Que serait Cannes sans son petit film à scan­dale ? Le film qui choque le bour­geois, qui bous­cule la morale, qui dérange ! Cette année, cette charge désor­mais rou­tinière est dévolue à Abel Fer­rara et Vin­cent Mar­aval avec leur Wel­come to New York qui pré­pare le ter­rain depuis un petit moment, entre une com’ savam­ment orchestrée et un sujet on ne peut plus cri­ard puisqu’il s’ag­it ni plus ni moins de l’adap­ta­tion de l’af­faire DSK. Le film s’est d’ailleurs invité tout seul à Cannes puisqu’il n’est présen­té dans aucune sélec­tion, seule­ment là pour le marché du film, en quête dés­espérée d’un dis­trib­u­teur tan­dis qu’il est déjà disponible en VOD pour les petits curieux.

Mais qu’y a‑t-il de si scan­daleux là-dedans, finale­ment ? L’au­dace d’abor­der une affaire encore fraîche, avec un vrai par­ti-pris (car ici, le viol Abel et bien lieu) ? Le culot de met­tre en scène en les déguisant à peine de vrais per­son­nages publics ? La provo­ca­tion de mon­tr­er des scènes de sexe très explicites (du jamais vu !) ? Ou le soupçon d’an­tisémitisme que cer­tains nez bien cha­toy­ants ont cru flair­er ? Non, rien de tout ça bien sûr. Le véri­ta­ble scan­dale ici, c’est l’abyssale incon­séquence du film tant Fer­rara prend l’af­faire par le petit bout de la lorgnette, tant il ne s’en tient qu’aux “faits” tels qu’on se les imag­i­nait à l’époque où cette his­toire défrayait encore la chronique. Ce qui est scan­daleux, c’est cette paresse qui utilise la mon­tagne Depar­dieu pour n’ac­couch­er que d’une souris en forme de docu-fic­tion, avec pas­sage en revue de tous les moments clés : orgies et débauche, Nafis­satou assail­lie, oubli du Black­Ber­ry, arresta­tion à l’aéro­port, incar­céra­tion à Ryk­ers, assig­na­tion à rési­dence, scènes de ménage et un flash-back Tris­tane Banon en guise de bonus. Le film se con­tente d’il­lus­tr­er l’af­faire avec la morne pul­sion scopique que dis­simule l’énon­ci­a­tion des promp­teurs des jour­naux télé.

Body Snatchers

S’il y a ici un regard sur l’af­faire, une inter­pré­ta­tion des faits, c’est plutôt sous forme de jus­ti­fi­ca­tion, comme on écrit un mot d’ex­cuse pour expli­quer une absence ou un retard. Car, et c’est tout le prob­lème, Fer­rara est un réal­isa­teur théorique, pas tant dans l’in­car­na­tion que dans le con­cept : Depardieu/Devereaux/DSK = sex addict = indi­vidu qui baise ou par­le de cul. Ses thé­ma­tiques de prédilec­tion, pro­pres aux réal­isa­teurs ita­lo-améri­cains, à base de déchéance catholi­co-mani­aque sont bien trop sché­ma­tiques, apposées au film telle une vignette sur un pare-brise. Ça tient plus de l’e­stampil­lage que du ciné­ma. D’où, aus­si, l’i­nad­mis­si­ble pau­vreté esthé­tique du film, la grande mis­ère de son imag­i­naire. On devine bien sûr que la nanardise des scènes de sexe par exem­ple, qui emprun­tent leur imagerie aux pro­duc­tions pornographiques de luxe, type Marc Dor­cel – mal­gré le gros Gégé qui y grogne et y agite ses bal­loches –, ren­voie à la jouis­sance médiocre du per­son­nage, qui baise mal et éjac­ule fréné­tique­ment. Mais elles évac­uent aus­si tout état des lieux des désirs, qui ne dépassent jamais ici les cat­a­logues Porn­Tube qui dressent la liste des tristes et liss­es fan­tasmes mas­culins tel que les pornographes se les fig­urent. Le sexe dans sa représen­ta­tion la plus sur­faite, tout en signe, jamais en affect. Dif­fi­cile dès lors de croire à une quel­conque per­ver­sité du per­son­nage Dev­ereaux, dif­fi­cile de croire à la reven­di­ca­tion de son droit à jouir. Et impos­si­ble surtout de croire aux sen­ti­ments de sa femme (pour lesquels Fer­rara invoque Truf­faut).

Fer­rara est un cinéaste de la sur­face : il ne creuse pas, il observe et attend que survi­enne un événe­ment, qu’à la sur­face du film se pro­duise quelque chose que sa caméra fer à repass­er viendrait ramass­er. Ça peut fonc­tion­ner quand on s’ap­pelle Har­vey Kei­t­el et qu’on est défon­cé mais cer­taine­ment pas avec Depar­dieu qui est un fauve qui se dompte à coups de fou­et, pas du tout fait pour l’im­pro­vi­sa­tion. Fer­rara a beau met­tre en avant sa fas­ci­na­tion pour lui et forcer la mise en abyme pour ten­ter d’en faire la matière de son film, rien n’y fait. L’obèse fran­co-russe fait penser à un lion en cage à qui l’on donne un gros morceau de bidoche dans l’e­spoir de le faire réa­gir. Au lieu de quoi, après avoir mangé sans appétit, il pio­nce tran­quille­ment et se lèche les burnes. C’est dire la tristesse de ce spec­ta­cle qui con­damne tous les acteurs à pédaler dans la semoule de l’in­dif­férence du réal­isa­teur. C’est le symp­tôme typ­ique des films mon­tés comme des “coups” qui ne sont que les cal­culs mesquins de pro­duc­teurs qui con­fondent ciné­ma et addi­tion. Mar­aval est tombé dans le piège des pro­duc­teurs français qui se croient plus malins que les autres en assem­blant des noms sur un sujet évi­dent, tail­lé sur mesure pour eux. Au ciné­ma, l’ad­di­tion (et l’ad­dic­tion) ne fonc­tionne jamais, le résul­tat est tou­jours nul dans le sens où il ne pro­duit rien, il n’est qu’une somme qui vaut son addi­tion, une tau­tolo­gie. C’est ce qui addi­tionne qui est intéres­sant, c’est le “+” qui éveille le film, pas les valeurs ajoutées. C’est tout ce qui fait défaut à Wel­come to New York qui ne dépassera pas la notoriété de son buzz médi­a­tique et som­br­era inex­orable­ment dans l’ou­bli et l’in­dif­férence aux­quels il se con­damne. Comme tous les mau­vais coups.