Enfin. On espérait un film beau, fort, enivrant pour sor­tir de la tor­peur cette com­péti­tion offi­cielle jusqu’ici avare en émo­tions. Ce sera Pasoli­ni. Pas un chef d’œuvre (en ver­ra-t-on toute­fois un seul d’ici notre départ du Lido ?) mais un très bon Fer­rara, qui prof­ite au pas­sage de ce retour en grâce pour ras­sur­er sur la vital­ité de son ciné­ma après l’échec de Wel­come to New York. Le film déploie une ampleur d’un lyrisme éton­nant au regard de sa durée (1h28) et de la mod­estie de son approche, à rebours de ce que l’on peut atten­dre du por­trait d’une fig­ure aus­si imposante. Il y a en effet quelque chose de très sim­ple, et même hum­ble dans la façon dont le film retrace les derniers jours du cinéaste. Pasoli­ni écrit, ren­con­tre des amis, roule la nuit (les scènes noc­turnes sont d’une beauté cré­pus­cu­laire à couper le souf­fle), donne des inter­views, et surtout tra­vaille. C’est là que Fer­rara trou­ve une réponse à la sem­piter­nelle ques­tion qui taraude ces films dont l’ambition est de dépein­dre l’intériorité d’un artiste : com­ment fig­ur­er l’inspiration ? Com­ment représen­ter le rap­port à la créa­tion ? Con­traire­ment à un autre biopic de la com­péti­tion, le quelque peu académique Il Gio­vane Favoloso de Mario Mar­tone, le spec­ta­teur n’a pas accès à la com­plex­ité du per­son­nage par la seule voie de la psy­cholo­gie, mais par une envoû­tante alliance entre l’élégie de scènes a pri­ori anodines, mais en réal­ité emprunte d’un par­fum spec­tral, et le fruit de l’imagination de Pasoli­ni.

Le film mêle en effet à sa chronique de pures images men­tales inspirées du tra­vail de l’auteur sur deux pro­jets : son roman inachevé Petro­lio, et un film jamais tourné (très prob­a­ble­ment Il Padre Sel­vag­gio). La mise en scène de Fer­rara, dont les fon­dus enchaînés recou­vrent la puis­sance de déliques­cence à l’œuvre dans 4h44, rac­corde la fig­ure de l’artiste à ces œuvres encore en ges­ta­tion, opère de sai­sis­santes con­nex­ions plas­tiques entre les visions inspirées de Pasoli­ni et les digres­sions des per­son­nages de ses pro­pres fic­tions, dans un mou­ve­ment qui n’a rien du tour­bil­lon mais qui tient plutôt de l’écoulement au ralen­ti d’images aus­si splen­dides que mor­tu­aires. Cer­tains pas­sages sont peut-être un peu moins inspirés (la scène d’orgie, très sobre, dépeinte comme une célébra­tion rit­uelle) mais le film trou­ve sa force dans cette struc­ture à la fois éparse et syn­thé­tique. La mise en scène fait curieuse­ment écho à deux autres films sor­tis cette année : le beau et iné­gal Saint Lau­rent (même par­fum de mort, même désir de mari­er deux lignes pic­turales) et le très raté Only Lovers Left Alive (même principe de fig­ur­er l’avène­ment d’une fin par la mul­ti­pli­ca­tion de fon­dus), qu’il sup­plante toute­fois tous deux par la flu­id­ité de son mon­tage. La représen­ta­tion d’actions plutôt triv­iales et l’apparition des visions appa­rais­sent comme deux régimes d’images moins dis­parates l’un de l’autre (con­traire­ment au Bonel­lo qui, lui, joue plus ouverte­ment sur une forme de dis­so­nance) que reliés par un fil inex­tri­ca­ble per­me­t­tant au spec­ta­teur d’accéder au mys­tère de la créa­tion. Et quelle est-elle, cette vérité qui sem­ble ne se révéler que dans les ultimes min­utes (prob­a­ble­ment le som­met de grâce du fes­ti­val), alors qu’elle irradie pour­tant chaque scène ? C’est ce que ne cesse de filmer Fer­rara, et c’est pourquoi le film nous émeut autant : la recherche de la beauté, et l’attente de la mort. Mag­nifique pro­gramme, superbe film.