À l’heure où seront pub­liées ces lignes, il y aura près d’une semaine qu’aura été lancé le site letempspresse.org et son pen­dant 8, par­ties inté­grantes du dis­posi­tif politi­co-médi­ati­co-viral con­stru­it autour des « 8 objec­tifs du mil­lé­naire pour le développe­ment », énon­cés et validés par l’ONU en 2000. Une semaine, déjà, alors qu’indéniablement le temps presse. Mais une semaine aurait-elle changé quelque chose ? Pour toutes ses bonnes inten­tions, 8 pour­rait bien être une route vers l’enfer…

En l’an 2000, l’ONU édic­tait donc ses « 8 objec­tifs[…] »[1], une déc­la­ra­tion d’intention qui, cer­taine­ment, sonne bien mais qui, au vu des dif­fi­cultés et des con­flits d’intérêt que sus­cite la moin­dre déc­la­ra­tion onusi­enne à l’échelle mon­di­ale, donne plutôt une impres­sion d’effet d’annonce. Avec une cer­taine lucid­ité et beau­coup d’ambition, les deux insti­ga­teurs de cette cam­pagne déci­dent à cette époque de mon­ter le pro­jet qui aboutit aujourd’hui à la cam­pagne letempspresse.org / 8 : don­ner une réso­nance médi­a­tique à cette déc­la­ra­tion, afin de sen­si­bilis­er l’opinion. Car il en va ain­si aujourd’hui : le scep­ti­cisme et l’inertie poli­tique, la mul­ti­pli­ca­tion de l’info récla­ment une présence médi­a­tique des plus insis­tantes – virale – pour qu’une cause existe. Cer­tains par­leront d’idéologie sim­pli­fiée, prédigérée.

Ne tirons pas sur l’ambulance. Le pro­jet 8 n’a pas voca­tion à cor­riger les dérives de la société de l’information, de la mono­forme vom­ie par Watkins, et tou­jours plus présente. Pour par­ler ciné­ma – nous sommes là pour ça, après tout –, il faut même avouer que les cinéastes de 8 ne s’en sor­tent pas si mal, avec leurs courts métrages respec­tifs (Gus Van Sant, man­i­feste­ment inca­pable de penser la forme courte, excep­té).

Ain­si, les trublions tri­col­ores Jan Kounen et Gas­par Noé choi­sis­sent une cer­taine prise de risque formelle : Noé s’éloigne de son maniérisme visuel déca­dent pour réalis­er un court min­i­mal­iste, crasseux, tan­dis que Kounen revient à son inno­cence, son côté le plus éloigné de sa ten­dance à la provo­ca­tion stérile, le Kounen de Dar­shan. Plus tra­di­tion­nel, Abder­rah­mane Sis­sako choisit la voie du réc­it sym­bol­ique, de même que Jane Cam­pi­on. Ce dernier court tran­scende cepen­dant les pas­sages oblig­és du con­te à voca­tion didac­tique pour attein­dre à une grâce une légèreté grave, qui le place au tout pre­mier rang par­mi les autres essais. Gael Gar­cía Bernal, le par­tic­i­pant inat­ten­du de cette antholo­gie, tente sa chance dans le même genre mais sans par­venir à égaler la beauté de l’œuvre de Jane Cam­pi­on, tan­dis que Mira Nair réalise peut-être le plus dif­fi­cile, le plus ambigu des seg­ments de 8, avec sa vision som­bre de l’indépendance fémi­nine.

Une chose, cepen­dant, relie tous les seg­ments de cette antholo­gie : l’impuissance de la parole directe, assurée par ses locu­teurs. Sis­sako et Kounen explici­tent leurs dis­cours par le truche­ment d’une chan­son hors champ : Nair, Gar­cía Bernal, Noé et Cam­pi­on (dans une moin­dre mesure), via une vocal­i­sa­tion de l’écrit, en illus­tra­tion d’images ; Van Sant, enfin, ne s’exprime que par de lour­des lignes de texte, assénées à même l’écran. Tout cela, comme si le fait d’assumer un dis­cours idéologique fort, une nar­ra­tion poli­tique était source de gêne, ou de honte. Défendre frontale­ment une cause, c’est, paraît-il, ringard. D’autant plus éton­nant est donc le traite­ment quant à lui par­faite­ment frontal – et bur­lesque – du seg­ment signé Wim Wen­ders. Cer­taine­ment mag­nifié par les ater­moiements des autres courts, l’adresse directe au spec­ta­teur de Wen­ders n’en est que plus effi­cace. Plus naïve aus­si, peut-être, mais il s’agit d’impliquer l’auditoire, de provo­quer une réac­tion, voire – on peut rêver – une réflex­ion.

Entre timid­ité et ent­hou­si­asme, les courts métrages de 8 bril­lent dans l’ensemble par l’implication man­i­feste de leurs auteurs – et par­fois par les réflex­ions formelles dont ceux-ci se mon­trent capa­bles. Cet ent­hou­si­asme était présent, le 4 févri­er, à la soirée de lance­ment de la cam­pagne, dans les bouch­es des respon­s­ables du pro­jet, chez Wen­ders, Kounen, ou chez Muham­mad Yunus, ova­tion­né debout. Le dis­cours du représen­tant de YouTube, parte­naire média viral de l’opération, était peut-être moins idéal­iste – mais per­son­ne ne l’écoutait vrai­ment, après les V.I.P. cul­turels qui l’avaient précédé. Dom­mage, car il y aurait beau­coup à lire dans l’opposition entre le ric­tus cynique et car­nassier de ce Pat Bate­man bien réel, et les larmes ren­trées de la jeune fille venue présen­ter son pro­jet, les sourires du pro­fesseur Yunus ou la bonne humeur fière de Wen­ders. Prob­a­ble­ment bien con­scient de la dichotomie entre un pro­jet idéal­iste et plein de bons sen­ti­ments et un site comme YouTube, exem­ple type d’un web 2.0 tou­jours plus généra­teur d’apathie sociale, notre cadre supérieur sem­blait en appréci­er l’ironie. L’important, nous dis­ent les insti­ga­teurs de 8, c’est de se ren­dre compte que le change­ment est à portée de la main des citoyens, pourvu qu’ils veuil­lent bien la ten­dre. Et Big YouTube Broth­er, sa con­duite achetée, de rire sous cape, pressen­tant peut-être que le ciné­ma n’est plus vrai­ment capa­ble de chang­er son audi­toire, mais seule­ment de lui pro­cur­er son fix de révolte et de con­science suff­isante pour qu’il se ren­dorme, repu. Espérons qu’il ait tort.

Notes

Notes
↑1 8 objec­tifs qui sont donc : réduire l’extrême pau­vreté et la faim, assur­er l’éducation pri­maire pour tous, assur­er un envi­ron­nement durable, réduire la mor­tal­ité infan­tile, com­bat­tre le VIH/ Sida, le palud­isme et d’autres mal­adies, amélior­er la san­té mater­nelle, met­tre en place un parte­nar­i­at mon­di­al pour le développe­ment, pro­mou­voir l’égalité des sex­es et l’autonomie des femmes.