[POUR] Des plans sur la comète (par Mathieu Macheret)

Chers lecteurs, atten­dez-vous à lire des choses très com­pliquées sur le compte du dernier film de Monte Hell­man – son précé­dent, Igua­na, remon­tant à vingt-deux ans. On vous ressor­ti­ra, à n’en pas douter, ce bon vieux truc du « film dans le film » et tout son cortège de con­fu­sions entre fic­tion et réal­ité. Road to Nowhere est du genre à ali­menter les trans­es inter­pré­ta­tives et les dis­ser­ta­tions de ciné­ma pour les vingt prochaines années. Certes, il fait par­tie de ces films en cir­cuit fer­mé – Ver­ti­go, Mul­hol­land Dri­ve – tous dignes de porter l’aver­tisse­ment buñuelien, “il est dan­gereux de se pencher au-dedans”, en guise de fron­ton. Car une fois qu’on y a plongé, c’est pour ne plus en revenir. Road to Nowhere dif­fuse, bien au-delà de sa vision, l’en­vie d’y retourn­er, d’y habiter longtemps pour en explor­er les failles et, peut-être, ne plus le quit­ter.

Des théories ember­li­fi­cotées, ne croyez rien. Monte Hell­man n’est ni un pres­tidig­i­ta­teur, ni un mys­tifi­ca­teur, et ses images n’ont pas de dou­ble fond. Road to Nowhere sort quelques mois après The Cat, the Rev­erend and the Slave et partage avec lui beau­coup plus qu’un dis­trib­u­teur en France (Capric­ci). Il décrit, autant qu’il annonce, l’avène­ment d’une nou­velle ère dans notre rap­port aux images, qui s’ac­com­plit sous l’air d’un ren­verse­ment apaisé, d’une con­quête sere­ine. Une con­quête sans com­bat vis­i­ble, sans guerre appar­ente, mais irréversible et à l’is­sue de laque­lle le monde ne sera plus jamais le même. Et ceci, Monte Hell­man le fait le plus sim­ple­ment : en ne fil­mant rien que ce nou­veau rap­port au monde qui passe d’emblée par les images.

Road to Nowhere est bien le réc­it de la pré­pa­ra­tion puis du tour­nage d’un film dont le scé­nario s’in­spire d’un fait divers. Mais ici, le dis­posi­tif du “film dans le film” sert une tout autre ambi­tion que l’habituelle expo­si­tion, dans le plan, des couliss­es de l’im­age. Il y a bien longtemps que le dévoile­ment du dis­posi­tif ciné­ma ne fait plus événe­ment, comme dans Les Ensor­celés de Vin­cente Min­nel­li ou La Nuit améri­caine de François Truf­faut. Hell­man ne cherche aucune­ment à mon­tr­er le tra­vail du ciné­ma, ni même le sys­tème qui pro­duit les images. Ce n’est pas leur fab­ri­ca­tion qui l’in­téresse. Il ne cherche pas non plus à nous entraîn­er dans un abyme fic­tion­nel, comme on met deux miroirs en regard (le film et son tour­nage) pour pro­duire un jeu infi­ni de reflets. Son but n’est pas de nous per­dre, ni de nous don­ner le ver­tige. Il ne vise ni le revers, ni le gouf­fre des images.

Non. L’é­trange fas­ci­na­tion qu’ex­erce le film – et cette impres­sion qu’il donne de se con­tin­uer bien au-delà de ses deux heures – tient à sa plat­i­tude forcenée, une obsti­na­tion à tou­jours tout ramen­er sur le même plan, dans le même plan : la réal­ité, la fic­tion, le fait divers dont elle est tirée et toutes les images qu’elles sus­ci­tent. Tout se passe comme s’il n’ex­is­tait, entre ces modes, plus aucune dif­férence. La plat­i­tude de Road to Nowhere ne qual­i­fie pas son rythme – et l’en­nui qui pour­rait en découler – mais cette étrange dimen­sion dans laque­lle il s’in­scrit, dimen­sion des écrans, des fenêtres infor­ma­tiques, qui ont pro­liféré et troué la réal­ité de toutes parts. Le film repro­duit à son compte cette réal­ité trouée comme un gruyère et intè­gre à ces plans la mul­ti­tude d’im­ages qui fait, aujour­d’hui, la rumeur de notre monde.

On pour­rait, face à ce type de pro­jet, crain­dre la crise d’in­spi­ra­tion d’un ciné­ma qui ne trou­ve plus rien d’autre à filmer que sa petite tam­bouille. Mais Monte Hell­man ne nous par­le pas du monde du ciné­ma. Il nous par­le d’un monde – le nôtre – où le ciné­ma a per­du du poids (les appareils-pho­to 5D MarkII dont se ser­vent les per­son­nages tien­nent dans la main) et a infil­tré tous les domaines du quo­ti­di­en, privés comme publics. Tout le monde, aujour­d’hui, a apprivoisé caméras et micros, dont l’usage s’est sim­pli­fié. Tout le monde tourne, a tourné, ou tourn­era un film, long ou court, ama­teur ou pro­fes­sion­nel. La moitié des étu­di­ants font des études de ciné­ma. La domes­ti­ca­tion du matériel infor­ma­tique a per­mis à tout un cha­cun de mon­ter, de traiter ses images et Inter­net de les dif­fuser. Si bien qu’au­jour­d’hui, il devient rare qu’un événe­ment, quel qu’il soit, ne valide son exis­tence par un enreg­istrement. Le scep­ti­cisme finit par s’a­bat­tre sur ce qui ne ren­tre pas dans une image : si “cela” n’a pas été filmé, “cela” a‑t-il bien existé ? Avec la pro­liféra­tion des caméras de sur­veil­lance, télé­phones mobiles, web­cams, etc., le réel ne se perçoit plus que par l’in­ter­mé­di­aire d’une pro­thèse écranique. Trouée de fenêtres, la réal­ité se dou­ble d’une inter­face per­ma­nente et perd ses coor­don­nées car­di­nales.

Road to Nowhere ne racon­te, en défini­tive, rien d’autre. Il pose cette ques­tion si sim­ple, qui se pose à chaque instant à l’homme con­tem­po­rain : com­ment trou­ver son chemin dans cette forêt d’im­ages, ce nou­veau man­teau du monde ? Com­ment retrou­ver le Fait sous l’é­paisse couche d’in­for­ma­tions qu’il engen­dre comme une onde de choc ? Road to Nowhere ne mon­tre que cela : des gens qui se fil­ment du matin au soir, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, qui se fil­ment en dis­cu­tant, qui se fil­ment au tra­vail, qui se fil­ment pour pré­par­er un plan, pour s’a­muser, pour se sou­venir. Comme si la cer­ti­tude de trou­ver au moins un des­ti­nataire, per­du quelque part sur Inter­net ou dans une salle de pro­jec­tion, rendait néces­saire la con­ser­va­tion de chaque instant de sa vie. Puis – dialec­tique per­ma­nente – vient le temps de regarder ces images, de les digér­er : les images des autres, les images du passé (ces clas­siques que le réal­isa­teur visionne avec son actrice chaque soir du tour­nage, lâchant sys­té­ma­tique­ment “Quel chef‑d’œuvre !” sur le mot “Fin”). Puisqu’elles rivalisent avec le Temps, puisqu’elles dou­blent la total­ité des faits, les images ont besoin de ce petit peu­ple qui s’oc­cupe de les class­er, de les organ­is­er.

Un film sur aujour­d’hui serait donc un film où les per­son­nages passent leur temps à vision­ner des images en même temps qu’ils les fab­riquent. Road to Nowhere s’ou­vre sur un mou­ve­ment qui met par­faite­ment en jeu cet emboîte­ment du regard. Un cinéaste mon­tre un DVD de son film fini à la blogueuse qui en a écrit le sujet. Un lent et rep­tilien trav­el­ling-avant sur l’écran de son ordi­na­teur portable fond très lente­ment les deux cadres en un seul. Le générique du pre­mier film est aus­si le générique du sec­ond.

Oui, Road to Nowhere se fonde bien sur un fait divers. Une som­bre his­toire d’ar­naque à l’as­sur­ance vie, avec cadavre et sub­sti­tu­tion d’i­den­tités. Chaque per­son­nage tente, à sa manière, de s’en approcher. Le réal­isa­teur Mitchell Haven, fasciné par la fig­ure de Vel­ma Duran, femme fatale au cen­tre de l’af­faire et pré­ten­du­ment décédée, engage une actrice débu­tante dont il appa­raît petit à petit qu’elle fut prob­a­ble­ment la véri­ta­ble pro­tag­o­niste des faits. La blogueuse Nathalie Post, pas­sion­née par l’af­faire, a passé des années de sa vie à en ren­dre compte sur Inter­net, explo­rant ses moin­dres recoins. Lau­rel Gra­ham, engagée pour le rôle de Vel­ma Duran, imag­ine peut-être brouiller les pistes en incar­nant son pro­pre per­son­nage à l’écran, façon de se dis­culper en figeant ses fautes dans une image vernissée de ciné­ma. Bruno Broth­er­ton, enquê­teur pour une com­pag­nie d’as­sur­ances, se fait engager comme con­sul­tant, mais tra­vaille en infil­tré pour les intérêts de sa société, pre­mière vic­time de l’ar­naque en ques­tion.

En défini­tive, cha­cun des per­son­nages, égaré, agit comme s’il cher­chait l’his­toire du film. Et tous passent par l’im­age pour attein­dre au fait – le véri­ta­ble scé­nario de l’ar­naque. Est-ce donc là leur seule solu­tion pour touch­er l’événe­ment du doigt : le tourn­er (en film), le retourn­er dans tous les sens et, finale­ment, inces­sam­ment tourn­er autour ? Road to Nowhere nous dit plutôt ceci : l’ar­naque à l’as­sur­ance sur laque­lle le(s) film(s) se fonde(nt) n’ap­par­tient pas plus à la fic­tion qu’à la réal­ité. Le mur d’im­ages qui se dresse entre les faits et les per­son­nages les en éloigne tout autant qu’il les en rap­proche. Dans cet étrange amal­game, il n’est plus ques­tion de réel, de virtuel. Ni de fic­tion, ni de doc­u­men­taire. Il n’y a plus d’his­toire. Pas plus que de film ou de “film dans le film”. Il ne reste plus, juste­ment, que cette onde de choc de l’événe­ment, cette masse d’in­for­ma­tion con­tin­ue qui émane d’un fait, par où il survit à lui-même et qu’on pour­rait bien appel­er : la queue de la comète.

En ce qu’il cerne cet état de fait, Monte Hell­man est bien resté le plus pré­cisé­ment mod­erne des cinéastes améri­cains.

[CONTRE] L’État des choses (par Romain Genissel)

Se posi­tion­ner dans l’abusif camp du “con­tre” le dernier Monte Hell­man, masque sans doute tout le bien que promet­tait le retour du réal­isa­teur améri­cain, prin­ci­pale vic­time d’une indus­trie qui, à l’orée des années 1980, lais­sa quelques-uns de sa trempe sur le bas-côté d’une route qui, trop incon­fort­able, fut fer­mée pour travaux. Vingt ans d’absence passés à mon­ter des pro­jets, les voir naitre ou s’accidenter, Monte Hell­man a dû souf­frir et maudire ce satané sys­tème. Cette résur­rec­tion au ciné­ma, qui fait penser à celle de Mal­ick il y a quinze ans, tient donc d’un improb­a­ble retour qui, à l’évidence, intriguait. Il nous revient aujourd’hui avec un film sous forme d’énigme ésotérique, d’un état des choses comme on pou­vait dire à l’époque : une nou­velle Fin de par­tie éloignée de son macadam et des formes d’un ciné­ma qui se fab­rique sans pren­dre la peine de s’interroger.

Le retour au ciné­ma de Monte Hell­man aurait pu se traduire en deux écueils prin­ci­paux : celui de se con­tenter d’un ren­du formel passéiste et le choix d’un sujet désuet. Ce qui pour l’un fait fig­ure de bel ouvrage filmé avec l’appareil pho­to Canon 5 où les images, la manière d’explorer leurs déf­i­ni­tions et la gamme des nuances, appel­lent absorp­tion et intérêt plas­tique con­stants. Hell­man parvient à obtenir une com­po­si­tion qui, dénuée d’effets, offre à ses per­son­nages cet aspect fan­toma­tique qui par­ticipe à trou­bler ces fron­tières entre fic­tion et “réal­ité”, créa­tion et vie de tour­nage. Les lignes (déjà aléa­toires) de l’asphalte ont lais­sé place à un éclate­ment géo­graphique qui nous trans­porte dans de superbes quartiers de Rome, le West End de Lon­dres, près d’un lac ital­ien et dans l’escarpée Car­o­line du Nord. Le début du film sous forme de jeu de pistes, d’indécision per­pétuelle, a ceci de séduisant que sa topogra­phie sou­tient la puis­sante perte de repères dans laque­lle le puz­zle de séquences nous emporte dans un pre­mier temps. Aus­si, la quête ardue à laque­lle on nous con­traint a ceci de mys­térieux qu’elle est soutenue par un étrange crash et une rela­tion (mag­nifique­ment inau­gurée en Ital­ie) dont la beauté dépose un voile funèbre qui n’aura cesse de s’étendre.

Hell­man aime jouer avec son spec­ta­teur, le laiss­er s’égarer sur les lignes d’une route à deux voies dont l’horizon reste pro­fondé­ment incer­tain. Or, le mobile dans lequel on nous embar­que pour suiv­re ces sin­ueuses méan­dres, est équipé de vit­res tein­tées et de por­tières fer­mées à dou­ble tour, sans appel d’air. Le déroule­ment “indis­cern­able” de Macadam à deux voies par lequel seul le présent de la pel­licule venait défil­er a lais­sé place dans Road to Nowhere à une mécanique de réc­it sou­vent absconse et ter­ri­ble­ment éprou­vante. Inex­tri­ca­ble réseau de débou­ble­ment et de con­t­a­m­i­na­tion, le métafilm d’Hellman donne l’illusion de trou­bler son spec­ta­teur au tra­vers la dou­ble lec­ture, for­cé­ment intel­li­gente, de son réc­it labyrinthique. Or, ces mis­es en abyme se mor­dront bien­tôt la queue pour ne débouch­er, en vérité, que sur des miettes au goût amer et que l’on a déjà, par le passé, éprou­vé quelques prob­lèmes à digér­er. C’est ain­si que Road to Nowhere, à force de cou­ver son mys­tère, va se per­dre lorsque le tour­nage du film s’implantera et que les per­son­nages de l’équipe de tour­nage s’observeront, com­ploteront… Le cinéaste Michael Haven sera ren­du aveu­gle par une femme fatale (divine Shan­nyn Sos­sa­mon) et éminem­ment manip­u­la­trice. Pour le pire des clichés, il fini­ra par pleur­er devant des films, être aux pris­es à un com­plot somme toute ridicule.

Autant de con­fes­sions et de mis­es en abyme ne vont pas sans la lour­deur d’une entre­prise qui char­rie ici des élé­ments d’une extrême grav­ité. Mal­gré la note d’intention (une écri­t­ure a pri­ori impro­visée) ces jeux cérébraux déga­gent des relents passéistes qui ne séduisent pas ou plus. Sans doute l’expérience de Monte Hell­man, claire­ment défi­ni comme l’alter ego du cinéaste Haven, con­tient sa part de rancœurs suite aux innom­brables com­bats de coq qu’il a per­du face à l’exécutif. Soit, mais il y a comme une auto-fla­gel­la­tion désagréable, une charge impro­duc­tive à les voir s’accumuler, être con­fessé à l’écran en un con­stat défini­tif. Car si les piques inau­gu­rales dirigées con­tre le milieu d’Hollywood peu­vent faire sourire, le sérieux de la pein­ture méta affiche, à l’inverse d’un Mul­hol­land Dri­ve, une répéti­tion con­trite et une langueur inopérante. Monte Hell­man a beau not­er la lim­pid­ité de son réc­it, son film-essai appa­rait dans un geste impudique qui, der­rière un réc­it com­pos­ite, ne parvient pas à mas­quer sa dia­tribe frontale et assez pous­sive. Sorte de con­stat amer, manière pour Hell­man de trou­ver là un exu­toire, Road to Nowhere manque d’un bat­te­ment que le charme noir de ses images ne parvient à sauver. Car si filmer c’est tir­er (“to shoot is to shoot”), le bar­il­let de Monte Hell­man est trop chargé et dévoile surtout com­ment un franc-tireur se mur­mure ici affaib­lit et dés­espéré, comme un cinéaste d’un autre temps.