Les jour­naux télévisés sont formels. Quelque robi­net à images qu’on ouvre, la même infor­ma­tion est ressas­sée jusqu’à plus soif, dépliée, com­men­tée, dis­cutée : l’extinction finale du monde est prévue à l’heure fatidique de 4h44. Dans un vaste apparte­ment sur­plom­bant la métro­pole, un cou­ple, entre sérénité sus­pecte, relents d’angoisse et résig­na­tion zen, reçoit les nou­velles du monde. Leur espace est truf­fé d’écrans – téléviseurs, ordi­na­teurs, visio­phones, etc. – d’où ils s’abreuvent en con­tinu. Ici, on con­sid­ère qu’Al Gore avait peut-être rai­son. Là, le Dalaï-Lama énonce ses pré­ceptes en inter­view. Ailleurs, un étrange gourou aux cheveux longs donne un cours d’idéalisme. Plus loin, à Rome, une grande messe est célébrée où les fidèles se sont ren­dus en masse.

Skye (Shanyn Leigh), action-painter, lâche de gross­es gerbes de couleur sur des toiles noires étalées au sol. Cis­co (Willem Dafoe), acteur de pro­fes­sion, rumine ses derniers instants, fait la tournée de ses proches sur Skype, explose de colère entre une séance de médi­ta­tion tran­scen­dan­tale et une balade dans les rues de New York. Ils s’ai­ment, ils font l’amour. Dehors, cer­tains se jet­tent du haut des immeubles, se saoulent pour la dernière fois sur le trot­toir, tirent un dernier coup, sif­flent leur dernière ligne de coke. C’est la dernière après-midi de l’humanité et, cepen­dant, tout demeure étrange­ment calme. Les gens pour­suiv­ent leurs activ­ités, le traf­ic routi­er suit son cours. Pas d’émeutes, pas de pil­lage, mais la vie qui con­tin­ue comme au ralen­ti. Comme un dimanche cré­pus­cu­laire, où la semaine qui s’achève emporterait avec elle des siè­cles de civil­i­sa­tion.

Le dernier film d’Abel Fer­rara prête le flanc à la cri­tique et risque d’en décon­cert­er plus d’un par son manque de recul sur ce qu’il mon­tre, par une obsti­na­tion à ne jamais ques­tion­ner son principe fic­tion­nel (c’est la fin du monde, point barre), par le point de vue qu’il choisit pour rejouer cette scène apoc­a­lyp­tique bien ancrée dans l’air du temps (on ne compte plus les fic­tions qui en dressent le tableau). Son cou­ple de héros, sortes d’infâmes bobos new-yorkais, gavés de gad­gets et pour­tant épris de spir­i­tu­al­ité new age, capricieux et piailleurs, d’une infan­til­ité crasse, méri­tent de ramass­er bon nom­bre de claques. La fig­u­ra­tion cheap des lueurs apoc­a­lyp­tiques, phos­pho­res­centes et vertes dans le ciel noc­turne, et les rêver­ies ultra-sym­bol­istes de Cis­co met­tent la croy­ance du spec­ta­teur à rude épreuve. Le prosé­lytisme boud­dhiste qui tra­verse le film, en ser­vant de béquille aux per­son­nages, n’arrange rien à l’affaire. D’autant moins que Fer­rara est tout sauf un petit malin : il n’use d’aucune dis­tance ironique, ne se retranche der­rière aucun juge­ment qui dis­tinguerait claire­ment ses préoc­cu­pa­tions, ses névros­es, ses angoiss­es, de celles de ses héros.

Mais là n’est pas l’essentiel. Fer­rara voit juste en situ­ant son escha­tolo­gie dans les hau­teurs new-yorkaises, au sein de cette haute bour­geoisie cul­turelle retranchée der­rière ses rem­parts d’écrans, entant son exis­tence sur un flux sat­uré d’images. Il voit juste en logeant son apoc­a­lypse dans un kam­mer­spiel – frap­pante réduc­tion d’échelle, quand la per­spec­tive d’une destruc­tion appelait de grands tableaux – où le délire des per­son­nages le dis­pute à l’objectivité sup­posée des émis­sions télévisées.

Cela fait longtemps que le pul­lule­ment des images et la rumeur qui s’y attache – images orphe­lines, sans créa­teur, ni foi, ni loi, images automa­tiques issues des dis­posi­tifs de sur­veil­lance –, que l’accroissement anar­chique de la « télé-vision » au sens large, trô­nent au cen­tre du ciné­ma de Fer­rara. En cela, rien de nou­veau. Mais il ne s’était encore jamais posé la ques­tion sous cet angle : qu’est-ce que serait d’arriver, enfin, à la toute dernière image ? À la toute dernière goutte du robi­net d’images ? Que se passe-t-il après le dernier JT, quand le présen­ta­teur a ren­du les armes et l’antenne et qu’il rejoint défini­tive­ment sa famille ? Si cela arrivait, ce ne serait rien moins que la fin du monde, de notre monde, dans le sens où chaque époque nour­rit son pro­pre désir d’apocalypse sin­guli­er qui la définit tout entière.

Fer­rara agite ces ques­tions de son style chamanique, dans une grande incan­ta­tion lézardée d’un blues rocailleux et hir­sute, où les plans sédi­mentent par couch­es suc­ces­sives, se recou­vrent dans une éton­nante valse de fon­dus enchainés, se con­densent dans un mon­tage-vapeur fait de surim­pres­sions poreuses, où tout sem­ble s’écouler jusqu’à la dernière image. La caméra du cinéaste, bateau ivre voguant sur le fil du rasoir, chavire autour de ses per­son­nages, dans un roulis qui invoque en tout point l’élément liq­uide, la tra­ver­sée nauséeuse d’une mer agitée. Sous chaque plan, poussé comme un champignon, bat ce sang d’encre, cette nuit de l’humanité où se lovent tous les films de Fer­rara, d’un noir pro­fond, celui-là même que peint Skye sur ses toiles avant d’y jeter de la couleur. Le monde et sa fin sont ici perçus d’un point de vue qui n’a pas changé depuis The Driller Killer, du fond d’un sen­ti­ment des plus partagés dans notre « moment » con­tem­po­rain, et qu’on pour­rait nom­mer : l’addiction.