Si le Psy­chose de Gus Van Sant est en théorie le remake plan par plan de celui d’Al­fred Hitch­cock, de nom­breux points les dis­tinguent. En pre­mier lieu, le jeu de leurs actri­ces respec­tives, Anna Heche et Janet Leigh.

Dans un arti­cle paru dans la revue bri­tan­nique Screen en 1978, John O. Thomp­son sug­gère de trans­pos­er à l’étude de l’acteur de ciné­ma une tech­nique issue de la sémi­olo­gie : l’épreuve de com­mu­ta­tion[1]. Il enjoint l’analyste à se fig­ur­er un ou une autre inter­prète en guise de celle ou celui qui joue effec­tive­ment dans le film, et à imag­in­er les con­séquences de cette sub­sti­tu­tion : qu’aurait été Ver­ti­go si Vera Miles avait tenu la place de Kim Novak, Le Magi­cien d’Oz si Dorothy était jouée par Shirley Tem­ple plutôt que par Judy Gar­land, Cit­i­zen Kane si Spencer Tra­cy avait chaussé les bottes d’Orson Welles ? L’importance de la con­tri­bu­tion actorale se mesure alors dans le creux lais­sé par la dis­pari­tion de l’interprète ou dans la prise de con­science de ce qu’un ou une autre injecterait à sa place au rôle. L’obsession nécrophile d’Hollywood pour les suites, les remakes et les reboots a régulière­ment per­mis d’observer les effets de telles sub­sti­tu­tions – on pense notam­ment aux qua­tre ver­sions de A Star is Born dans lesquelles Janet Gaynor, Judy Gar­land, Bar­bra Streisand et Lady Gaga ont tour à tour habil­lé de leur jeu et de leurs per­son­ae un rôle qui aurait été à l’origine inspiré par une autre star de l’âge d’or, Bar­bara Stan­wyck. (Ma préférence per­son­nelle va à Gar­land, dont la tragédie per­son­nelle sem­ble vam­piris­er le film, ravalant en sous-main jusqu’au per­son­nage de Nor­man Maines.)

En rédi­geant à la fin du mois d’août un hom­mage à Anne Heche, j’ai aus­sitôt pen­sé que le remake hon­ni de Psy­chose d’Alfred Hitch­cock (1960) par Gus Van Sant (Psy­cho, 1998), qui pré­tend repren­dre à la let­tre le découpage du maître, con­stituerait un ter­rain de jeu idéal pour mesur­er l’apport de l’actrice améri­caine à la fig­ure énig­ma­tique de Mar­i­on Crane, en com­para­i­son avec son illus­tre prédécesseuse, Janet Leigh. En neu­tral­isant de la sorte le paramètre de la mise en scène, ce film aurait dû, en théorie, per­me­t­tre de met­tre à nu la con­tri­bu­tion effec­tive des deux actri­ces à l’esthétique des deux œuvres et à la car­ac­téri­sa­tion du per­son­nage. Mal­heureuse­ment, le remake se révèle moins la copie con­forme atten­due qu’une approx­i­ma­tion du film orig­i­nal : à la fois trop proche pour ne pas évo­quer en per­ma­nence le sou­venir de son aîné et trop dis­sem­blable pour con­stituer le par­fait objet théorique espéré. Van Sant sem­ble du reste jeter l’éponge dès sa pre­mière séquence, dont le découpage n’a rien à voir avec celui du film d’Hitchcock, dans une forme d’aveu d’impuissance face à l’entreprise ver­tig­ineuse dans laque­lle il s’est lancé. Ce faux départ per­met cepen­dant d’esquisser immé­di­ate­ment ce qui va dis­tinguer les deux Mar­i­on Crane et la place qu’elles vont cha­cune occu­per dans l’économie visuelle et nar­ra­tive des deux films.

Le vice et la vertu

Dans Psy­chose comme dans son remake, la caméra se fau­file à tra­vers les per­si­ennes d’une cham­bre d’hôtel pour intro­duire Mar­i­on Crane et son amant, Sam Loomis (John Gavin dans la ver­sion orig­i­nale, Vig­go Mortensen dans le remake), un homme divor­cé et sans le sou que l’héroïne retrou­ve en cachette pen­dant ses paus­es déje­uner. Il faut sans doute com­mencer, avant même de par­ler de leur inter­pré­ta­tion, par dire un mot de ce qui, d’emblée, dis­tingue les deux actri­ces. Les traits de Leigh sont durs et anguleux, son front est bar­ré par d’épais sour­cils bruns, ses yeux sont de couleur som­bre et ses pom­mettes sail­lantes ; Heche, quant à elle, est toute en courbes claires : vis­age en cœur, yeux translu­cides aux sour­cils à peine dess­inés, nez et joues ronds. Elles por­tent toutes deux les cheveux courts mais, tan­dis que la coupe en vol­ume et per­ma­nen­tée de Janet Leigh évoque la sophis­ti­ca­tion suran­née de l’Amérique des années 1950, les cheveux per­ox­y­dés et englués dans le gel d’Anne Heche revis­i­tent la coupe garçonne plus mod­erne d’une Jean Seberg à la sauce Mel­rose Place. Le choix des cos­tumes ren­force l’opposition des deux actri­ces : les chemisiers unis portés par Leigh, aux larges cols et bou­ton­nés jusqu’au cou, accusent les angles de ses épaules et met­tent en valeur son port élé­gant tan­dis qu’Anne Heche porte des ensem­bles aux couleurs arti­fi­cielles (rose puis orange vif), chargés d’ornements kitsch (motifs imprimés, énormes bou­tons en forme de fleur), com­plétés par des acces­soires bas de gamme (lunettes de soleil fumées aux mon­tures en plas­tique, ombrelle en papi­er) et un maquil­lage un peu toc (notam­ment son ver­nis à ongles rose élec­trique). Au moment du tour­nage de Psy­chose, Janet Leigh a trente-trois ans – seule­ment qua­tre ans de plus qu’Anne Heche. Alors qu’elle est mon­trée comme une femme mature, soucieuse de main­tenir jusque dans cette sit­u­a­tion « scabreuse » une cer­taine forme de dis­tinc­tion et de maîtrise d’elle-même, Heche donne plutôt au per­son­nage des allures de jeune femme mutine, libre et délurée. Elles ont cepen­dant en com­mun des voix plutôt graves au tim­bre légère­ment voilé et un regard d’une grande expres­siv­ité qui con­fère immé­di­ate­ment une forme de vivac­ité et d’intelligence à leurs per­son­nages respec­tifs.

On a beau­coup reproché à la ver­sion de Van Sant de s’évertuer à ren­dre grossière­ment explicite le sous-texte lubrique du film ini­tial – par exem­ple, en brui­tant de manière comique les fric­tions mas­tur­ba­toires de Nor­man Bates reluquant Mar­i­on Crane à tra­vers son œil­leton. Cette dimen­sion explicite du remake est net­te­ment per­cep­ti­ble dès sa pre­mière séquence : on décou­vre Sam et Mar­i­on encore allongés dans le lit, Mortensen reste entière­ment nu tout du long de la scène et l’on entend un autre cou­ple faire l’amour dans une cham­bre adja­cente. Mais l’essentiel tient surtout dans le délai choisi par cha­cun des deux cinéastes avant de dévoil­er au spec­ta­teur le vis­age de leur héroïne.

Chez Van Sant, le mou­ve­ment d’appareil qui nous a per­mis d’entrer dans la pièce ne s’interrompt pas au pied du lit et se pour­suit jusqu’à nous men­er à un gros plan en plongée totale sur les deux comé­di­ens. Ce gros plan inau­gur­al, qui offre immé­di­ate­ment au spec­ta­teur un accès priv­ilégié au vis­age d’Anne Heche, annonce une focal­i­sa­tion du point de vue sur Mar­i­on dans le reste de la séquence. Il est d’ailleurs immé­di­ate­ment suivi d’un insert sur le sand­wich que l’héroïne n’a pas mangé, insert qui fig­ure déjà dans la ver­sion de 1960, où le rac­cord était provo­qué par la seule réplique de Sam (« You nev­er ate your lunch ») et ne cor­re­spondait au point de vue d’aucun des deux per­son­nages. Dans la ver­sion de Van Sant, au con­traire, c’est un rac­cord regard qui nous per­met de pass­er d’un plan à un autre : Anne Heche lève les yeux vers la table de chevet hors champ, assur­ant la suture avec le gros plan du sand­wich. Après un très gros plan d’une mouche, absent du film orig­i­nal, on revient au plan précé­dent [2], juste à temps pour attrap­er le vis­age de l’actrice au moment où elle récite la blague de Mar­i­on sur son patron (« Those long lunch hours give my boss excess acid »). Heche laisse alors échap­per un petit glousse­ment autosat­is­fait, comme si le per­son­nage se gaus­sait de sa pro­pre blague à notre inten­tion, puisqu’elle tourne à ce moment-là le dos à son parte­naire et que nous sommes seul·es à dis­tinguer son vis­age. Dans l’échange qui suit, on sent que l’actrice fait des efforts pour col­or­er le texte abrégé de petits effets de naturel : par exem­ple, elle laisse échap­per à plusieurs repris­es des soupirs de las­si­tude, s’interrompt en pleine phrase pour frot­ter briève­ment son nez sur le vis­age de son parte­naire ou ménage des rup­tures inat­ten­dues au milieu de ses répliques, qui don­nent l’impression qu’elle impro­vise son texte en par­lant. Dans ces effets et dans sa manière de débiter ses répliques à toute allure, Heche installe égale­ment une forme de dés­in­vol­ture qui donne une toute autre couleur au per­son­nage, moins abattue que vague­ment ennuyée par la rela­tion pré­caire que lui impose son amant.

Le reste de la séquence fonc­tionne au dia­pa­son de ces pre­miers plans : out­re sa dic­tion plus con­tem­po­raine, la comé­di­enne instille à ce qu’il reste des dia­logues orig­in­aux une forme de dis­tance ironique. En 1998, Mar­i­on Crane ne se soucie vis­i­ble­ment plus autant de sa respectabil­ité qu’en 1960 et ne sem­ble pas dépen­dre autant de son amant. Heche mar­que ain­si une pause entre « We can have din­ner… » et son « But respectably ! », qu’elle ponctue en arrachant vive­ment la main de Mortensen de son épaule et en lui décrochant un sourire nar­quois. Elle écar­quille exagéré­ment les yeux lorsqu’elle évoque l’image d’Épinal de leurs futurs dîn­ers en famille avec sa sœur aux fourneaux, se penche en avant d’un air de défi pour éruc­ter fière­ment « I haven’t been mar­ried once yet ! » là où Janet Leigh fuit le regard de son parte­naire, et bat fréné­tique­ment des cils, jouant les ingénues, quand elle sug­gère « So let’s get mar­ried », comme si elle lançait l’idée en l’air, sur un coup de tête. Lorsque Sam tente ensuite d’apitoyer Mar­i­on sur sa sit­u­a­tion finan­cière peu envi­able, elle lui adresse un « Ooooh » toni­tru­ant, les yeux grands ouverts.

Le découpage de Van Sant est le meilleur allié d’Anne Heche : il ne cesse de ménag­er à son actrice des moments d’aparté où elle sem­ble jouer avant tout pour nous, nous plaçant aux pre­mières loges de ses facéties – ces apartés, déjà présents dans quelques plans du film orig­i­nal, se retrou­vent ici sys­té­ma­tisés. On le voit par­ti­c­ulière­ment au moment où Mar­i­on sug­gère à Sam qu’elle songe à la rup­ture.

Dans la ver­sion orig­i­nale, Janet Leigh fait face à John Gavin et lui par­le sem­ble-t-il très sérieuse­ment, accom­pa­g­nant la réplique « I’m think­ing of it » d’un hausse­ment de sour­cils résigné ; il ne la croit pas, et le vis­age de Leigh se déride aus­sitôt, tan­dis qu’elle se détourne de lui pour se regarder une dernière fois dans la glace. Dans le remake, Anne Heche tourne déjà le dos à Vig­go Mortensen et se tient face à nous ; elle est en train d’enfiler ses boucles d’oreilles et la caméra occupe la place du miroir. Par son regard en biais et son demi-sourire, on com­prend immé­di­ate­ment qu’elle ne pense pas un mot de ce qu’elle dit, tan­dis que son inter­locu­teur, qui ne la voit pas, proteste der­rière elle. À cet instant, la com­plic­ité se joue entre elle et nous plutôt qu’entre elle et lui. Vig­go Mortensen est, tout le long de la séquence, filmé presque sys­té­ma­tique­ment de pro­fil, de dos ou flouté en arrière-plan ; il peine à exis­ter autrement que comme corps éro­tisé face à l’abattage décom­plexé de sa parte­naire. Comme dans l’original, un mou­ve­ment de caméra alerte accom­pa­gne en un plan la sor­tie rapi­de de Mar­i­on de la pièce, mais au moment où il inter­vient, on a déjà le sen­ti­ment que c’était Anne Heche, plutôt que Gus Van Sant, qui choré­graphi­ait la séquence.

Dans le film de 1960, Hitch­cock, quant à lui, retarde et frus­tre autant qu’il le peut notre accès à Janet Leigh, ce qui change com­plète­ment notre appréhen­sion de la scène. Dans le pre­mier plan où elle appa­raît, Leigh est allongée dans le lit, dans une posi­tion qui ne la rend pas immé­di­ate­ment recon­naiss­able. Lorsqu’elle se redresse, elle est tour à tour de pro­fil ou de trois-quarts dos et un pano-trav­el­ling nous posi­tionne der­rière elle au moment où les amants se recouchent dans le lit. On n’identifie claire­ment l’actrice que dans le plan suiv­ant, lorsqu’elle s’avance vers la caméra pour se rha­biller et que l’on dis­tingue enfin son vis­age filmé de face. Dans la suite de la séquence, Hitch­cock n’ira jamais plus près que le plan rap­proché poitrine et la filmera à plusieurs repris­es de dos ou de pro­fil. Janet Leigh est mise avant tout au ser­vice du découpage plutôt que l’inverse. La séquence esquisse en con­séquence un per­son­nage sans doute plus énig­ma­tique mais aus­si plus ouverte­ment trag­ique, partagé entre sa morale ou, dis­ons, son souci de respectabil­ité, et son désir.

Parce qu’elle n’a pas le même accès priv­ilégié au gros plan, Leigh joue de son corps avant de jouer de son vis­age. Au début de la séquence où, con­traire­ment au film de Van Sant, les deux amants sont déjà en train de se sépar­er, il faut voir la manière dont elle se cam­bre en avant vers son parte­naire lorsqu’il vient se rasseoir à côté d’elle, comme si elle résis­tait dans sa pos­ture à son attrac­tion pour lui, avant de se laiss­er retomber dans le lit à ses côtés. En revanche, dès qu’elle s’est relevée et com­mence à se rha­biller, la pos­ture raide de Leigh et son expres­sion mar­quent aus­sitôt une prise de dis­tance avec la sen­su­al­ité des pre­miers plans, là où Heche et Mortensen ne cessent de flirter d’un bout à l’autre de la séquence : Mar­i­on revêt sym­bol­ique­ment les habits de la respectabil­ité, et les per­son­nages ne partageront presque plus le même cadre – à l’exception de deux étreintes dans lesquelles la jeune femme se laisse rat­trap­er par la pas­sion.

Lorsque Sam vient pren­dre Mar­i­on dans ses bras alors qu’elle finit de s’habiller, le corps de Janet Leigh reste ini­tiale­ment raide comme un piquet, avant qu’elle ne laisse sa tête retomber un bref instant dans le creux de son épaule. Quand il com­mence à lui embrass­er le cou, elle se livre à un étrange va-et-vient, crispant d’abord la nuque comme pour s’arracher à ses bais­ers, avant de la laiss­er à nou­veau choir en arrière, s’offrant pleine­ment à ses lèvres. Son atti­tude exprime à nou­veau l’irrésistible aban­don de Mar­i­on à un désir auquel elle tente tant bien que mal de résis­ter et que lui impose la présence physique de son parte­naire.

Cette perte de maîtrise ne con­cerne pas seule­ment le désir, mais aus­si les sen­ti­ments : déjà, au lit, c’est avec une voix pres­sante, trem­blante, que Janet Leigh exprime les doutes de Mar­i­on sur les per­spec­tives d’avenir de son cou­ple. Quelques traits d’humour parsè­ment déjà les dia­logues, préser­vant la séquence d’un franc bas­cule­ment vers le mélo­drame, mais Janet Leigh les mar­que avec dis­cré­tion – d’une légère inflex­ion de la voix, d’un hausse­ment de sour­cil amusé ou d’une brève esquisse de sourire –, tout du moins en com­para­i­son avec Anne Heche qui, on l’a vu, s’aventure beau­coup plus franche­ment sur le ter­rain de la comédie. L’actrice sort essen­tielle­ment de sa réserve pour mar­quer l’émotion que Mar­i­on ne parvient plus à con­tenir.

Lorsque Mar­i­on s’exclame, cette fois très sérieuse­ment, « Sam, let’s get mar­ried », Leigh entre brusque­ment dans le plan et se jette éper­du­ment dans les bras de John Gavin, le regard sup­pli­ant. Ils s’embrassent pas­sion­né­ment et elle peine à se détach­er de ses bras. Tan­dis qu’elle l’écoute par­ler de leur avenir, le vis­age ten­du par l’inquiétude, sa tête et ses mains sont agitées de légers trem­ble­ments. Elle glisse ses doigts le col de la chemise de Gavin avant de refer­mer ses bras autour de lui. Quand elle prend à son tour la parole, elle agrippe son cou de toutes ses forces, tou­jours penchée en avant dans une pos­ture de sup­pli­ca­tion, ses yeux dans les siens, sa tête se bal­ançant légère­ment de gauche à droite. Oui, cette Mar­i­on-là croit aux con­tes de fées, aux dîn­ers en famille et aux mariages respecta­bles.

Il est frap­pant que chez Hitch­cock, le moment le plus sig­ni­fi­catif du point de vue de la con­struc­tion émo­tion­nelle du per­son­nage s’appuie sur une pure inter­ven­tion de la mise en scène : lorsque Gavin s’arrache des bras de Mar­i­on, la caméra s’avance tan­dis qu’une musique extradiégé­tique aux accents mélo­dra­ma­tiques se fait enten­dre. Cet unique gros plan vient accom­pa­g­n­er un micro-geste de Leigh, qui cligne très briève­ment des yeux. Le mou­ve­ment de caméra et l’irruption de la musique de Bernard Her­rmann ser­vent de relai à l’impuissance et à la décep­tion du per­son­nage que l’on peut lire à cet instant : on com­prend qu’elle serait prête à tout pour que sa sit­u­a­tion change. C’est ce moment-là qui scelle le drame qui va suiv­re, et il doit sans doute davan­tage à l’intervention du cinéaste qu’à celle de son actrice, dont le jeu est plus forte­ment con­traint par la logique du découpage que dans la ver­sion de Van Sant.

En ter­mes de nar­ra­tion, le vol de l’argent se retrou­ve ain­si instal­lé comme une néces­sité et un geste dés­espéré de la part de Mar­i­on, que l’on perçoit comme une femme hon­or­able mais capa­ble de tout pour se tir­er d’une sit­u­a­tion dans laque­lle son désir est frus­tré et sa respectabil­ité mise en cause. Chez Van Sant, le rap­port de force entre les deux per­son­nages – et entre l’actrice et son met­teur en scène – sem­ble inver­sé. Mar­i­on Crane sem­ble rel­a­tive­ment indif­férente à la pré­car­ité de sa sit­u­a­tion mat­ri­mo­ni­ale. Une Anne Heche facétieuse sem­ble organ­is­er la mise en scène de la séquence, se don­nant en spec­ta­cle pour les spec­ta­tri­ces et spec­ta­teurs du film autant, si ce n’est davan­tage, que pour son parte­naire. Pour cette Mar­i­on Crane-là, qui mène son amant à la baguette, tout n’est qu’un jeu ; si elle com­met le larcin, c’est avant tout parce qu’elle a la pos­si­bil­ité de le faire. De manière révéla­trice, son moment à elle, celui qui décide de tous les événe­ments qui suiv­ront, est celui où le client mil­liar­daire agite les liasses de bil­lets sous le nez de Mar­i­on ; ses yeux exor­bités fixés sur l’argent, Heche passe sub­rep­tice­ment son majeur manu­curé sur ses lèvres entrou­vertes et on sent alors l’idée du vol ger­mer dans sa tête, pour la bonne et sim­ple rai­son que l’opportunité se présente à elle.

Masques et contremasques

Les intu­itions dess­inées par cette pre­mière séquence se con­fir­ment dans les scènes suiv­antes, beau­coup plus proches du découpage hitch­cock­ien. Les diver­gences d’interprétation entre Leigh et Heche écla­tent en par­ti­c­uli­er dans trois moments clefs :

• dans la séquence du bureau, Janet Leigh incar­ne une Mar­i­on dis­crète et dis­tante, tou­jours respectueuse envers ses clients et col­lègues tout en n’en pen­sant pas moins. On ne peut qu’admirer la pré­ci­sion de l’actrice, qui mar­que par le sim­ple pince­ment de ses lèvres et les hausse­ments de ses sour­cils si mobiles la gêne et le déplaisir de Mar­i­on face au numéro de drague balourd de son client. Anne Heche, quant à elle, joue une Mar­i­on plus hau­taine, qui en fait le moins pos­si­ble, plis­sant sournoise­ment les yeux et forçant son sourire de manière man­i­feste­ment hyp­ocrite face à tous ses inter­locu­teurs (col­lègues com­pris) et les dévis­ageant d’un air mau­vais dès qu’ils ont le dos tourné, pour le pur plaisir du spec­ta­teur qui est le seul véri­ta­ble témoin de ses moues excédées. Elle fait preuve de la même inso­lence vis-à-vis du polici­er méfi­ant et du vendeur de voiture insis­tant dont elle croise la route au cours de sa fuite, là où Janet Leigh insiste plutôt sur l’angoisse de Mar­i­on d’être recon­nue et arrêtée.

• dans la séquence de la cham­bre de Mar­i­on, lorsqu’elle pré­pare sa valise alors que l’argent est posé sur son lit, Janet Leigh, lèvres pincées, sour­cils fron­cés, jette des œil­lades inquiètes à l’enveloppe : on la sent déter­minée, mais pas sere­ine. Heche, au con­traire, décroche un sourire mali­cieux en regar­dant l’enveloppe et ferme briève­ment les paupières, comme si elle n’en reve­nait pas de sa veine ; ce qui ani­me cette Mar­i­on-là, c’est le goût du dan­ger, le plaisir du jeu, et non le doute ou la cul­pa­bil­ité. Plus tard, lorsque nos deux Mar­i­on chercheront une cachette pour l’argent une fois arrivées au motel Bates, Janet Leigh fera preuve du même sérieux inqui­et et Anne Heche de la même jubi­la­tion.

• c’est enfin dans les séquences de voiture qu’éclate au grand jour une dif­férence fon­da­men­tale entre les deux Mar­i­on Crane. Janet Leigh se mon­tre extrême­ment cohérente dans son jeu, figée dans un masque uni­voque d’inquiétude durant presque toute sa fuite. Ce masque est cepen­dant trou­blé un bref instant par un demi-sourire sat­is­fait, nous dévoilant brusque­ment un vis­age tout à fait inédit du per­son­nage : c’est le seul moment où l’on se dit que cette femme, en apparence si sage et effacée, tire une forme de plaisir de son crime. Cette toute petite vague de réjouis­sance au milieu d’un océan de con­stance inquiète sème un trou­ble chez le spec­ta­teur qui entrevoit un bref instant une autre femme sous le masque de la respectabil­ité. Le vis­age d’Anne Heche, au con­traire, est un kaléi­do­scope : son vis­age se décom­pose et se recom­pose sous nos yeux au fil des plans, pas­sant tour à tour de l’angoisse la plus vive au calme olympi­en, de la joie tri­om­phale au doute ou à la con­cen­tra­tion songeuse. Sous ses traits, Mar­i­on Crane est avant tout indéchiffrable par excès d’expressivité : elle nous présente tant de vis­ages dif­férents que nous ne sommes plus en mesure de déter­min­er lequel au juste est le vrai.

On peut saluer la manière dont Van Sant et Heche mod­ernisent Mar­i­on Crane en lui offrant – jusqu’à un cer­tain point – la maîtrise joyeuse et décidée de son des­tin, en l’arrachant à la vig­i­lance scrupuleuse de l’écriture hitchock­i­enne. Mais ils se retrou­vent rapi­de­ment pris à leur pro­pre piège dans les séquences de l’hôtel Bates. On passera sur le choix mal­heureux de Vince Vaughn pour rem­plac­er Antho­ny Perkins, trans­for­mant instan­ta­né­ment cette fig­ure ambigüe et pathé­tique en per­vers pépère inquié­tant (qui aurait-il fal­lu à sa place ? Peut-être un Robert Sean Leonard, encore lesté de sa can­deur du Cer­cle des poètes dis­parus ?), anéan­tis­sant dans le même mou­ve­ment l’ébauche de com­plic­ité touchante entre les deux per­son­nages. Le prob­lème vient surtout du fait que Mar­i­on n’a jusqu’à présent jamais sem­blé agir par néces­sité ou ressen­tir la moin­dre cul­pa­bil­ité ; le remords qu’elle exprime brusque­ment au fil de sa con­ver­sa­tion avec Nor­man n’a dès lors plus aucun sens dans la bouche du per­son­nage tel que l’a joué l’actrice. La séquence sem­ble par con­séquent tourn­er à vide : non seule­ment Van Sant ne sem­ble plus très bien savoir quoi filmer, mais Heche ne sem­ble pas non plus savoir quoi jouer. Elle jette des regards soudaine­ment inqui­ets vers un point hors champ, comme si elle sen­tait son heure arriv­er. L’échec néces­saire de l’adaptation nous avait certes été annon­cé dès le pre­mier du plan du film, mais on aurait été curieux de se laiss­er encore un peu men­er par le bout du nez par cette Mar­i­on insoumise.

Notes

Notes
↑1 John O. Thomp­son, « Screen Act­ing and the Com­mu­ta­tion Test », Screen, vol. 19, nᵒ 2, été 1978, p. 55‑69.
↑2 Dans la ver­sion orig­i­nale, l’insert per­met au con­traire de chang­er d’axe et de pass­er de l’autre côté du lit.