­raderie, sa bien­veil­lance, qui rap­pelle cer­tains beaux films de Kore-eda. Dans une très belle scène de dîn­er, ces Japon­ais­es parta­gent le fruit de leur pêche, des rires, un goût du chant. Sans mis­éra­bil­isme, mal­gré leur piètre con­di­tion, ni con­de­scen­dance, mal­gré le charme d’une couleur locale, le film sem­ble sug­gér­er une com­plé­tude remar­quable, l’harmonie par­faite entre l’homme (la femme) et son envi­ron­nement, le sen­ti­ment d’une local­ité vécue comme accom­plisse­ment. Tran­scendée par le dan­ger, quo­ti­di­en, de plonger au fond de la mer.

Le dernier homme de Fukushi­ma

Le dan­ger, c’est aus­si ce qu’affronte chaque jour Nao­to qui refuse de quit­ter la Red Zone délim­itée par l’administration japon­aise après la cat­a­stro­phe nucléaire dont Demi-vie à Fukushi­ma filme les séquelles. Alors que son père veille sur leur bétail depuis leur cabane et que des hommes vêtus d’étranges com­bi­naisons se livrent à des gestes absur­des pour décon­t­a­min­er la ville, l’homme con­tin­ue de tra­verse sa ville et ses envi­rons filmés en 16mm tan­dis que la bande-son joue de réminis­cences des con­signes des moments de panique enreg­istrés pen­dant le tsuna­mi ou de con­signes de sécu­rité dis­pen­sées au moment de l’évacuation de la ville. Le vide de la ville, la nature qui se fraie un chemin dans l’urbain, cinq ans après l’évacuation des lieux, les paysages de car­cass­es métalliques don­nent aux cinéastes à penser ce monde apoc­a­lyp­tique comme un décor où tous les cadrages devi­en­nent pos­si­bles. Alors que le réel offre les con­di­tions d’un réc­it de sci­ence fic­tion, Nao­to refait pour la caméra des gestes qui parais­sent absur­des : s’occuper d’un bétail qui se nour­rit sur une terre rav­agée par la radioac­tiv­ité ou jouer seul au golf en rase cam­pagne, devenant sur l’écran, le dernier homme de Fukushi­ma.

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Rav­ing Iran – L’azur, l’azur, l’azur

La réal­isatrice de Rav­ing Iran suit deux jeunes DJs qui ten­tent de pren­dre une part de l’espace pub­lic iranien, d’y dif­fuser leur musique lors d’une soirée rave, d’y imprimer et dis­tribuer leur album. Con­fron­tés à l’implacable bureau de la cul­ture islamique, à ses critères rigides de bonne morale, à l’impossibilité d’une expres­sion publique en dehors des canaux, le groupe doit trou­ver les marges de manœu­vres clan­des­tines pour dif­fuser sa musique. Hélas, sans suc­cès ; la cen­sure apprend à con­tourn­er, mais les pos­si­bil­ités offertes par l’Iran islamique atteignent rapi­de­ment leurs lim­ites. Sans le sous, refu­sant de ren­tr­er dans le rang, Anoush et Arash con­voitent avec avid­ité les plus grandes parades européennes, dont ils ont con­nais­sance sur inter­net, et ten­tent plusieurs tech­niques d’expatriation plus ou moins offi­cielles. Finale­ment, can­di­dats heureux à la technopa­rade de Zurich, ils doivent faire face à la ten­ta­tion du départ, et au déracin­e­ment – défini­tif – qu’il implique. Le dis­posi­tif du film vaut surtout par sa capac­ité à épin­gler les rouages du sys­tème de cen­sure iranien en se ten­ant au plus près d’un duo sym­pa­thique, dés­in­volte et énergique. Il per­met aus­si, après plus d’une heure en Iran, de faire sen­tir un décen­trement qui place la Suisse, étrange­ment, comme som­met de libéra­tion cul­turelle. Une per­cep­tion qui s’inscrit en faux avec le dis­cours sévère et escapiste tenu par ailleurs.

Batusha’s House – L’utopie con­crète

Batusha’s House fait l’étrange et incon­sciente syn­thèse de ces mou­ve­ments. Le doc­u­men­tariste cen­tre son intérêt sur un lieu hors du com­mun des Balka­ns croates, un château kafkaïen mod­erne, né de la pen­sée bour­geon­nante et spon­tanée d’un seul homme, berceau d’une vie locale inédite. Pro­duit d’urbanisme autodéter­miné, le bâti­ment s’élève à flanc de colline, sur les hau­teurs de Pristi­na, d’où il sur­plombe la val­lée de Rugo­va. Une soix­an­taine de loge­ments, con­stru­its au fur et à mesure des besoins et des ressources, se répar­tis­sent dans un dédale de couloirs, rues et escaliers dont nul n’a le plan. Chaque famille se réap­pro­prie l’espace, abat une cloi­son, élève une colonne. Par le truche­ment de cette con­struc­tion, le cinéaste s’intéresse à l’homme prométhéen qui s’est attaqué à ce chantier. Une sorte de force de la nature, fig­ure de la résis­tance serbe, expa­triée un temps en Suisse, revenu incar­n­er son idéal poli­tique dans un lieu utopique. Le jour de la fête nationale serbe, le som­met du bas­tion se pare des bla­sons nationaux, aigles noirs sur fonds rouges. L’homme a mué sa résis­tance en entre­prise sociale, employ­ant ouvri­ers locaux à l’édification de ce rêve, offrant (à un coût incon­nu) la moder­nité à des habi­tants locaux. Le dis­posi­tif ciné­matographique, mis au ser­vice de ce por­trait d’homme et de lieu, peine cepen­dant à porter une dis­tance cri­tique sur ce phénomène. La voix off, qui théorise, sans louer ni blâmer, ce que la caméra capte, prend cette utopie pour objet d’étude, sans pour autant la décon­stru­ire, et laisse la fig­ure charis­ma­tique sur le piédestal qu’il s’est lui-même élevé.

En famille

Look­ing Like My Moth­er – Fuir la Suisse

La Suisse, c’est au con­traire le ter­ri­toire de la dépres­sion du très beau film de Dominique Mar­got, Look­ing Like My Moth­er. La réal­isatrice y joue, avec beau­coup d’humour et de légèreté, la par­ti­tion de la psy­chothérapie ciné­matographique, et parvient à touch­er à une cer­taine uni­ver­sal­ité des rela­tions vam­piriques de famille, en par­ti­c­uli­er la rela­tion mère-fille. C’est d’abord le por­trait recom­posé d’une mère insai­siss­able, dépres­sive et sui­cidaire, que pro­pose la réal­isatrice suisse. La forme même du film épouse le fil­tre de la per­cep­tion, la frag­men­ta­tion de la mémoire, le tra­vail de sélec­tion et de réin­ter­pré­ta­tion pro­pre aux sou­venirs et la part de fan­tasme pro­pre à ces alpages brumeux, dans une mul­ti­tude de frag­ments d’images de natures divers­es, recon­sti­tu­tions pops, pho­tos mon­tages ani­més, enquête dans le présent… De cet ensem­ble dis­parate se dégage une grande unité, de sens et de sen­sa­tion, autour de la recherche non résolue d’un per­son­nage qui s’est fui toute sa vie. Née d’une famille de fer­miers protes­tants, la mère part un pre­mier temps vivre à New York, avant de revenir d’y ren­con­tr­er un homme et d’y men­er une vie d’épouse, mère de famille et femme au foy­er sur les rives des lacs suiss­es. La rela­tion au mari reste inaboutie, tant on sent qu’il y aurait là une part de la réso­lu­tion du mys­tère. Mais le por­trait de la mère débor­de sur un auto­por­trait de la fille : men­acée de con­ta­gion, celle-ci fuit à son tour la Suisse, pour chercher un épanouisse­ment à la fois loin de sa mère et dans un ailleurs cul­turel et paysager : la ville, con­tre la cam­pagne, la cul­ture anglo-sax­onne, con­tre la cul­ture helvé­tique. Le cadre idyllique des prairies suiss­es, lieu de repos, de retrait, de soin (aperçu cette année dans le moins per­ti­nent Youth de Sor­renti­no), est vécu comme un repous­soir, ses sana­to­ri­ums comme symp­tômes d’un mal être bien plus local qu’européen.

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À table

C’est la famille qui est égale­ment au cœur du film auréolé du Ses­ter­ce d’or, la récom­pense suprême du fes­ti­val. Anoth­er Year s’attable treize mois durant dans la salle à manger d’un paysan qui a quit­té son vil­lage natal avec femme, enfants et mère pour devenir ouvri­er à la ville. La caméra de Shengze Zu scrute mois après mois les repas famil­i­aux, pris la plu­part du temps devant une télévi­sion hurlante ou chan­tante loin du con­fort ou de l’harmonie rêvés. Pen­dant que cha­cun engloutit sa soupe, le repas est aus­si l’heure des récrim­i­na­tions et des règle­ments de compte. La rigid­ité du dis­posi­tif – un plan séquence fixe rend compte de cha­cun des mois qui s’écoulent le long d’une année – vise à inter­roger ce qui fait foy­er dans cet espace et ce moment partagés : en repro­duisant la même sit­u­a­tion, chaque ren­dez-vous donne l’occasion de mesur­er les espoirs déçus et l’accroissement des ten­sions. Mais la fix­ité de la caméra tend aus­si à figer chaque pro­tag­o­niste dans un rôle un peu ingrat, stig­ma­ti­sant la mère de famille dans des récrim­i­na­tions inin­ter­rompues. Pen­sé comme les dif­férents tableaux d’une pièce de théâtre, chaque choix d’axe enferme les mem­bres de la famille dans un cadre étouf­fant et dans un rôle prédéfi­ni dont le film ne leur laisse pas l’occasion de s’échapper. La promis­cuité tend à se retourn­er con­tre le spec­ta­teur pour lequel cette immer­sion prend des allures d’enfermement involon­taire.

Les risques du méti­er

C’est pré­cisé­ment la pos­ture inverse qu’adopte Mohamed Ouzine, qui revient, avec Samir, dans la pous­sière, sur les lieux de sa jeunesse pour faire le por­trait de son neveu. Passeur d’un pét­role de con­tre­bande entre la fron­tière d’Algérie qu’il habite et du Maroc voisin, Samir con­fie à la caméra de son oncle la dif­fi­culté et les risques de son méti­er, et ses espoirs de fonder une famille et ter­min­er sa mai­son que, faute d’argent, il a lais­sé à l’état de friche dans les mon­tagnes. Avec son film Dans ma tête un rond-point, Has­sen Fer­hani rédui­sait la société algéri­enne au cadre d’un abat­toir d’Alger, lieu unique où il fil­mait l’absence d’espoir de jeunes hommes entourés de cadavres de bêtes, livrés à des tâch­es pénibles. Chez Samir, la même dés­espérance se trou­ve con­fron­tée à une pro­fonde soli­tude que ses tra­jets en mobylette dans l’immensité des paysages mon­tag­neux rend d’autant plus cri­ante. On est frap­pé à chaque nou­veau plan de la puis­sance avec laque­lle Mohamed Ouzine filme le pays qu’il a quit­té, com­bi­en chaque cadre, en faisant l’émouvant por­trait d’un homme à la fin de ses espoirs de jeunesse, ren­voie aus­si avec grâce à un hors poli­tique, et com­bi­en en fil­mant sa famille, Ouzine filme aus­si le monde.

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