(Précédem­ment…)

« On voit bien que tu n’y con­nais rien en matière d’aventure. »
Don Qui­chotte à San­cho Pança[1]

« Fuck the thing » : c’est à ce cri de ral­liement que Ger­ry et Ger­ry se con­va­in­quent de renon­cer à leur pro­jet ini­tial de balade, et déci­dent de s’en retourn­er à leur voiture. Ain­si, le des­tin trag­ique des deux marcheurs sem­ble résul­ter non pas d’un com­porte­ment dan­gereux, mais être con­di­tion­né plutôt par leur atti­tude paresseuse et non­cha­lante. C’est comme s’ils étaient jugés coupables de planter là la fic­tion, de ne pas vouloir rem­plir leur rôle de per­son­nages. S’a­gi­rait-il d’une réminis­cence hitch­cock­i­enne? Car c’est exacte­ment la même malé­dic­tion qui frappe Mar­i­on Crane dans Psy­chose. La jeune femme avoue à Nor­man Bates, après un repas passé ensem­ble, qu’elle a décidé de rebrouss­er chemin avant qu’il ne soit trop tard, afin de répar­er son vol, alors même qu’elle n’est plus qu’à une trentaine de kilo­mètres sa des­ti­na­tion, la petite ville de Fair­vale. On peut se deman­der si ce change­ment d’avis bru­tal, ce refus de men­er une aven­ture romanesque n’est pas la cause de sa dis­pari­tion du scé­nario. Il sem­blerait de même que ce soit bien cette ver­sa­til­ité qui soit fatale aux per­son­nages dans Ger­ry. Les ran­don­neurs refusent de se ren­dre, comme ini­tiale­ment prévu, d’un point A à un point B, et cette volon­té de s’extraire de la fic­tion paraît impar­donnable, irré­para­ble. Le vrai « ger­ry », la bourde suprême, c’est bien cela, le renon­ce­ment au rôle auquel on s’était engagé. Le désir pro­fond de Gus Van Sant de réalis­er un film qui fasse table rase passe par un refus de la nar­ra­tion clas­sique, mais aus­si par son rem­place­ment par d’autres formes de fic­tion, tirant à la fois le réel dans le réc­it, mais aus­si en se déplaçant vers la fab­u­la­tion.

Documenter l’aventure du tournage

Deux jeunes gens par­tis en balade se sont per­dus et sont morts à moins de 300 mètres de la route qu’ils n’ont eu de cesse de chercher pen­dant plusieurs jours : c’est à par­tir de ce fait divers lu dans le jour­nal que s’est élaboré le scé­nario écrit par le réal­isa­teur et ses deux acteurs. Car si les per­son­nages sem­blent faire de la résis­tance, les acteurs, eux, se sont large­ment investis dans la con­cep­tion du film, au point que Casey Affleck a par­ticipé aux repérages. Comme une éponge, Gus Van Sant aime se laiss­er imprégn­er des idées qui gravi­tent autour de lui, et atten­dre que le pro­jet se pré­cise pour décider d’intégrer ou non les élé­ments qui lui ont été pro­posés par des tierces per­son­nes. Il affec­tionne l’idée que le film soit avant une aven­ture com­mune, ou pour repren­dre les ter­mes de Riv­ette, un « doc­u­men­taire sur son pro­pre tour­nage ».

Le terme « Ger­ry » qui est aus­si bien le titre du film que la dénom­i­na­tion com­mune aux deux per­son­nages du film est très élo­quent quant au mou­ve­ment de va et vient qui s’opère dans le tra­vail de Gus Van Sant entre le moment d’élaboration du pro­jet et le film lui-même. Ce terme a été inven­té par Matt Damon et son vieil ami Ben Affleck (frère de Casey) dans un cadre privé. Issu d’un lan­gage imag­i­naire, il peut se con­juguer: « We ger­ried the way » ou « I thought you ger­ried the ren­dez-vous ». Il sig­ni­fie quelque chose comme « con­ner­ie » et plutôt que de con­sid­ér­er qu’il sert de prénom aux deux pro­tag­o­nistes, on peut penser qu’il s’agit d’une insulte affectueuse, dont s’affublent les deux potach­es. Ce qui est intéres­sant dans l’utilisation de ce mot inven­té, c’est qu’après avoir con­nu une exis­tence rel­e­vant de la pure sphère privée, il a été révélé au cinéaste, et dès lors, large­ment usité sur le tour­nage du film : « En Argen­tine, un soir, on a roulé très longtemps dans la mau­vaise direc­tion… Un “ger­ry” typ­ique… Cha­cun de nous a con­nu un pas­sage à vide, un moment où il voulait tout aban­don­ner : c’est aus­si l’histoire que le film racon­te. Il y a une mul­ti­tude de “ger­ry” sur Ger­ry. »[2], racon­te le cinéaste. La pure inven­tion se met à recou­vrir une sig­ni­fi­ca­tion pour un cer­tain nom­bre de per­son­nes impliquées dans l’aventure. La sphère de com­préhen­sion et d’usage du mot s’élargit jusqu’à devenir totale­ment publique en étant inté­grée dans le film fini, comme titre et comme mot de vocab­u­laire courant, aus­si bien verbe qu’adverbe ou nom. De privé, il est devenu par­faite­ment partage­able et ne paraît pas du tout relever de la pri­vate joke, et, de plus, il rend compte de toutes les étapes de fab­ri­ca­tion du film, il est comme un fil rouge qui représente ver­bale­ment toute la con­ti­nu­ité du proces­sus de créa­tion ciné­matographique.

« Pren­dre quelque chose en l’état et le faire mien » : c’est ain­si que Gus van Sant for­mu­lait le prob­lème de mise en scène que lui posait Psy­chose. C’est aus­si le mou­ve­ment qu’il réus­sit par­faite­ment à opér­er avec ce mot, de façon anec­do­tique, mas aus­si avec tout l’esprit d’une généra­tion. Au sujet du tour­nage de Will Hunt­ing où fig­u­rait déjà Matt Damon, Gus Van Sant racon­te : « J’essayais d’utiliser des atti­tudes, des tics, des choses vraies de Matt dans le film. »[3] Le statut des per­son­nages s’ouvre donc à une forte per­méa­bil­ité du réel. Le monde de la fic­tion sem­ble de toutes parts tra­ver­sé par des sur­gisse­ments du monde réel, du moment du tour­nage ou de l’écriture du film, et cette indéter­mi­na­tion des per­son­nages vis-à-vis de la fic­tion y par­ticipe très net­te­ment. En effet, au delà du sim­ple terme « ger­ry », on se rend compte à quel point Gus Van Sant arrive à pli­er son pro­jet esthé­tique à la matière doc­u­men­taire que lui offrent ses deux scé­nar­istes. « Je suis un spec­ta­teur, un mateur avant tout. C’est ce que je fait sur Ger­ry : avant d’être un direc­tor, je suis celui qui regarde des corps bouger dans l’espace. »[4] En effet, le réc­it plutôt que de nous livr­er des détails sur la psy­cholo­gie des deux pro­tag­o­nistes, préfère s’en­gager dans une voie plus con­tem­pla­tive. Loin de révéler des atti­tudes ou des réac­tions inat­ten­dues de le part des per­son­nages, l’aven­ture les laisse à mille lieues de tout pathos. De leurs sen­ti­ments, de leur vie quo­ti­di­enne, nous ne saurons rien. La mise en scène se con­cen­tre au con­traire sur la présence, ici et main­tenant, des deux corps.

Prenant en quelque sorte au mot les deux garçons qui refusent de faire leur ciné­ma, le cinéaste ne drama­tise pas l’événe­ment, s’a­muse à per­dre ses créa­tures dans le cadre, et à les filmer dans un ici et main­tenant qui ne con­naît pas de hors-champ. Le film, en se con­cen­trant sur les corps en train de se déplac­er, les met à l’épreuve. Les acteurs acceptent tous les mau­vais traite­ments appliqués à leurs corps cobayes : laiss­er leur peau brûler par le soleil, effectuer de longues pris­es durant lesquelles ils gravis­sent des collines escarpées. Le statut de ces corps est donc néces­saire­ment ambigu pour le spec­ta­teur. Plus que des per­son­nages, ils jouent les cobayes d’ex­péri­ences d’en­durance per­pétrées à leurs dépens. Com­ment un comé­di­en dit-il son texte après avoir avalé un dénivelé de 200 mètres? Com­ment respire-t-il en marchant pen­dant plusieurs min­utes d’af­filée? Les ques­tions aux­quelles Gus Van Sant cherche des répons­es relèvent de l’en­quête phys­i­ologique plus que psy­chologique. Ger­ry est aus­si le por­trait en action des deux acteurs; c’est aus­si en quelque sorte un doc­u­men­taire sci­en­tifique sur la résis­tance des corps à l’ef­fort. « J’aime observ­er mes per­son­nages. Je répugne à suiv­re la manière tra­di­tion­nelle qui con­siste à coller aux moti­va­tions des per­son­nages, à les décrire. »[5], déclare, dans un entre­tien Gus Van Sant à pro­pos d’Ele­phant.

Déplacer la fiction

Au-delà de l’in­té­gra­tion dans la fic­tion d’élé­ments provenant du réel des acteurs, le cinéaste décale aus­si la fic­tion vers de micro-événe­ments. La propen­sion des deux amis à con­vers­er pour­rait nous faire penser aux per­son­nages d’Éric Rohmer, qui devisent à longueur de films. Pour­tant, chez le cinéaste français, cha­cun par­le de ce qui lui est arrivé réelle­ment, en pro­pre. Chez Gus Van Sant, le dia­logue évoque des jeux télévisés ou vidéo. Les pro­tag­o­nistes se plaisent à dis­courir, mais d’événements qu’ils n’ont vécu que virtuelle­ment, de façon médi­atisée. Et c’est juste­ment là, dans ce type de réc­its, que se situe la drama­ti­sa­tion du film : elle n’a pas dis­paru, elle a tout sim­ple­ment glis­sé. La fic­tion glob­ale est certes totale­ment dépourvue de sus­pense, la caméra y est des plus vis­i­bles, le réel du tour­nage transparaît sans arrêt, les per­son­nages ne sont pas con­sti­tués comme tels et quit­tent le navire, à la pre­mière bifur­ca­tion après nous avoir embar­qués en plein désert. L’ex­péri­ence de Psy­chose a peut-être été un pas décisif pour Gus Van Sant dans cette intu­ition, que l’on peut plus dévelop­per un réc­it à la Hitch­cock. Néan­moins, cette impos­si­bil­ité à pro­duire un déroule­ment clas­sique de l’his­toire ne débouche pas sur l’idée que le ciné­ma serait mort ou cause per­due, mais sim­ple­ment qu’on peut, qu’il faut fic­tion­ner autrement. Ain­si, la fic­tion ne con­cerne en aucun cas le sort glob­al de ces corps en mou­ve­ment, mais elle se décen­tre sur le lan­gage qui va servir à pro­duire des micro-fic­tions qui jouent bien sur un cer­tain sus­pense, un enchaîne­ment des événe­ments…

« I con­quered Thebes. » C’est par cette affir­ma­tion quelque peu sur­prenante au vu du con­texte que com­mence le long réc­it de Ger­ry-Casey Affleck. Il narre avec force détails les péripéties de son avancée dans un jeu vidéo ayant pour cadre la Grèce Antique. La nuit vient de tomber sur le désert, alors même que les deux garçons n’ont ni eau, ni repères géo­graphiques. Leur sit­u­a­tion per­son­nelle a pris un tour défini­tive­ment trag­ique. Néan­moins, aucune ani­mosité ne sévit entre les deux hommes, aucune peur n’est tan­gi­ble, aucun énerve­ment ne se fait sen­tir. Aucun sen­ti­ment n’est déce­lable chez eux, seule l’ironie en tient lieu. Ils réagis­sent à con­tre-pied de ce qu’on attend générale­ment dans un film. Alors que Casey Affleck nous pro­po­sait jusque là en toute mod­estie de suiv­re unique­ment une balade dans le désert, il se crédite soudain d’actions des plus héroïques et de respon­s­abil­ités écras­antes aux­quelles s’ajoutent toutes les cat­a­stro­phes naturelles envis­age­ables, érup­tions vol­caniques, inon­da­tions, etc. « Je fai­sais du négoce avec douze cités et j’avais une armée très puis­sante », peut-on enten­dre.

« Je te déteste, dit Matt Damon en riant. – C’est vrai ?, repar­tit Casey Affleck. – Non, mais j’ai très chaud devant et très froid der­rière. » En tour­nant en déri­sion le sort trag­ique qui leur incombe, les deux per­son­nages font subir au trag­ique un pro­fond décalage. Au lieu de s’appliquer au réc­it glob­al des deux Ger­ry que nous suiv­ons, il inter­vient dans le réc­it de faits antérieurs, virtuels, et sans rela­tion avec la sit­u­a­tion qui nous occupe. Le ton du réc­it est des plus sérieux et con­traste très forte­ment avec les échanges précé­dents qui con­cer­naient la vraie sit­u­a­tion trag­ique des per­son­nages. La chronolo­gie des faits relève égale­ment de l’absurde (« J’ai con­quis Thèbes il y a deux semaines » et « J’avais régné sur cette région pen­dant 97 ans. »), car elle mêle l’actuel des jeunes gens à la tem­po­ral­ité antique et accélérée du jeu, elle mélange le quo­ti­di­en et le mythe, de même que le reg­istre lex­i­cal employé mêle vocab­u­laire par­lé et courant à des ter­mes plus spé­cial­isés trai­tant de pra­tiques religieuses poly­théistes. Or, c’est bien une des pro­priétés fon­da­men­tales du ciné­ma que de présen­ter dans un espace unique, celui de l’écran, des actions, réc­its aux tem­po­ral­ités var­iées. Gus Van Sant joue à vari­er les rythmes nar­rat­ifs à l’extrême. Il invente un mythe grec inclu­ant plusieurs civil­i­sa­tions et en bal­aie le réc­it en quelques min­utes, ce qui con­traste forte­ment avec les longues cel­lules de plan au cours desquelles les deux corps sont mon­trés pen­dant dix min­utes marchant au ralen­ti. L’économie nar­ra­tive du film ne suit pas une con­ti­nu­ité où la tem­po­ral­ité agi­rait comme un con­den­sé de temps réel. Le temps ici se partage entre très longues ellipses de moments com­plète­ment occultés et longs blocs de durée sans ellipse.

Le jeune homme racon­te avec un intérêt crois­sant les con­tretemps, dif­fi­cultés, révoltes qui se suc­cè­dent à grande vitesse dans son réc­it. Le film joue sur le con­traste entre ce ton vif et la dés­in­vol­ture dont font mon­tre les per­son­nages à l’égard de leur pro­pre aven­ture sur laque­lle ils sem­blent n’avoir rien à dire. La capac­ité à fab­uler des per­son­nages ne se situe pas où on l’attendait. Alors qu’ils sem­blaient pris dans une grande humil­ité et peu enclins à faire les stars, ils finis­sent par se piquer d’héroïsme. Il est cepen­dant très ironique que la fic­tion se fasse sur le mod­èle de l’épopée : Ger­ry-Casey Affleck qui ne parvient pas à trans­former l’aventure déci­sive de son exis­tence en tragédie a pour­tant été à bonne école au con­tact des mythes et de héros antiques et exem­plaires. C’est de la sou­p­lesse du lan­gage, beau­coup plus que de l’aven­ture vécue, que naît la puis­sance de fab­u­la­tion du réc­it.

Serge Daney, par­lant dans la post­face de son recueil d’ar­ti­cles inti­t­ulé La Rampe, tente de trac­er les grandes lignes de l’évo­lu­tion d’une esthé­tique du ciné­ma. Selon lui, le ciné­ma dit clas­sique se serait car­ac­térisé par le mythe du « secret der­rière la porte »[6], pour repren­dre le titre d’un film de Fritz Lang qui décrit bien ce qui désigne l’ob­ses­sion du per­son­nage clas­sique de men­er à bien l’in­trigue du film en se démenant dans le but de résoudre un mys­tère. Ensuite, Daney attribue au ciné­ma qui n’est plus ni clas­sique, ni mod­erne, une « scéno­gra­phie de la vis­ite guidée »[7]. Dans le désert, fi de la moin­dre porte, et donc d’un quel­conque secret. Mais là, si l’on peut par­ler de vis­ite, on peut dif­fi­cile­ment la qual­i­fi­er de guidée. Les deux pro­tag­o­nistes ont en effet per­du tout sens de l’orientation, tout point de repère. Son refus de racon­ter un réc­it clas­sique se fond sans cesse dans le car­ac­tère dés­in­volte de ses per­son­nages. « Pris entre “la réserve cool et la panique muette”, les deux Ger­ry sont là ici et main­tenant, et c’est tout. […] Ils sont per­dus dans le désert, et ils n’en font pas un drame. »[8] Cette absence de drama­ti­sa­tion que relève Stéphane Delorme étonne pen­dant tout le film, tout en révélant le prin­ci­pal trait de car­ac­tère de toute la généra­tion rev­enue de la grav­ité des années 80, et qui affecte une ironie impas­si­ble en toute cir­con­stance. C’est comme si ces per­son­nages refu­saient de faire leur (du) ciné­ma. Il y a comme une pudeur du per­son­nage con­tem­po­rain qui ne veut pas trop se faire remar­quer, qui pense que le spec­ta­teur n’est pas vrai­ment dupe de tout ce qu’il voit sur l’écran.

Image du temps, images dans le temps

« C’est plein de dinosaures, par ici », dit Casey Affleck à Matt Damon au coin du feu lors de leur pre­mière nuit dans le désert. Les per­son­nages rechign­eraient-ils à s’en­gager dans la fic­tion par peur de se mesur­er à leurs glo­rieux aînés ? Au cours du film, on a sou­vent l’im­pres­sion qu’ils rem­plis­sent sage­ment leur rôle de petit point mobile dans le cadre, comme con­scients de n’être que des fig­ures des­tinées à une sur­face plane et s’inscrivant dans une his­toire des images. Les images ciné­matographiques qui hantent ces lieux sont en effet légion. Ce désert pré­cisé­ment ren­voie au sou­venir des mul­ti­ples west­erns qui s’y déroulent, et en par­ti­c­uli­er aux Rapaces (1924, Erich von Stro­heim), dont Ger­ry cite le plan (quoique avec un cadrage un peu plus large) dans lequel McTeague se hisse sur le corps de Mar­cus pour le met­tre à mort. En effet, les images ne nais­sent pas d’elles-mêmes, mais s’intègrent dans une chaîne, dans une his­toire. Ain­si, il n’est pas ques­tion chez Gus Van Sant que l’image fasse son temps, un point c’est tout. Soit qu’elle s’invite à rester plus que de rai­son, ralen­tie à l’extrême en post­pro­duc­tion, étirée autant qu’il est pos­si­ble, soit qu’elle ressur­gisse là où on ne l’attendait pas. Elle refuse caté­gorique­ment de se soumet­tre à ce déroule­ment impi­toy­able du ciné­ma qui voudrait qu’elle appa­raisse un 24ème de sec­onde pour dis­paraître à tout jamais. Casey Affleck meurt, vic­time de son ami, qu’à cela ne tienne ! Il réap­pa­raît en bour­reau sous forme d’un jeu vidéo dans Ele­phant, et le nom de Ger­ry revient pour évo­quer le maître de céré­monie d’un jeu de rôle dans Last Days (2005).

Les Rapaces, Erich Von Stro­heim (1924)

Ce sont bien des images-momies qui cir­cu­lent dans l’œuvre de Gus Van Sant, plus que des dinosaures. « J’avais une sorte d’accord avec mon opéra­teur : il tourn­erait ces paysages de nuages chaque fois que pos­si­ble, mais avec une autre caméra, de manière presque automa­tique » [9], con­fie Gus Van Sant à pro­pos de My Own Pri­vate Ida­ho. On peut déduire de ces pro­pos, que les images de nuages dont il est ques­tion se retrou­vent prob­a­ble­ment dans tous les films postérieurs du cinéaste, et qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’elles provi­en­nent peut-être de ce tour­nage-ci. Ces images atmo­sphériques, images du temps, par déf­i­ni­tion peu­vent être filmées de n’importe où et en rai­son du pou­voir de déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion de l’image pro­pre au ciné­ma, elles peu­vent être inté­grées n’importe où. Elles ne se don­nent de toute façon que dans le temps de déroule­ment de la pro­jec­tion.

Cette obses­sion de la dis­pari­tion de l’image se fait jour dans Ele­phant, et spé­ciale­ment à tra­vers la séquence du couloir qui, entêtée, sur­git par trois fois, vue sous trois angles dif­férents, mais avec inlass­able­ment les mêmes gestes, les mêmes dia­logues, provo­quant un sen­ti­ment de déjà vu, une impres­sion qu’il y a eu une erreur dans l’enchaînement des bobines. « Si le ciné­ma était une mémoire, il en serait une mau­vaise, puisqu’il répète les mêmes mou­ve­ments et paroles »[10], écrit Jean-Louis Leu­trat. En cela, Gus Van Sant n’oublie pas que la « caméra est une machine », et qu’il faut la con­sid­ér­er comme telle. Si cette machine cap­ture les images, si elle leur per­met de ne pas dis­paraître, la con­séquence en est que l’image se voit figée par cette con­ser­va­tion. La caméra sauve l’image d’une mort totale au présent, mais la fixe dans une tem­po­ral­ité fac­tice qui ne relève plus du vivant. La caméra fonc­tion­nerait donc bien comme une machine à embaumer, c’est-à-dire à préserv­er de la décom­po­si­tion en arrê­tant le cours du temps. Or, si les images sont con­servées intactes par l’embaumement ciné­matographique, il n’en va pas de même pour tous les corps. Les corps des deux Ger­ry subis­sent une dégra­da­tion accélérée du fait des con­di­tions extrêmes (absence d’eau et de nour­ri­t­ure, marche, soleil, etc.) qu’ils subis­sent. L’image con­serve le temps qui précède la mort du corps, mais elle ne peut pas l’empêcher. Le seul Ger­ry qui ne meurt pas est celui qui a pris la peine de s’enturbanner dans un linge bleu, qui a lancé un proces­sus de con­ser­va­tion de son corps. Cette ques­tion-réponse de Pas­cal Bonitzer citée par Jean-Louis Leu­trat nous rap­pelle pourquoi : « À quoi sert une momie ? À préserv­er le vis­age. »

Notes

Notes
↑1 CERVANTES Miguel, Don Qui­chotte de la Manche, Points, 1994, p. 101.
↑2 « Je suis comme Colum­bo, je fais sem­blant de ne pas savoir », op. cit., p.22
↑3 « Je suis comme Colum­bo, je fais sem­blant de ne pas savoir », op. cit., p.24.
↑4 ibid., p.24.
↑5 Michel Cieu­tat, op. cit., p.24.
↑6 Serge Daney, La Rampe, Petite Bib­lio­thèque des Cahiers du ciné­ma, 1996, p.208.
↑7 ibid., p.212.
↑8 Stéphane Delorme, « Com­pag­nie », in Cahiers du ciné­ma, n°588, mars 2004.
↑9 Jan Aghed, « Fal­staff à Port­land. Entre­tien avec Gus Van Sant », Posi­tif n°372, févri­er 1992.
↑10 Jean-Louis Leu­trat, « Le ciné­ma, “momie du change­ment” », in L’Invention de la fig­ure humaine, Ciné­math­èque française, 1995, p.297.