Critikat
Nostalghia, d'Andreï Tarkovski

Andreï Tarkovski

de Andreï Tarkovski

Dialogues tarkovskiens

par Arnaud Hée

En sept films de long-métrage, le réal­isa­teur “russe” offi­ciant en URSS a for­mé une œuvre incom­pa­ra­ble por­tant le ciné­ma vers des som­mets esthé­tiques et nar­rat­ifs, mais aus­si en matière de pen­sée et de vision du monde. La ten­ta­tion d’exhaustivité se heurte à l’extraordinaire den­sité de la fil­mo­gra­phie d’un artiste pour lequel il a fal­lu sans cesse com­pos­er avec des autorités hos­tiles, son cap­ti­vant Jour­nal est le témoignage sai­sis­sant de cette anticham­bre d’un exil à l’issue dra­ma­tique. C’est pourquoi il a été choisi ici de procéder par une sorte de dia­logue entre les films et quelques fig­ures ou élé­ments fon­da­men­taux de son ciné­ma.

Avec les spectateur

Un passeur

“L’artiste est ain­si un servi­teur, éter­nelle­ment redev­able du don qu’il a reçu comme par mir­a­cle” écrit-il dans Le Temps scel­lé. On ressent ici toute la ten­ta­tion démi­urgique tarkovski­enne, une très haute idée de l’art et de lui-même. Les livres du cinéaste témoignent de la grande atten­tion qu’il porte à la récep­tion de son œuvre, plus de la part du pub­lic que de la cri­tique. À pro­pos de cette dernière, il est sou­vent d’une grande sévérité, et ce même lorsque ses films sont encen­sés par elle, comme ce fut large­ment le cas en Occi­dent dès L’Enfance d’Ivan (1962). Il reproche par exem­ple à Jean-Paul Sartre des sur­in­ter­pré­ta­tions appau­vris­santes, signe, selon le réal­isa­teur, d’une totale incom­préhen­sion de son film et de son geste artis­tique. Son Jour­nal tran­scrit de nom­breux bil­lets que les spec­ta­teurs lui remet­tent ou lui envoient. Il ne dis­simule pas les plus assas­sins, comme à pro­pos du film Le Miroir : “Quelle nul­lité ! Quel navet ! Quelle hor­reur ! Mais c’est un coup pour rien, car il n’a pu attein­dre le spec­ta­teur, et cela c’est essen­tiel…” Mais à pro­pos de la même œuvre, voici les mots d’un retraité : “Votre film me boule­verse. Votre manière de pénétr­er le monde des sen­ti­ments de l’adulte et de l’enfant, de faire appel à la beauté du monde qui nous envi­ronne, de mon­tr­er des valeurs authen­tiques, de faire vibr­er chaque objet, de trans­former chaque détail du film en quelque sym­bole […].” Voilà sans doute l’un des plus beaux hom­mages que l’on pou­vait faire à Tarkovs­ki : être un passeur, à l’image du Stalk­er, dans le film homonyme, qui fait accéder à la “Zone”, un univers en soi, avec ses règles, que seul lui maîtrise et con­naît. Dans un dia­logue avec Vin­cent Bar­ré, le sculp­teur anglais Richard Dea­con évoque Stalk­er : “Lui seul [le Stalk­er] est capa­ble de faire ce chemin labyrinthique, con­traire à la logique […]. Y aller directe­ment, c’est se plac­er dans un monde logique, matériel. C’est seule­ment lorsqu’on est dans le sys­tème com­plexe de cette pro­gres­sion détournée que l’on entre dans le monde où cette chose est pos­si­ble.”

Don, partage et échange

Ain­si s’agit-il d’un dia­logue entre un cinéaste-émet­teur, et un spec­ta­teur-récep­teur, mais se situ­ant en fait au-delà d’une sim­ple rela­tion uni­latérale. Si l’image “impres­sionne” le pub­lic, mon­tre un chemin, il appar­tient au spec­ta­teur d’accomplir un chem­ine­ment qui lui soit pro­pre. À ce dernier de ren­voy­er de l’affect, un peu de lui-même, de “rem­plir”. Au pas­sage, cette spé­ci­ficité explique pourquoi on peut être autant boulever­sé par un film de Tarkovs­ki, en se l’appropriant, qu’ennuyé si la rela­tion n’opère pas, si l’on ne ren­voie aucune image aux images. Les deux entités, cinéaste et spec­ta­teur, for­ment ain­si un cou­ple et enta­ment une sorte de col­lab­o­ra­tion, un dia­logue et une trans­mis­sion émo­tion­nels. L’artiste a en charge de tran­scrire par quelque medi­um, en l’occurrence le ciné­ma, une appréhen­sion du réel “à tra­vers une expéri­ence sub­jec­tive”, de livr­er “une vision nou­velle et unique de l’univers, un hiéro­glyphe de la vérité absolue”. Le ciné­ma de Tarkovs­ki, sou­vent con­sid­éré comme intim­i­dant (voire pom­peux pour les plus mau­vais­es langues), n’est donc pas intel­lectuel, même s’il regorge de cul­ture, mais celle-ci à une fonc­tion d’impression, d’inscription men­tale, affec­tive et émo­tion­nelle. Chaque film donne des instru­ments de con­nais­sance et de maîtrise de ce que l’on pour­rait nom­mer un cos­mos : “L’infini ne peut être matéri­al­isé, mais on peut en créer son illu­sion, une image.” Doté d’un don, le cinéaste n’a pu que sac­ri­fi­er sa vie à ren­dre sen­si­ble, et non intel­li­gi­ble, l’univers : l’acte ciné­matographique tarkovskien se fait sous les aus­pices de la trans­mis­sion et du dia­logue.

Avec l’art et la culture

De l’art ciné­matographique

Tarkovs­ki, petit-fils et fils de poète qui s’est essayé à la pein­ture et a tout au long de sa vie pra­tiqué le dessin, n’est pas un cinéaste par défaut. Avec ses pos­si­bil­ités intrin­sèques en matière de réc­it et de plas­tic­ité, le ciné­ma com­bine ce qu’il a pu con­sid­ér­er comme une sorte d’art total. Et à le lire ou à le voir, on com­prend bien, cela a déjà été souligné précédem­ment, qu’il se con­sid­ère comme, avant tout, un artiste, dont le medi­um d’expression est en l’occurrence l’art ciné­matographique. On ne peut pas dire qu’il ait un esprit de corps très dévelop­pé, ses juge­ments envers ses condis­ci­ples sont sou­vent sévères, faisant état d’une con­ster­na­tion sans appel. Dov­jenko, auteur notam­ment de La Terre, est par exem­ple l’un des seuls cinéastes sovié­tiques qui trou­ve grâce à ses yeux et à pro­pos duquel s’opère d’ailleurs une indé­ni­able fil­i­a­tion dans L’Enfance d’Ivan par cer­tains décadrages et traite­ments de per­son­nages inscrits en con­tre-plongée et con­tre-jour dans le paysage. Assez logique­ment, Ing­mar Bergman est l’un des quelques cinéastes européens dignes d’intérêt selon lui. Mais l’art tarkovskien est très loin de situer dans la cita­tion ciné­matographique comme cela a été le cas, par exem­ple, pour la Nou­velle Vague française. Loin de con­sid­ér­er pour autant le ciné­ma comme illégitime ou mineur par rap­port aux autres formes d’expressions artis­tiques, il s’agit surtout de faire entr­er la cul­ture et l’art dans sa pro­pre œuvre.

Cul­ture du sacré

Au plus loin de la Terre, la sta­tion spa­tiale de Solaris est rem­plie de cul­ture, les per­son­nages, des sci­en­tifiques let­trés, se rac­crochent ain­si à l’humanité : livres, tableaux ain­si que la Sainte Trinité de Rou­blev dans la cab­ine de Kelvin (Donatas Ban­io­n­is). La salle com­mune de la sta­tion s’avère être un véri­ta­ble cab­i­net de curiosité human­iste. La cita­tion lit­téraire, notam­ment les Écri­t­ures saintes, est une occur­rence dans l’œuvre à par­tir d’Andreï Rou­blev. À cet égard, Le Sac­ri­fice s’ouvre sur des détails de L’Adoration des mages de Vin­ci, baigné par une pièce musi­cale issue de La Pas­sion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, son com­pos­i­teur favori. Deux sources et thé­ma­tiques religieuses qui seront des com­posantes essen­tielles du film. Alexan­dre (Erland Joseph­son), alors qu’une apoc­a­lypse survient, est le dernier des croy­ants comme Abra­ham fut le pre­mier. Alors que ce dernier accep­ta de tuer son fils Isaac comme preuve de sa soumis­sion à Dieu, Alexan­dre se sac­ri­fie et sauve “Petit garçon”, enfant mutique dont les mots suiv­ants reten­tis­sent dans la dernière scène : “au com­mence­ment était le verbe”. Le Sac­ri­fice est ain­si l’histoire d’une human­ité renais­sante. Cette façon de faire entr­er cette sub­stance cul­turelle et artisi­tique dans ses films est la démon­stra­tion du lien intime entretenu avec elles, sous la forme d’une sacral­i­sa­tion de celles-ci, comme valeurs humaines suprêmes aux­quelles toutes les autres sont soumis­es. Mais la manière dont il les intè­gre n’est pas cita­tion­nelle, elles entrent en réso­nance avec sa pro­pre prise de parole, per­me­t­tant de sa part l’entame d’un dia­logue afin de favoris­er cette com­mu­ni­ca­tion sen­si­ble avec le spec­ta­teur. Mais la cul­ture et l’art religieux ne sont pas les seules com­posantes des films de Tarkovs­ki. Le Miroir est, dans cer­taines séquences, une mise en image de poèmes de son père Arseni, réc­ités par ce dernier en voix-off. Il s’agit aus­si de l’œuvre la plus “directe­ment” auto­bi­ographique du cinéaste.

Fil­i­a­tions et pro­longe­ments

La sophis­ti­ca­tion pic­turale tarkovski­enne ren­voie directe­ment à l’idée de la com­po­si­tion de tableaux, d’autant plus évi­dente lorsque la fix­ité du plan est instau­rée, mais aus­si par le biais de l’usage du zoom entraî­nant des recadrages à l’intérieur du plan. Cela est appuyé par le fait que les per­son­nages sont par­fois filmés en état de pose, figés comme un mod­èle en train d’être peint. D’une manière très générale, la pré­ci­sion de la dis­po­si­tion des fig­ures dans le cadre est extrême­ment frap­pante. On pense à la dis­cus­sion dos à dos entre Rou­blev et son maître Théophrane le Grec ou bien à la séquence de Stalk­er où chaque pro­tag­o­niste repose sur un élé­ment dif­férent. L’écrivain sur la terre (tout comme Gortchakov, lui aus­si écrivain, à la fin de Nos­tal­ghia), le sci­en­tifique sur la pierre, le passeur entre eau et boue. Les per­son­nages ne sont ici jamais réu­nis dans le cadre, ce qui ren­voie forte­ment à l’idée du polyp­tyque en pein­ture, en l’occurrence le trip­tyque. L’odyssée des trois pro­tag­o­nistes forme aus­si une Trinité, fig­ure sur laque­lle il s’agira de revenir. L’inspiration et la com­po­si­tion des images relèvent ain­si sou­vent d’une tra­di­tion pic­turale où la Renais­sance tient un rôle majeur. Et la fil­i­a­tion est par­fois très directe. Il est frap­pant dans Andreï Rou­blev de recon­naître de manière évi­dente la cita­tion des tableaux de Pieter Brueghel l’Ancien dans l’angle des cadrages, le traite­ment des minus­cules sil­hou­ettes dans des paysages enneigés et la suc­ces­sion entre pre­mier et sec­ond plan.

 Pieter Bruegel (l'Ancien), <i src=Chasseurs dans la neige">

On peut con­sid­ér­er aus­si que cer­taines fig­ures grotesques, comme celle de l’histrion, sem­blent sor­tir d’une scène de genre fla­mande du XVIe siè­cle. Alors que dans Solaris Tarkovs­ki filme longue­ment Le Retour de la chas­se du pein­tre fla­mand, en le décon­stru­isant et en isolant des détails, Le Miroir pousse cette logique à son terme. Dans cet auto­por­trait éclaté sur­git un sou­venir dans un paysage de neige dans lequel on retrou­ve de nom­breux élé­ments du tableau : patineurs sur la glace, arbres décharnés, la même pente plongeante faisant se suc­céder deux plans dis­joints. Ain­si dans Andreï Rou­blev et Le Miroir en pas­sant par Solaris, le cinéaste passe de la cita­tion à la mise en dia­logue de Pieter Brueghel avec ses pro­pres images.

Icônociné­matogra­phie

La «Trinité» d'Andreï Roublev

La qual­i­fi­ca­tion d’artiste russe s’im­pose en ce qui con­cerne Tarkovs­ki : il pra­tique un “art russe”, notam­ment en matière d’im­agerie. Dans son Jour­nal, le réal­isa­teur cite un cer­tain Kor­sakov : “L’on ne peut vivre dans ce pays ; l’on ne peut faire son salut qu’i­ci…” Andreï Rou­blev est un film sur un pein­tre d’icône qui ne peint pas, ceci en rai­son du chaos du monde dont il est le témoin : famine, vio­lence, pagan­isme. Tout l’in­térêt de Tarkovs­ki se porte sur la ques­tion de la ges­ta­tion de l’acte artis­tique, pour cela Rou­blev (Ana­toli Solonit­syne) con­naît un douloureux chem­ine­ment, s’ap­parentant large­ment au par­cours chris­tique de la Pas­sion, qui le con­duira à illus­tr­er l’har­monie trini­taire dans La Sainte Trinité. Dans la tra­di­tion russe, il s’agit de “l’icône des icônes”, une image absolue qui n’ar­rête pas le regard, de celle que l’on tra­verse et qui fait accéder à l’in­fi­ni, en l’oc­cur­rence à l’essence du divin. On peut con­sid­ér­er que Tarkovs­ki, selon sa con­cep­tion de l’artiste et le rôle qu’il lui con­fère, a pour­suivi dans sa fil­mo­gra­phie une quête de la mise en forme d’images absolues. L’une d’elle est sans doute à repér­er dans Stalk­er, lorsque les trois pro­tag­o­nistes, révélés à eux-mêmes au terme du par­cours, renon­cent à entr­er dans la cham­bre de la “Zone”, à l’in­térieur de laque­lle leurs désirs seraient exaucés. Le passeur, l’écrivain et le sci­en­tifique se tien­nent assis sur le seuil de celle-ci, com­posant ain­si une Trinité. La Sainte Trinité adopte une per­spec­tive inver­sée, c’est-à-dire que le point de fuite n’est pas situé dans l’œu­vre, mais c’est celui qui regarde qui est regardé, par Dieu. Dans Stalk­er, le plan débute de manière assez rap­prochée sur les trois êtres, puis un zoom arrière con­duit à deux évo­lu­tions. Un cadre dans le cadre se forme et l’on com­prend surtout que la source de l’im­age, la caméra et l’œil du cinéaste, s’avère être le cœur de la Zone. C’est ce dernier, dans cette séquence, qui regarde la Trinité sur son seuil. Le spec­ta­teur fait alors l’ex­péri­ence d’une forme d’ab­solu en matière de point de vue et d’im­age.

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Empreintes dos­toievski­ennes

Le cinéaste se situe égale­ment très net­te­ment dans une lignée lit­téraire pro­fondé­ment russe, par­ti­c­ulière­ment dans le sil­lage de Fedor Dos­toïevs­ki, qui dis­ait que “l’art sauvera le monde”. Tous les per­son­nages de ses films sont face à des prob­lé­ma­tiques ana­logues à celles de l’écrivain russe, la rela­tion de l’homme au monde, la recherche de Dieu et le chem­ine­ment vers la vérité. Et plus les per­son­nages tarkovskiens se situent loin de leur cen­tre de grav­ité, la Russie, plus ces ques­tions sont pres­santes et vitales (le cos­mos dans Solaris, l’île dans Le Sac­ri­fice, l’I­tal­ie dans Nos­tal­ghia). De nom­breux per­son­nages sont con­stru­its à par­tir d’une matière dos­toïevski­enne, par­ti­c­ulière­ment autour de la fig­ure du “fou”, en fait lucide et déten­teur d’une vérité prophé­tique sur le monde. Il en est ain­si dans Nos­tal­ghia avec Domeni­co, illu­miné vivant reclus dans sa mai­son et cher­chant à sauver le monde du matéri­al­isme. Otto, le fac­teur dans Le Sac­ri­fice, est con­sti­tué de cette même sub­stance, alors que l’apoc­a­lypse men­ace. Domeni­co et Otto déti­en­nent la solu­tion pour sauver le monde qu’ils livrent aux deux per­son­nages prin­ci­paux. Dans le pre­mier cas, il s’a­gi­ra pour Gortchakov de tra­vers­er, une bougie allumée en main, une piscine vidée de son eau. Pour le sec­ond, il fau­dra qu’Alexan­dre aime Maria, une pau­vre femme mar­ginale à qui l’on accorde des pou­voirs mag­iques. L’œu­vre tarkovski­enne est tra­ver­sée par des fig­ures en quête de pureté et de sain­teté, à l’image de celles que l’on retrou­ve chez Dos­toïevs­ki, le prince Mychkine dans L’Id­iot ou Zos­si­ma dans Les Frères Kara­ma­zov. Il est ain­si aisé de dress­er des analo­gies entre le romanci­er et le cinéaste qui parta­gent aus­si une rela­tion mys­tique avec la Terre.

Avec la Terre, la Mère et la Russie

Regarder la Terre

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En quête de la présence de Dieu ou faisant le douloureux con­stat de son absence, le ciné­ma de Tarkovs­ki filme la Terre et non le Ciel. Il s’agit d’un élé­ment pre­mier, de la matrice pri­mor­diale de son art : une caméra braquée sur elle. La scène la plus démon­stra­tive en la matière se situe cer­taine­ment dans le pro­logue d’Andreï Rou­blev, lorsqu’un homme défie les lois physiques par le biais d’une mont­golfière fumante. Après s’être élevé, le per­son­nage déam­bule en alti­tude, avant d’être ramené, comme aiman­té, vers le sol au terme d’une chute qui sonne comme un aver­tisse­ment : on ne quitte pas la Terre. Plus que le fait de vol­er, c’est le fil­mage qui est le plus sig­ni­fi­catif. Il est ici prin­ci­pale­ment organ­isé en plongée, de manière fixe (au moment de l’élévation du fébrile engin) ou hor­i­zon­tale : des cieux on ne voit que la Terre. La ver­ti­cal­ité n’intervient pas dans le sens ascen­dant, seule­ment lors de la chute, du retour sur Terre. C’est sur cette dernière qu’est à chercher la présence de Dieu, le Salut et, plus glob­ale­ment, le sens de l’existence humaine. Chez Tarkovs­ki, la Terre n’est pas mono­lithique mais organique, vibrante, ondu­lante et surtout, humide. Il s’agit en effet d’un élé­ment très large­ment aque­ux, l’eau et la boue en sont des élé­ments con­sti­tu­tifs. Ils agis­sent en con­duc­teur, un fil qui relie l’être à l’expérience de l’existence. Cette Terre est certes par­fois présente à l’état minéral. À ce titre, un trav­el­ling de L’Enfance d’Ivan revient de manière pra­tique­ment sim­i­laire dans Andreï Rou­blev. Une couche de Terre est par­cou­rue par la caméra, la tranche recèle un com­plexe réseau de racines. Il s’agit aus­si ici d’un motif tem­porel, l’épaisseur physique est aus­si une couche de temps, une fig­ure de l’éternité.

Terre et Mère

Cet indis­sol­u­ble lien à la Terre est donc absol­u­ment fon­da­men­tal, il achève de ren­dre évi­dente la nature pro­fondé­ment russe de l’âme tarkovski­enne. Elle est claire­ment assim­i­l­able à la Mère et à la Russie, indis­so­cia­ble cou­ple : chaque être est un enfant de cette Terre. L’étreinte avec la Terre est une fig­ure récur­rente, les per­son­nages se fondent lit­térale­ment en elle, lais­sant leur corps se faire envelop­per dans des actes véri­ta­ble­ment fusion­nels. Nulle sym­bol­ique sex­uelle dans ces scènes, il s’agit de s’abandonner sere­ine­ment dans les bras de la Terre, comme entité physique, la Russie, et humaine, la Mère. Il en est ain­si dans une scène de Stalk­er déjà évo­quée. Dans Andreï Rou­blev, après avoir trou­vé l’argile, longue­ment recher­ché, qui servi­ra à la fonte de la cloche, le jeune fondeur se laisse tomber à la ren­verse les bras en croix, les yeux au ciel, épuisé mais radieux. L’accomplissement du mir­a­cle, le jeune garçon ment sur ses capac­ités que ne lui a pas trans­mis son père décédé, fait de la Terre un élé­ment nourrici­er. La cloche, après le temps de ges­ta­tion dans les entrailles de celle-ci, sort de terre comme d’un ven­tre. La dif­fi­cile extrac­tion de l’objet est très claire­ment assim­i­l­able à un enfan­te­ment rédemp­teur : le jeune garçon se sauve (on lui avait promis la mort s’il échouait) et Rou­blev reprend foi en la néces­sité de créer. Cette asso­ci­a­tion Terre-Mère est aus­si très nette dans L’Enfance d’Ivan. Orphe­lin comme le fondeur de cloche (il s’agit égale­ment du même acteur, Niko­laï Bourli­aev), son élé­ment de prédilec­tion est le marais aque­ux et boueux, métaphore évi­dente du liq­uide amni­o­tique, d’un retour au stade orig­inel, fœtal. Dans ceux-ci, il retrou­ve sa mère qui fut sauvage­ment assas­s­inée. Adop­té par des officiers sovié­tiques, la guerre fait office de fig­ure mater­nelle de sub­sti­tu­tion. Cette rela­tion fusion­nelle avec la chose guer­rière éclaire la vir­u­lence de son refus d’aller étudi­er dans une académie mil­i­taire, qui con­sis­terait pour lui à une nou­velle perte de la Mère, un intolérable arrache­ment.

Recréer la Terre et la Russie

maison-sacrifice.jpgL’éloignement de la Terre, ain­si assim­ilée à la Mère et à la Russie, con­stitue, comme cela a été souligné pour le jeune Ivan, un déchire­ment ne pou­vant aboutir qu’à une pro­fonde mélan­col­ie, que le cinéaste a lui-même vécu à la fin de sa vie. Dans Nos­tal­ghia, l’écrivain Gortchakov est sur les traces d’un com­pa­tri­ote russe exilé en Ital­ie au XVI­I­Ie siè­cle. Tarkovs­ki en fait un per­son­nage en errance, traî­nant son “mal du pays” dans lequel il pour­rait toute­fois retourn­er à tout moment. Il s’agit aus­si de la con­fronta­tion de la cul­ture ortho­doxe et catholique, le per­son­nage refusera d’entrer dans une église. En pré­parant son voy­age pour la planète Solaris, Chris Kelvin, lors de prom­e­nades mati­nales, sonde le moin­dre recoin de cette Terre qu’il entend ain­si inscrire en lui, aus­si bien men­tale­ment que physique­ment. La fig­ure cir­cu­laire de l’étang qu’il par­court est en cela par­ti­c­ulière­ment sig­ni­fica­tive : il sem­ble pren­dre la mesure de l’élément ter­restre avant de s’en extir­p­er. Et à son arrivée dans le cos­mos, ce ne sont que des expéri­ences ter­restres qui ressur­gis­sent par l’intermédiaire du pou­voir de la planète Solaris. Ce sont les appari­tions de Harey (Natalia Bon­dartchouk), un amour per­du tou­jours renais­sant sur la sta­tion spa­tiale, ce qui donne lieu à des séquences for­mi­da­bles de ter­reur et d’érotisme mêlés. L’être humain ne peut s’abstraire de la Terre, elle revient à lui, le monde chez Tarkovs­ki est tou­jours renais­sant. Dans le dernier plan, Kris Kelvin recrée sur la planète Solaris un îlot, un coin de paysage russe cen­tré sur la mai­son famil­iale. Cette dernière est l’un des motifs qui se répète de films en films, dans Le Miroir, Nos­tal­ghia et Le Sac­ri­fice, dans ce dernier “Petit garçon” en recrée une minia­ture pour l’offrir à Alexan­dre.

Un cos­mos ter­restre

Dans Le Sac­ri­fice et Stalk­er, l’eau s’avère un miroir réfléchissant le ciel. On perçoit au fond de cette eau des ves­tiges d’une van­i­teuse human­ité après ce que l’on peut con­sid­ér­er comme une apoc­a­lypse, celle qui survient dans Le Sac­ri­fice et dont résulte la “Zone” dans Stalk­er. Dans ce dernier, un plan ver­tig­ineux, au sens pro­pre, et remar­quable­ment con­stru­it abolit les logiques de Terre et de Ciel, de haut et de bas et d’échelle. Il s’agit d’un lent mou­ve­ment de caméra rotatif de bas en haut en zoom arrière. Il débute sur ce que l’on croit être une mon­tagne, qui n’est en fait qu’un rocher sur lequel une mousse ver­doy­ante est accrochée. Le plan évolue ensuite sur une grande éten­due bleue grise que l’on assim­i­le au Ciel, il s’agit en fait d’une vaste éten­due d’eau dont on perçoit, au fur et à mesure de l’élar­gisse­ment du plan, les berges for­mées d’une épaisse forêt. Aus­si sophis­tiqué et vir­tu­ose que soit ce plan, il s’agit avant tout pour le cinéaste de fon­dre, dans un con­tin­u­um tem­porel, Terre et Ciel, de for­mer une image où le cos­mos serait con­tenu, tout en allant vers l’idée que tout doit être ramené à la présence ter­restre.

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Ressources

À lire :
Ouvrages d’Andreï Tarkovski
Le Temps scellé, Cahiers du Cinéma, 2004 et Journal (1970-1986), Cahiers du Cinéma, 2004 (édition définitive)
Ouvrages sur Andreï Tarkovski et sa filmographie
Antoine de Baecque, Andreï Tarkovski, Cahiers du Cinéma, 1989
Robert Bird, Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski, Les éditions de la transparence/cinéphilie, 2004
Michel Chion, Andreï Tarkovski, Le Monde-Cahiers du Cinéma, 2007