Un vire­voltant (ces petits buis­sons secs qui roulent dans les west­erns) se promène dans le désert sur la bien nom­mée “Tum­bling Tum­ble­weeds” des bien nom­més Sons of the Pio­neers. Bercé par la voix peinarde d’un con­teur un peu brumeux, il pour­suit sa course dans un Los Ange­les pous­siéreux à la John Fante, avant de faire halte en pleine nuit, au ray­on laitage d’un 7‑Eleven. Un hip­pie tardif en robe de cham­bre et Per­sol y sniffe une brique de lait, puis la règle par chèque au prix de 69 cen­times, tout en jetant un œil dis­trait à l’allocution de Bush sur l’invasion du Koweït. Le com­men­ta­teur achève alors son laïus décousu sur ces mots : “Par­fois il y a un type (Some­times there is a man)… Il est l’homme de la sit­u­a­tion, à ce moment pré­cis, dans ce lieu pré­cis… Il est à sa place (He fits right in there). Il est le Dude, à Los Ange­les. Et c’est LE type…” Tout est par­faite­ment à sa place, et pour­tant rien ne s’appareille mal­gré le doux ron­ron d’un sto­ry­teller pépouze pas plus habile que le spec­ta­teur à rac­corder un décor de west­ern avec un hip­pie dans une supérette à l’heure de la guerre du Golfe. Dès l’entame, The Big Lebows­ki affiche la couleur : il y a une cité – L.A. –, ses épo­ques strat­i­fiées – celle du Far West, des six­ties, du début des années 90 –, et son guide – The Dude –, qui porte des lunettes de soleil à 3h du mat’ et sem­ble en con­denser toute la sub­stance dépareil­lée. Wel­come to L.A.

Dudeisme

Accueil­li froide­ment à sa sor­tie en 1998, puis tran­quille­ment pro­mu “phénomène de société”, The Big Lebows­ki des frères Coen est l’exemple par­fait du film culte. Absent du Top 10 de l’année 1998 des Cahiers du ciné­ma, ain­si que de celui de la décen­nie (en France mais aus­si dans le monde entier, pas­sant sous les radars de la cri­tique et des potagers fes­ti­va­liers, où les fran­gins récoltaient habituelle­ment les récom­pens­es), passé rel­a­tive­ment inaperçu auprès du pub­lic améri­cain (il fait mieux en France), le film a trou­vé un sec­ond souf­fle en DVD, respec­tant à la let­tre les évangiles de la résur­rec­tion par la mass cul­ture, jusqu’à sa canon­i­sa­tion : 1) mépris de Cannes et échec à Berlin – ascen­sion du Gol­go­tha ; 2) décep­tion au box office – cru­ci­fix­ion ; 3) hiber­na­tion – infu­sion à retarde­ment des enseigne­ments ; 4) sor­tie vidéo et propul­sion mirac­uleuse au statut de film culte – résur­rec­tion ; 5) créa­tion du “dudeisme” en 2005, qui rassem­ble aujourd’hui plus de 150 000 prêtres web-ordon­nés – reli­gion monothéiste inter­na­tionale, jack­pot spir­ituel ; 6) inscrip­tion en 2014 au Nation­al Film Reg­istry, à la bib­lio­thèque du Con­grès et dans la DVD-thèque de la Mai­son Blanche – adop­tion par l’Empire, la boucle est bouclée.

C’est donc sous un ciel olympi­en que ce Big Lebows­ki tout pim­pant s’offre un nou­veau procès cri­tique. Inutile de pré­cis­er qu’armé de tous ses fidèles, ce ne sont pas les avo­cats qui man­quent, ni les plaidoy­ers, tant le film est devenu le mar­ronnier des cul­tur­al stud­ies et des con­férences très sérieuses sur des sujets qui ne le sont pas du tout. Pour­tant, des ques­tions demeurent, val­ables pour tous les films portés au pina­cle après un échec, et dont le suc­cès échappe à leurs auteurs : si The Big Lebows­ki n’avait pas été sauvé des eaux par le culte pop­u­laire, puis béat­i­fié par sa légion d’exégètes, serait-il le film un peu intim­i­dant que per­son­ne n’ose plus remet­tre en ques­tion ? N’est-ce pas cette trouille de pass­er à côté du chef‑d’œuvre déguisé en pochade qui a dernière­ment provo­qué l’adhésion spon­tanée à Inher­ent Vice de PT Ander­son (pas moins sibyllin ni dif­fi­cile à aimer a pri­ori), dont le Boo­gie Nights, sor­ti un an avant Lebows­ki, était déjà co-épinglé par les Cahiers avec le film des Coen sur les mêmes chefs d’accusation ? Et puis, pourquoi les mou­ve­ments d’adoration à retarde­ment ne seraient-ils pas le fruit d’une hal­lu­ci­na­tion col­lec­tive qui, de Dan­ny Boyle à Iñár­ritu, en pas­sant par Guy Ritchie, firent pass­er tant de vrais navets pour de faux chefs d‘œuvre ?

Disjonctés

Une chose est sûre, les frères Coen eux-mêmes, pour­tant ser­i­al-mak­ers de chefs d’œuvre, n’avaient pas prophétisé le raz-de-marée que ce film d’autiste con­naî­trait. Si leur humour noir­ci ne s’était jamais privé de prospér­er sous cloche, il atteint dans The Big Lebows­ki des som­mets d’autisme ; au point de faire de ce critère pré­cis, le pili­er de l’architecture souter­raine du film. Pour­tant, cette par­o­die bien­veil­lante du Grand Som­meil de Ray­mond Chan­dler ne change pas grand-chose du vaste bor­del de l’intrigue orig­i­nale – dont la recette avait déjà porté l’adaptation d’Howard Hawks (1946), et Le Privé d’Altman (1973) qui s’en inspire aus­si, au tri­om­phe que l’on sait. Pour faire sim­ple, à la suite d’un quipro­quo, Jeff “the Dude” Lebows­ki – “l’homme le plus paresseux du monde” dix­it le nar­ra­teur – est chargé de retrou­ver l’épouse de son homonyme, un patricien tétraplégique, à l’aide de son ami Wal­ter, ex-du Viet­nam et mil­i­tariste nerveux. Le réc­it s’engouffre alors dans un labyrinthe four­mil­lant calqué sur la trame chan­d­le­ri­enne, que les Coen se con­tentent de repren­dre à l’oblique. Mais, plutôt que de plonger son détec­tive dans la brume d’une enquête à tiroir, vision pré­con­isée par Alt­man puis PT Ander­son dans Inher­ent Vice, le pas­tiche priv­ilégie la dis­jonc­tion, l’éparpillement en nich­es étanch­es de tous les car­reaux du dami­er ange­leno. Nihilistes alle­mands, pornocrates, mag­nats, flic facho tout droit sor­ti des fifties, per­former fémin­iste, car­i­ca­ture de privé en cos­tume de lin beige : chaque nou­velle ren­con­tre immerge le Dude dans une bulle de con­tre-cul­ture vieil­lotte, aux parois desquelles se cogne sans cesse l’enquête, mais où son hand­i­cap d’incommunicabilité comique fait tou­jours mouche. En creux, ce trip shooté au patchouli des­sine bien sûr la carte d’une ville pro­fondé­ment améri­caine : plus excen­trique que partout ailleurs (mais pas moins améri­caine pour autant), elle demeure une jux­ta­po­si­tion d’individualités insol­ubles, faisant de la Cité des Anges un vaste patch­work peu­plé d’autistes.

À ce titre, baba-plus-que-cool mot­té dans un con­fort min­i­mal, le Dude ne fait pas excep­tion. Dès lors, com­ment expli­quer l’adoration religieuse et l’admiration philosophique dont il fait l’objet ? Agnos­tique de son état, quand Wal­ter, catholique polon­ais, ne cesse d’exhiber sa judéité d’adoption, toute la sur­prise du film tient peut-être dans l’introversion de la bon­té chris­tique de Jeff – dont per­son­ne par­mi les habi­tants, ni même le nar­ra­teur, ne sem­ble con­scient. C’est tout le refoulé du film qui nav­igue à vis­age décou­vert, puisque Jeff Bridges ressem­ble à peu de choses près à un gros Jésus flem­mard du XXe siè­cle. Mais le dia­ble se cache dans les détails, et c’est par son embon­point, moins que sa lose, que la ressem­blance – pour­tant fla­grante – fait diver­sion. Pas meilleur que les autres, le Dude prospère en loucedé, à la faveur d’un petit épi­curisme com­mode : la recherche d’un plaisir qui n’occasionnera pas de déplaisir plus grand que lui. Ni fédéra­teur, ni respec­té, ni craint, ni réelle­ment bien­veil­lant, c’est dire si cette réin­car­na­tion du Christ n’a rien d’évident. Pour­tant, armé de son « Take it easy man » en guise d’héritage hyper syn­thé­tique de deux siè­cles de chris­tian­isme, le guide finit bien par tri­om­pher, à sa façon – c’est à dire pour lui seul –, de l’hystérie dégénéra­tive qui toque au por­tillon de son mobile-home.

Épicure de rappel : Take it easy man

Quand l’un stagne dans les 50’s, l’autre vit dans les 60’s, sans par­ler de ces 70’s en con­fet­tis, écartelées entre les va-t-en-guerre et les pro­gres­sistes de tous bor­ds : pure aggloméra­tion de tem­po­ral­ités con­tra­dic­toires et con­flictuelles, le Los Ange­les de Big Lebows­ki est par déf­i­ni­tion un corps hys­térique – ou démo­ni­aque. Toute la mal­ice de cette par­o­die mythologique (et non par­o­die de mytholo­gie, puisque le mythe a pris corps dans le monde réel, c’est dire) réside dans le choix d’un prophète tout ce qu’il y a de plus banal qui, par sa fausse faib­lesse (on ne par­lera pas de force, ce serait une insulte à sa paresse) impose une per­sévérance dans la sagesse, quoique autiste elle aus­si, qui en fait l’être, à défaut de mieux, le plus moral de cette cité dont les anges ont régressé en petits mon­stres con­cu­pis­cents. L’amitié indé­fectible du Dude et de Wal­ter, son enne­mi idéologique, mil­i­tariste et vio­lent, quand lui se tar­gue d’avoir été mem­bre du “Seat­tle Lib­er­a­tion Front”, la ten­dresse qui en émane, apporte un démen­ti à tous les détracteurs qui virent dans cette his­toire d’idiots une fas­ci­na­tion gra­tu­ite des Coen pour la bêtise. Le Dude est un mythe, une lueur de bon­té titubante dans un océan de dégénéres­cence. Il suf­fit pour s’en con­va­in­cre de voir la douceur cru­elle avec laque­lle les fran­gins le met­tent à l’épreuve dans son chemin de croix, tâchant de récupér­er ce tapis qui, martèle-t-il, “har­mon­i­sait” sa pièce, et ten­dre con­tin­uelle­ment l’autre joue sans jamais amorcer le moin­dre geste agres­sif. Dire aus­si, con­tre les insin­u­a­tions de mépris, que le Dude est inspiré d’un de leurs amis, Jeff Dowd, ancien activiste poli­tique recon­ver­ti en pro­duc­teur indépen­dant. En vérité, les plus beaux films des frères Coen ont en com­mun de fra­cass­er des mythes con­tre les clô­tures d’une Amérique indéchiffrable : le Job d’A Seri­ous Man et l’Ulysse d’Inside Llewyn Davis. Avec son guide esseulé en quête d’harmonie à L.A. (le run­ning gag souter­rain du film), le réc­it mul­ti­plie les fauss­es pistes au point de don­ner le nom de Jesus à un pédéraste élas­tique (John Tur­tur­ro, auteur d’une choré­gra­phie à en faire pâlir Jim Car­rey), mais finit bien par for­muler une idée prodigieuse­ment comique : que serait devenu Jésus, réin­car­né dans le L.A du début des nineties ? Réponse : une méduse de hip­pie qui joue au bowl­ing en sirotant des White Russ­ian, par­venant mal­gré tout à for­mer une petite équipe frater­nelle.

Dans un ouvrage récent sur le ciné­ma des frères Coen, l’auteur allègue que la coterie en ques­tion ne repose sur “rien”. C’est presque vrai, et par con­séquent c’est faux. Le groupe repose sur “peu” de chose, et le “peu” chez les Coen creuse un fos­sé entre le “rien” des nihilistes prêts à rack­et­ter 22 dol­lars, et le “peu” d’intérêt man­i­festé par le trio (que com­plète Don­ny, inter­prété par Steve Busce­mi) pour le spec­ta­cle de danse miteux du bailleur de Jeff – auquel ils se ren­dent quand même. Ce “à peu de chose près” qui empêchera Llewyn Davis de devenir Bob Dylan, ce “petit grain de sable” qui dégénère en com­plot d’abrutis dans Burn After Read­ing, cette “incon­nue” de l’équation du monde de Lar­ry Gop­nik dans A Seri­ous Man – une “incon­nue”, ce n’est pas “rien” non plus, c’est même “tout” ce qui empêche la for­mule de ren­dre son ver­dict –, etc. Bref, le “peu”, ici, pro­duit certes des malen­ten­dus, mais il per­met surtout à trois autistes de fonder une petite fratrie – une com­mu­nauté du Strike. Et la scène finale de dis­per­sion grotesque des cen­dres de Don­ny sur Jeff n’enlève rien à l’affaire : la famille a beau se débat­tre sans cesse à con­trevent, elle résiste dans la lose. Le Dude, c’est donc un emblème zen ET améri­cain : un con­tre-mod­èle en peignoir, immé­mo­r­i­al et cool, à la cupid­ité des uns, au sno­bisme des autres, et à l’hystérie de tous. Le con­teur ne s’y était pas trompé, dans ce Los Ange­les-là, dans cette Amérique-là, “Some­times there is a man…” : pas vrai­ment un héros, pas un anti-héros non plus, juste un mir­a­cle de décon­trac­tion dans un asile de fous. Alors for­cé­ment, même si le film flirt avec le burnout cérébral, In Dude we trust un “peu”, nous aus­si.