Alors que quelques prédi­ca­teurs new age s’assem­blent autour du pic de Bugarach en atten­dant la fin du monde et que le genre « apo » n’en finit pas d’es­saimer en réal­i­sa­tions plus ou moins réussies[1], le film de Fer­rara a quelque chose d’un pied de nez. Parce qu’en s’in­scrivant dans le huis-clos d’un loft new-yorkais, 4h44 regarde avec dis­tance les images de la cat­a­stro­phe et qu’en se polar­isant autour d’un cou­ple de hip­sters qui n’ont pas l’étoffe de héros, il situe l’apoc­a­lypse sur le ter­rain de l’in­tim­ité, quitte à courir le risque de bas­culer dans le mor­tel ennui de ce prosaïsme domes­tique. Fin de par­tie.

L’apoc­a­lypse a tout pour séduire Fer­rara, c’en est presque un thème trop beau dont on se demande com­ment il a pu échap­per à sa fil­mo­gra­phie, avec sa cohorte de héros repen­tants et ses des­tins vio­lents d’hommes con­damnés par nature, tou­jours appe­san­tis d’une reli­giosité con­fi­nant à la dévo­tion et voisi­nant avec le masochisme ou l’auto-destruction. N’empêche que Fer­rara a beau agiter ses nou­velles icônes, stat­uette de Boud­dha trô­nant entre l’ordinateur et le téléviseur ou Dalaï Lama en flux con­tinu, la fin des temps lui inspire moins une mise à l’épreuve de la foi qu’un ques­tion­nement pes­simiste de la nature humaine. À l’abri du monde mais ultra-con­nec­tés dans leur loft arty, Cis­co (Willem Dafoe) et Skye (Shanyn Leigh) écoutent la sourde rumeur d’apocalypse qui envahit tous les canaux d’images. La télévi­sion dif­fuse en boucle les ultimes mes­sages des com­men­ta­teurs inlass­ables du désas­tre, experts désuets ou bien mys­tiques de récon­fort, jamais à court de ser­mons. Face à ce déluge de dernières paroles, Cis­co et Skye restent éton­nam­ment sere­ins et comme indif­férents à une men­ace si virtuelle qu’il est presque ten­tant d’en douter. Il tient son jour­nal mi-fatal­iste mi-gogue­nard sur cette mort tant annon­cée de l’humanité tan­dis qu’elle s’applique à empil­er des couch­es épaiss­es de pein­ture qui for­ment comme des petites marées noires sur sa toile au sol. Que faire de toute façon quand il n’y a plus rien à faire ? Rien que de très banal, sem­ble dire Fer­rara, dont les per­son­nages font l’amour, s’engueu­lent, se réc­on­cilient, com­man­dent un dernier repas auprès du livreur viet­namien dont ils sem­blent pour la pre­mière fois remar­quer l’existence, joignent leurs proches pour faire des adieux un peu ridicules et insul­tent leur pro­prié­taire puisque que cela ne prête plus à con­séquence… L’apocalypse chez Fer­rara tient du théâtre de l’absurde, c’est une inter­minable Fin de par­tie. Le dénoue­ment étant con­nu de tous, per­son­nages et spec­ta­teurs, le cinéaste pose frontale­ment la ques­tion de la vacuité de toute action et évac­ue les scènes de panique dans le hors champ des images cathodiques. « I dont’t know what to do » finit par lâch­er Cis­co, obser­va­teur amer de ses con­tem­po­rains. Aus­si faut-il se con­tenter d’être là, de rester jusqu’à la fin du monde et du film, « to see the fuck­ing light show » dira un ancien addict croisé le temps d’une brève incar­tade de Cis­co par­mi ses vieux démons.

La trame de 4h44 tient dans cet évide­ment d’une réal­ité insur­montable, dans la con­science d’un dénoue­ment qui déjoue toute con­ver­sa­tion. Il est trop tard pour chang­er le monde. S’ex­cuser des erreurs passées ne sert à rien. Tout juste peut-on ten­ter d’a­pais­er sa con­science. Mais même dans ce bref moment médi­tatif – séquence plutôt mal­adroite, filmée comme un ver­tige de visions en surim­pres­sion – les images du monde à feu et à sang vien­nent envahir l’e­sprit tour­men­té de Cis­co, cette fig­ure de scep­tique. Tan­dis que l’existence de Dieu était au cen­tre de l’exalté Tree of Life et du non moins baroque Melan­cho­lia, Lars von Tri­er se situ­ant expressé­ment du côté d’une con­science agnos­tique et niet­zschéenne quand Mal­ick lorgnait vers le tran­scen­dan­talisme et la fig­ure d’un dieu incar­né en toute chose, l’ex­péri­ence du doute chez Fer­rara prend un tour plus ordi­naire et intime. Tout comme Bad Lieu­tenant n’était en somme que le drame d’un père de famille améri­cain moyen, 4h44 aus­culte l’or­di­naire de la con­di­tion humaine à tra­vers un cou­ple qui a beau se répéter qu’ils sont tout l’un pour l’autre, n’en restent pas moins dému­nis et séparés face à la mort. Il faut plus d’un man­dala pour déjouer ce pes­simisme et rec­oller les morceaux d’une vie bous­culée par le doute, la dope et la soli­tude.

À cet égard, 4h44 se dis­tingue de ses com­pars­es « apo » : il ne joue pas sur la fron­tière entre l’in­imag­in­able et l’im­mi­nence de la fin comme dans le remar­quable Take Shel­ter de Jeff Nichols, et s’il prend pour pré­texte le doc­u­men­taire bon ton d’Al Gore Une vérité qui dérange, son pro­pos écol­o­giste reste anec­do­tique au regard de la vie haute­ment tech­nologique de ce cou­ple bohème dont les pris­es de con­science poli­tiques sur le tard prê­tent à sourire. On est tout aus­si loin de la pyrotech­nie des finals des dis­as­ter movies et de l’ex­em­plar­ité de leurs mar­tyrs. Et néan­moins, c’est ici que la trame déli­cate de 4h44 s’effiloche. Parce qu’il faut fatale­ment ter­min­er le film, Fer­rara se trou­ve con­fron­té à ce dilemme du film d’apoc­a­lypse, celui de la fin pro­pre­ment dite. Et si les écrans en tout genre n’ont cessé d’assén­er la rumeur d’une cat­a­stro­phe immi­nente, comme en son temps La Guerre des mon­des radio-con­tée par Orson Welles, il faut bien que celle-ci se matéri­alise. On ren­dra grâce à Fer­rara d’avoir, en petit génie mys­tifi­ca­teur, con­fon­du la fin des images avec l’ex­tinc­tion de l’e­spèce humaine – en accord avec la thèse défendue par Peter Szendy dans un livre paru récem­ment. Mais le par­ti-pris beck­et­tien de cette nar­ra­tion à vide finit par enfer­mer le cinéaste dans son pro­pre piège, et comme le ser­pent qui se mord la queue sur la toile de Skye, le film se trou­ve acculé à ces images qu’il lais­sait jusque là à d’autres médias. On ne saurait trop s’appesantir sur cette apoc­a­lypse dont Fer­rara ne sait com­ment se dépêtr­er, lovant son cou­ple, improb­a­ble com­mu­nauté humaine, dans un immense man­dala – matrice new age for­mée par la toile peinte de Skye – invo­quant tout ensem­ble l’amour, Dieu et la pitié. Tan­dis qu’une aurore boréale aux couleurs d’ac­ci­dent nucléaire descend sur la ville, les inévita­bles images de croy­ants ayant déserté la télévi­sion con­tin­u­ent de colonis­er l’e­sprit de Cis­co et Skye. On touche là aux lim­ites de l’ex­er­ci­ce : à inter­roger notre fas­ci­na­tion pour ces images de fin du monde, le film est néces­saire­ment con­traint de recon­duire ces mêmes images qu’il dénonce ; à imag­in­er ce que nous feri­ons si l’apoc­a­lypse adve­nait, il ramène imman­quable­ment cette méta­physique de la fin des temps à une con­science ordi­naire et pes­simiste de la con­di­tion humaine. Soli­tude des abysses.

Notes

Notes
↑1 Peter Szendy a ten­té récem­ment d’en opér­er la syn­thèse théorique dans L’Apoc­a­lypse ciné­ma à par­tir du film-jalon qu’est pour lui Melan­cho­lia de Lars von Tri­er.