S’é­tant essayés à la comédie sym­pa­thique avec Intolérable cru­auté et Ladykillers, les frères Coen penchent plutôt vers l’époque Far­go pour leur dernier film. Oublié du pal­marès de Cannes, il com­mence à rafler les prix aux Gold­en Globes en atten­dant les Oscars. Comme son titre l’indique, No Coun­try for Old Men étudie au tra­vers de Bell, un vieux shérif un peu dépassé, le change­ment du regard et des méth­odes face à une vio­lence de plus en plus sanglante. Génial d’ab­surde, c’est une des grandes décou­vertes de ce début d’an­née.

Y a‑t-il de la nos­tal­gie dans le dernier film des frères Coen pour « the old time », celui des west­erns clas­siques ‑déjà “amochés” en 2005 dans Trois enter­re­ments, le film de Tom­my Lee Jones, acteur épatant ici‑, des barouds d’hon­neur et des com­bats loy­aux ? Point du tout. Le désert de leur pays est sauvage, mon­té, déjà recon­stru­it, empli d’une vio­lence incroy­able pro­duite par l’homme. Sans vis­age, il ne con­tient qu’une route, métaphorique évidem­ment dans la nar­ra­tion, elle-même extrême­ment par­ti­c­ulière. Mais là où le tan­dem de choc fait mouche ‑rap­pelons que les Coen scé­narisent, mon­tent, met­tent en scène, sont présents donc à chaque étape de la con­struc­tion du film- c’est dans la retran­scrip­tion d’une vio­lence crue, brute, presque banale tant la caméra se fait douce sans être dis­tante, descrip­tive sans être moral­iste. Ce sont qua­si­ment en anthro­po­logues qu’ils offi­cient. Il ne s’ag­it donc pas d’esthé­tis­er la vio­lence, de pouss­er des cris d’or­fraies devant elle, mais de la ren­dre vivante, et de la ren­dre ain­si humaine et ter­ri­fi­ante, sans l’af­fubler du déter­min­isme dont Cro­nen­berg s’é­tait fait le chantre au tra­vers de son His­to­ry of Vio­lence. Elle ne se trans­met pas ici, elle s’ap­privoise ou se développe.

C’est donc par la vio­lence que l’his­toire naît, comme le moteur de toute action humaine. Le décor pre­mier est plan­té dans le réel : à la fron­tière entre le Texas et le Mex­ique, lieu de pas­sage rêvé des trafi­quants de drogue, Llewe­lyn Moss décou­vre quelques cadavres et prend une mal­lette pleine de bil­lets verts sans com­pren­dre ce qui s’est réelle­ment passé. Naïf qu’il est, il n’a pas pu prévoir qu’un tueur sans ver­gogne, Anton Chig­urh, va vouloir récupér­er son argent, et ce sans faire très atten­tion au nom­bre de cadavres qu’il lais­sera der­rière lui. Au milieu des fuyards, un vieux shérif, Bell, va ten­ter d’in­vers­er le des­tin. Mais les com­pé­tences humaines ne peu­vent empêch­er l’escalade de la vio­lence, fondée sur la cer­ti­tude naturelle d’An­ton et de Llewe­lyn, celle de sur­vivre, et la volon­té de réus­sir. D’un point de vue nar­ratif, l’o­rig­ine scé­nar­is­tique est clas­sique : un événe­ment provoque une avalanche de “cat­a­stro­phes”. Mais les frères Coen ne sont pas des amoureux du linéaire, et cassent sys­té­ma­tique­ment le réc­it ou le polar par des séquences de présen­ta­tion tan­tôt hila­rantes, tan­tôt effrayantes.

Les trois des­tins (le tueur, le fuyard et le redresseur de torts) ne font qu’un : c’est la tra­jec­toire de ceux qui sont con­fron­tés au mal et per­suadés qu’ils vont pou­voir le dépass­er ou s’en accom­mod­er. Util­isant des moyens extra­or­di­naires, ils ont oublié que le mal est banal, qu’il ne se présente ni sur un tank, ni sur un cheval noir, mais dans des vête­ments frois­sés et der­rière la mèche d’un quidam ‑sous les traits du remar­quable et scan­daleux Javier Bar­dem- que l’on prendrait pour un sim­ple mar­gin­al sans passé ni avenir si on ne l’avait pas vu tru­ci­dant toutes sortes de conci­toyens. Les frères Coen s’at­tachent de plus à pren­dre les espaces quo­ti­di­ens de l’Améri­cain moyen (le motel, la sta­tion-ser­vice, la phar­ma­cie) pour faire éclater l’hor­reur, fil­mant tou­jours les meurtres ou les cadavres comme des résul­tats logiques d’une human­ité tri­om­phante. Ici, la caméra s’ap­proche lente­ment d’un vis­age sere­in der­rière lequel four­mille l’in­stinct de meurtre ; là, le désert est bal­ayé comme une éten­due prop­ice au panora­ma for­di­en, et la caméra s’ar­rête sur un corps. Sim­ple, froid, effi­cace et sans retenue ou ter­giver­sa­tion. On retrou­ve dans cette représen­ta­tion de l’in­stinct le plaisir que prend la fratrie hol­ly­woo­d­i­enne à rat­tach­er l’homme à la nature, à la loi du plus fort.

Dans cette chas­se à l’homme, par­fois hale­tante cepen­dant ‑il faut not­er les remar­quables scènes de con­fronta­tion entre pro­tag­o­nistes, jamais prévis­i­bles, tou­jours portées sur l’in­so­lite- la bru­tal­ité n’est donc pas une fin esthé­tique mais bien un fait à mon­tr­er. La mon­tée des ten­sions et des rythmes n’est jamais arti­fi­cielle : on ne fait pas mon­ter la sauce jusqu’au morceau de bravoure chez les Coen, on ne s’api­toie jamais sur un crime ou une larme, on les regarde avec l’hu­mour atra­bi­laire des fab­u­listes. La morale de l’his­toire ? Elle n’est pas vrai­ment dis­cern­able dans un monde où les règles et les intel­li­gences n’ar­rê­tent pas ce que le des­tin a enclenché. Il n’ex­iste pas claire­ment de cal­cul, ni des per­son­nages ni des réal­isa­teurs, mais plutôt une vague sen­sa­tion trag­ique, une impres­sion de recon­sti­tu­tion mod­erne et dérangeante du road-movie. Sim­plic­ité ne rime cepen­dant pas ici avec réal­isme : les Coen s’of­frent quelques plans somptueux de reflets, de coupures du cadre, de déchire­ments stric­to sen­su des per­son­nages dans une ombre ‑il est rare que les réal­isa­teur s’of­frent ain­si plusieurs noirs qua­si com­plets dans un film- ou une arrière-plan. Auréolés dans plusieurs fes­ti­vals pour leur scé­nario, les frères Coen, ne l’ou­blions pas, sont de grands réal­isa­teurs.

Le vis­age de l’Amérique mon­tré ici est bien curieux, vit­ri­olé, bien moins lénifi­ant que dans le très bôôôô Into the Wild : comme Anton, c’est un pays déter­miné, loin de la folie, mais prêt à toutes sortes de com­pro­mis­sion avec l’en­fer pour arriv­er à ses fins. « Tu n’as pas à faire cela » dit la femme de Llewe­lyn Moss à Anton à la fin du film. C’est juste­ment parce que la vio­lence est un choix, parce qu’elle résulte d’une logique toute pra­tique, qu’elle est atro­ce­ment humaine et com­préhen­si­ble. Au-delà des prob­lèmes soci­aux que le scé­nario développe ‑la fron­tière entre le Mex­ique et les États-Unis, lim­ite sym­bol­ique aus­si entre moral­ité et aban­don des valeurs human­istes, représen­tée par le cacique Tex­an Tom­my Lee Jones- No Coun­try for Old Men est avant tout une fable, à cela près que le film ne donne ni solu­tion ni leçon. Dans une Amérique aux murs vieil­lis, aux déserts sales, aux villes anonymes, les frères Coen retrou­vent tout le piquant d’une réflex­ion qui tranche avec les pro­duc­tions anti-Bush à la Red­ford qui oublient que la dénon­ci­a­tion et la démon­stra­tion vont de pair avec la con­struc­tion visuelle et scé­nar­is­tique d’un film, et que la force intel­lectuelle d’une œuvre est aus­si don­née par son orig­i­nal­ité de ton. Pas de dis­cours sur l’I­rak chez les Coen, mais un très grand brûlot sur la déchéance de l’hu­main, de ce vieil homme qui pen­sait pou­voir attrap­er les méchants sim­ple­ment parce qu’il représente le Bien. C’est raté pour le vieil homme, mais très réus­si pour les Coen.