On a déjà dit que la Russie (cf Silent Souls d’Alekseï Fedortchenko, pro­jeté ven­dre­di) ce n’était pas de la rigo­lade. Et bien le Chili, pour d’autres raisons, non plus. C’était le menu au petit-déje­uner du jour. De fait, chaque film chilien dis­tribué à l’étranger évoque, au moins en fil­igrane, la dic­tature de la junte mil­i­taire dirigée par Pinochet. C’était déjà le cas de Tony Manero de Pablo Lar­raín, en creux, dis­crète­ment, avec cette his­toire de John Tra­vol­ta local. Le réal­isa­teur enfonce ici le clou, haus­sant d’un ton son geste ciné­matographique à l’oc­ca­sion de ce dernier film con­va­in­cant.

Le mys­tère plane sur le con­texte exact dans lequel se déroule Post Mortem, on appren­dra pourquoi. C’est un Chili gris-mar­ron, saisi dans une pho­to gran­uleuse et délavée qui sem­ble venir des années 1970. Le film adopte le point de vue de Mario, un vis­age osseux sur­mon­té d’un car­ré poivre et sel ; une vraie tronche de croque-mort. Pas si faux, il est un fonc­tion­naire rédi­geant les rap­ports d’autopsie de la morgue de l’hôpital. Il exhale la soli­tude ; son vis­age s’éclaire seule­ment à la vue de Nan­cy, la voi­sine d’en face au beau faciès douloureux, une danseuse de cabaret qu’il scrute de sa fenêtre avant de l’aborder dans sa loge. Une liai­son se pro­duit, sans élan, comme si les sen­ti­ments étaient anesthésiés. Avec une pré­ci­sion clin­ique, corps et vis­ages sont enfer­més dans des plans fix­es dont la durée fig­ure un épuise­ment qui vaut aus­si pour les per­son­nages. Le film décrit un cli­mat pesant et délétère, une réal­ité prosaïque sous laque­lle on entend gron­der l’imminence d’un virage his­torique dra­ma­tique. Quelques élé­ments vien­nent le soulign­er : une man­i­fes­ta­tion de jeunes com­mu­nistes dans la rue, le médecin légiste con­clu­ant à une mort suite à un pas­sage à tabac. Et surtout, la cel­lule com­mu­niste ani­mée par les mem­bres de la famille de Nan­cy.

Sans se dépar­tir de son ton glacial, sans accéléra­tion, la vio­lence de l’histoire se déchaîne. On fini­ra par appren­dre que l’on est bien le 11 sep­tem­bre 1973. Les descentes dans les habi­ta­tions des enne­mis objec­tifs de la dic­tature émer­gente rem­plis­sent, comme un vase com­mu­ni­cant, la morgue où offi­cie Mario. Des corps chosi­fiés s’empilent. Pré­cisé­ment à côté de l’histoire – il prend sa douche alors que la mai­son d’en face, hors champ, est assail­lie – notre croque-mort est rat­trapé par elle. Ce peut être, pour ce fonc­tion­naire civ­il devenu d’un coup servi­teur des mil­i­taires, l’occasion d’un acte de désobéis­sance, d’une action. Ce qu’il fait un peu, seule­ment un peu. L’hébétude de Mario face aux événe­ments est por­teuse d’un échec indi­vidu­el, mais il s’avère indu­bitable que ce corps est le récep­ta­cle d’une respon­s­abil­ité col­lec­tive, de ceux qui ont ren­du pos­si­ble l’avènement de régimes comme celui de Pinochet. Ni pour ni con­tre, mais d’une cer­taine manière com­plice. La valeur de Post Mortem est aus­si d’accéder à cette dimen­sion uni­verselle. Dans un plan final – certes appuyé comme quelques autres, mais ter­ri­ble­ment effi­cace – il fait de la cache où Nan­cy a trou­vé refuge un cer­cueil pour elle, mais il s’agit surtout du tombeau des illu­sions qu’il pou­vait encore entretenir sur lui-même.