Retour sub­jec­tif sur cette très belle édi­tion qui s’est déroulée sur le Lido du 1e au 11 sep­tem­bre. Le dénoue­ment de la 67e Mostra est en quelque sorte l’inverse de l’édition can­noise 2010, où la com­péti­tion fut piteuse, mais le pal­marès ent­hou­si­as­mant, Palme d’or en tête. Entre ces deux options, inutile de pré­cis­er où va notre préférence.

Décadence et grandeur

Qu’attend-on des films pro­jetés dans un grand fes­ti­val inter­na­tion­al ? Tout ! Qu’attendre de son pal­marès ? Rien ! On pour­rait glos­er longtemps sur les choix du jury, présidé par Quentin Taran­ti­no, don­nant sa préférence à Some­where de Sofia Cop­po­la (Lion d’or) – pas indi­gent, mais bigre­ment faiblard – et igno­rant superbe­ment la valeur et la diver­sité des écri­t­ures ciné­matographiques pro­posées. Ajou­tons juste une petite couche sup­plé­men­taire en men­tion­nant que le Lion d’argent (meilleure mise en scène) et le Prix du scé­nario échouent entre les mains d’Álex de la Igle­sia et de son out­ranci­er Bal­a­da Triste de Trompe­ta. Non, défini­tive­ment, ce qui compte est la com­péti­tion con­coc­tée par Mar­co Müller : dense, stim­u­lante et éclec­tique.

Des instal­la­tions vétustes dont on croit la fin venue à chaque pluie bat­tante (rez-de-chaussée envahi par les eaux, pla­fond de la salle de presse dégouli­nant), une faible imbri­ca­tion avec l’économie du ciné­ma, une poli­tique cul­turelle nationale – quelle sur­prise ! – proche de l’incurie, avec les con­séquences attenantes sur l’équilibre financier du fes­ti­val ; la Mostra se débat avec un courage non dénué de noblesse. Mais son directeur est – on le sait et c’est com­préhen­si­ble – fatigué après huit années de man­dat, alors que le nou­veau palais du fes­ti­val ne sera pas prêt avant 2012. Et pour­tant, c’est à une bien belle édi­tion que l’on a eu le plaisir de se frot­ter, en rai­son de la très bonne tenue de la com­péti­tion, sans compter que la sec­tion Oriz­zon­ti joue à plein son rôle de stim­u­lant lab­o­ra­toire. Une intel­li­gente cir­cu­la­tion dans les gen­res et les aires géo­graphiques se déploie jour après jour. Prenons pour exem­ple le dimanche 5 sep­tem­bre. On est passé ce jour-là de Post Mortem de Pablo Lar­raín à Detec­tive Dee and the Mys­tery of the Phan­tom Flame de Tsui Hark relayé ensuite par Essen­tial Killing de Jerzy Skolimows­ki. Après ces réjouis­sances, un petit tour en sala Volpi pour décou­vrir Robin­son in Ruins de Patrick Keiller, présen­té dans Oriz­zon­ti… Venise est un fes­ti­val où il est tout sim­ple­ment per­mis de jouir du ciné­ma dans toute sa diver­sité, même si l’on peut not­er que ne fig­u­rait au pro­gramme de la com­péti­tion offi­cielle aucune œuvre d’animation, ni de film «stricte­ment» doc­u­men­taire.

Comme une chanson populaire…

Ça revient comme un refrain : on peut regret­ter la faib­lesse d’ensemble des films ital­iens présen­tés en com­péti­tion. Mais, ne soyons pas trop plain­tif, on a échap­pé à Pao­lo Sor­renti­no… On le sait, Nan­ni Moret­ti ou Mar­co Bel­loc­chio ne peu­vent pas fournir un film par année, sauf que ce dernier était présent, mais hors com­péti­tion. Avec Sorelle Mai, tourné en dix années avec un bud­get de 100 000 euros, essen­tielle­ment en com­pag­nie de mem­bres de sa famille. Dans cette véri­ta­ble pépite, la triv­i­al­ité de l’image vidéo se dis­sipe rapi­de­ment der­rière un fil­mage sen­si­ble, spon­tané, red­outable­ment éclairé. Mar­co Bel­loc­chio enreg­istre ce qui se refuse «nor­male­ment» au ciné­ma : filmer l’é­coule­ment du temps. L’argument com­mer­cial et sa forme-lab­o­ra­toire ne sont cer­taine­ment pas étranger à son absence de la sélec­tion offi­cielle. En valeur intrin­sèque, ce film y avait évidem­ment toute sa place, bien plus par exem­ple – c’est peu dire – que La Pas­sione de Car­lo Maz­za­cu­rati. Au reg­istre des plaintes, extra-ital­i­ennes en l’oc­cur­rence, on pou­vait aus­si s’irriter de trou­ver le ciné­ma arro­gant et en toc de Julian Schn­abel (Miral) dans cette même com­péti­tion.

En dépit de Potiche de François Ozon, dia­ble­ment drôle tout en étant mar­qué par les lim­ites de la « kitsch­ploita­tion », les films français se sont révélés médiocres. On peut même par­ler d’une dou­ble décep­tion. Celle d’Antony Cordier avec Hap­py Few, fable lib­er­tine tout à fait tar­tig­no­lesque, alors que ce réal­isa­teur avait pu sus­citer quelques espoirs après Douch­es froides ou ses précé­dents courts. Et surtout, la Vénus noire d’Abdellatif Kechiche. Ce dernier film, c’est un peu la méth­ode – exténuer les scènes en les éti­rant, filmer à plusieurs caméras sur le plateau – de son ciné­ma mise à nu. Très effi­cace pour don­ner de l’intensité à une « sit­u­a­tion » (comme une scène de repas) et capter le lan­gage, elle se heurte vio­lem­ment à ses lim­ites lorsqu’il s’agit de faire face à un « sujet ». Et non des moin­dres, puisqu’il évoque l’humiliation et la chosi­fi­ca­tion d’un corps, thème assez trans­ver­sal d’ailleurs cette année en com­péti­tion. La Vénus hot­ten­tote se trou­ve diluée dans une mul­ti­plic­ité de points de vue, si bien que l’on ne sait plus qui énonce, sauf que ce quelqu’un a la cer­ti­tude d’être du «bon» côté. Quel est cet œil der­rière la caméra qui nous ren­voie, dans la per­pétuelle réitéra­tion d’un jeu de miroir exas­pérant (et foutrement long : 2h40), à notre statut de spec­ta­teur-jouis­seur évidem­ment coupable ? Haneke a peut-être trou­vé un élève, mais quel can­cre!

Béances, écarts, interstices

Pour le reste, on eut droit à un for­mi­da­ble par­cours, don­nant notam­ment la part belle au film de genre asi­a­tique. Si l’on peut regret­ter, mal­gré quelques trou­vailles, l’engoncement de Reign of Assas­sins de Su Chao-Pin et John Woo, Tsui Hark (Detec­tive Dee and the Mys­tery of the Phan­tom Flame) et Takashi Miike (13 Assas­sins) sont portés par une con­vic­tion et une vigueur assez jouis­sives, surtout en ce qui con­cerne le pre­mier. Notre prési­dent de jury préféré aurait pu répon­dre, d’une manière ou d’un autre, à cet appel du pied. Ou bien à celui de Monte Hell­man (Road to Nowhere) – pro­duc­teur de Reser­voir Dogs – qui s’est vu attribué un Lion d’or spé­cial pour l’ensemble de son œuvre, tout à fait le genre de récom­pense aux allures mor­tifères, qui n’est pas sans rap­pel­er celle faite à Alain Resnais à Cannes en 2009.

Deux films ont par­ti­c­ulière­ment impres­sion­né, deux réc­its funèbres, des march­es à la mort dés­espérées, que porte un geste sou­verain. De The Ditch de Wang Bing, on pour­rait retenir son sujet, l’évocation des camps de réé­d­u­ca­tion par le tra­vail, le lao­gai, ver­sion chi­noise, tou­jours en vigueur de nos jours, du goulag sovié­tique. Ce coup d’éclat « poli­tique » ne doit pas faire écran à sa puis­sance ciné­matographique. Sans renier son fil­mage caméra à l’estomac, le cinéaste chi­nois assou­plit ses règles – un mode « fic­tion­nel » et un con­texte his­torique situé en 1960 – pour mieux faire accéder le ciné­ma à une capac­ité d’évocation des sys­tèmes con­cen­tra­tionnaires, du proces­sus de déshu­man­i­sa­tion qui en découle, trans­for­mant les êtres en damnés. Éprou­vant, The Ditch nous fait pénétr­er dans les ténèbres, à l’image de ce corps-caméra s’avançant dans les cav­ités qui ser­vent autant de dor­toir que de mouroir aux détenus. Les pro­tag­o­nistes de Meek’s Cut­off de Kel­ly Reichardt sont quant à eux con­damnés à une errance dans les vastes espaces améri­cains. Après des déam­bu­la­tions con­tem­po­raines (Old Joy et Wendy et Lucy), la réal­isatrice situe son intrigue à l’époque des colons lancés à la con­quête de l’Ouest. Le min­i­mal­isme de l’intrigue – vont-ils trou­ver leur chemin, de l’eau, à manger, sur­vivre ? – se trou­ve mis en ten­sion avec la force d’un style qui con­voque claire­ment les pio­nniers du ciné­ma améri­cain, et un sus­pense ébou­rif­fant. Au-delà de leur dis­sem­blance, The Ditch et Meek’s Cut­off ont pour point com­mun de plac­er leurs pro­tag­o­nistes face à l’expérience de l’altérité, avec la fig­ure de l’indien cap­tif chez Kel­ly Reichardt et le « débar­que­ment » d’une femme de détenu au milieu des spec­tres du film de Wang Bing. Et surtout, tous deux sont por­teurs d’une autre prob­lé­ma­tique éminem­ment ciné­matographique, à laque­lle ils font face avec brio, celle de l’immensité faisant office de prison, l’espace comme principe d’enfermement.

Out­re Kel­ly Reichardt, Sofia Copol­la et Monte Hell­man, toute la var­iété du ciné­ma améri­cain avait ren­dez-vous sur le Lido. Entre The Town de Ben Affleck et Promis­es Writ­ten in Water, on fait le grand écart. L’auteur de Gone Baby Gone livre un polar aus­si hon­nête que peu ent­hou­si­as­mant, lorgnant visuelle­ment du côté de Michael Mann (par­ti­c­ulière­ment Heat) et thé­ma­tique­ment vers James Gray – la com­mu­nauté, les déter­min­ismes socio-famil­i­aux, la porosité entre l’ordre et le crime. Rien à voir évidem­ment avec le geste rad­i­cal de Vin­cent Gal­lo dans un film aus­si bref qu’intense et mag­né­tique. Égo­cen­trique cela va sans dire, mais ce qui lui per­met d’être habité par l’incandescente aura du démi­urge. Si un pont doit être jeté de Promis­es Writ­ten in Water vers d’autres films de la com­péti­tion, ce serait pré­cisé­ment en direc­tion de The Ditch et Meek’s Cut­off, dans la mesure où l’on sem­ble dans ces trois-ci se tenir dans une béance située entre le monde des vivants et des morts.

Ce même inter­stice peut être une entrée pour appréhen­der Essen­tial Killing de Jerzy Skolimows­ki, à la faveur duquel Vin­cent Gal­lo a reçu la coupe Volpi de la meilleure inter­pré­ta­tion dans son rôle de tal­iban chris­tique. On retrou­ve aus­si cette ten­sion vie/mort dans le bien nom­mé Post Mortem du Chilien Pablo Lar­raín, où l’espoir de réen­chante­ment d’une exis­tence grise est fauché par l’irruption d’un drame col­lec­tif. Tony Manero, son précé­dent long-métrage, por­tait déjà une promesse, mais le geste ciné­matographique de son dernier film se den­si­fie et monte d’un cran dans cette évo­ca­tion des heures som­bres de l’histoire chili­enne. Si la mise en scène s’avère un peu appuyée ça et là, elle est d’une effi­cac­ité évi­dente. Son pro­jet se situe dans la recherche de l’évocation, à ne pas con­fon­dre avec l’idée de recon­sti­tu­tion his­torique – on en est très loin –, ni avec une volon­té com­plaisante de désta­bilis­er à tout prix un spec­ta­teur pré­sumé coupable. On ressort de Post Mortem avec la con­fir­ma­tion que Pablo Lar­raín est un auteur à suiv­re.

Horizons

Dans cette sélec­tion, il restait à faire con­nais­sance avec les décou­vertes. Le Russe Alek­seï Fedortchenko en était un représen­tant avec Silent Souls. Il est regret­table que ce film ne parvi­enne pas à se main­tenir en équilib­riste sur les deux brèch­es promet­teuses où il se situe ini­tiale­ment, ce qui en aurait fait une superbe réus­site. La pre­mière con­cerne le ton. Le léger bur­lesque entre­vu au début s’estompe, et le métrage s’aventure dans l’évocation poé­tique des tré­fonds d’une âme russe tour­men­tée, avec spir­i­tu­al­ité et sym­bol­isme au menu. La sec­onde réserve con­cerne l’équilibre non tenu entre l’aspect doc­u­men­té de Silent Souls – l’évocation de la cul­ture Mer­ja – et la mise en œuvre de son réc­it. Ceci a ten­dance à le tirailler, avec cette impres­sion d’assister à deux hypothé­tiques films, sans qu’aucun ne soit réelle­ment mis en œuvre. Et pour­tant, on reste durable­ment mar­qué par la com­po­si­tion d’images d’une impec­ca­ble rigueur, soutenues par une somptueuse pho­togra­phie (le chef opéra­teur Mikhaïl Kritch­man rem­por­tant assez logique­ment le Prix de la meilleure con­tri­bu­tion tech­nique) et une musique élé­giaque. C’est sans doute la prise en charge de la nudité, d’une morte comme de deux vivantes, qui sub­jugue le plus à ce titre. Décou­verte et curiosité étaient égale­ment sus­citées par la présence de la Grecque Athi­na Rachel Tsan­gari qui présen­tait Atten­berg, son deux­ième long-métrage. Peu de films peu­vent se tar­guer d’une telle dynamique interne. Le pre­mier plan nous fait crain­dre un freak-show de com­porte­ment extrav­a­gants (appelons ça le « syn­drome Canine » lié au film de Yor­gos Lan­thi­mos) corseté dans une mise en scène clin­ique. Mais au fil de ce réc­it, on chem­ine – à l’image de son héroïne – de manière sub­tile vers un ailleurs rem­pli de mélan­col­ie, de ten­dresse, de sen­si­bil­ité et d’accomplissement. On se félicite d’ailleurs de la présence d’Atten­berg au pal­marès, par le biais de la coupe Volpi de la meilleure inter­pré­ta­tion fémi­nine décernée à Ari­ane Labed dans le rôle de Mari­na.

Il serait dom­mage enfin de pas évo­quer la sec­tion Oriz­zon­ti (dont le pre­mier prix a été décerné à Ver­a­no de Goli­at de Nicolás Pere­da, que nous n’avons mal­heureuse­ment pas vu) au sein de laque­lle il fut à chaque fois bon de butin­er, à l’exception de Cold Fish de Sono Sion, une sorte de doc­teur auto­proclamé en bizarrerie nihiliste trash. Pour le reste, c’est peut-être dans cette sélec­tion que nous avons pu décou­vrir les meilleurs films français de cette Mostra. Diane Welling­ton, court-métrage d’Arnaud des Pal­lières, dresse le por­trait d’une femme vic­time de son temps, sous la forme d’un bril­lant col­lage, épuré et poé­tique. Évo­quons aus­si l’excellent Fad­ing d’Olivier Zabat, intri­g­ante plongée pleine de noirceur, au sens pro­pre comme au fig­uré.

Par ailleurs, dans cette même sélec­tion Oriz­zon­ti, ce fut un bon­heur non dis­simulé d’aller à la ren­con­tre du nou­veau Patrick Keiller, inim­itable dans ses déam­bu­la­tions digres­sives par un entremêle­ment touf­fu entre verbe et image. À l’instar des précé­dentes pro­duc­tions du Bri­tan­nique, Robin­son in Ruins est aus­si une pré­cieuse médi­ta­tion à pro­pos de la manière de se situer dans le monde et de se l’approprier. On a croisé aus­si, avec le même plaisir, Gian­fran­co Rosi – lau­réat du Grand Prix de Ciné­ma du réel 2009 – présen­tant El Sicario – Room 164. Le con­traste avec Below Sea Lev­el étonne puisqu’on est ici engagé dans le huis clos d’une cham­bre d’hôtel entre un filmeur et un filmé – un sicario, tueur à gages à la sol­de des car­tels mex­i­cains. Ce dernier témoigne à vis­age voilé (et non cou­vert, détail impor­tant), dévoilant sa tra­jec­toire crim­inelle à coups de crayons com­pul­sifs, et de gestes fréné­tiques, ces derniers repro­duisant autant les siens que ceux de ses vic­times sur cette scène de crime. El Sicario – Room 164 s’avère aus­si une pas­sion­nante réflex­ion sur la mise en scène, de ciné­ma et de soi-même. Enfin, comme un clin d’œil, on fini­ra en évo­quant Guest de José Luis Guerín, notre pre­mière pro­jec­tion de cette Mostra, ce qui con­sti­tua un bien bel accueil. Le cinéaste cata­lan promène sa caméra et son regard aux qua­tre coins du monde à l’occasion de sa tournée des fes­ti­vals pour Dans la ville de Sylvia. Se détour­nant du lieu-fes­ti­val, il déam­bule de ren­con­tres en ren­con­tres, de métrop­o­les en métrop­o­les, pour une for­mi­da­ble prise de pouls sub­jec­tive du monde. Guerín témoigne ici d’une mag­nifique con­fi­ance dans ce que le réel a à offrir et dans les moyens du ciné­ma pour en ren­dre compte. Un bel hori­zon pour le 7e art.