Dans un vil­lage du bord de mer, quelques hommes d’âge mur sem­blent couler des jours pais­i­bles sous le même toit, vivant de cours­es de lévri­ers et autres menus plaisirs, dis­crète­ment inté­grés dans la pop­u­la­tion, sous l’œil bien­veil­lant de la femme de la mai­son qui veille à leur con­fort. Mais un inci­dent rap­pelle bru­tale­ment la sym­pa­thique com­mu­nauté à sa con­di­tion guère reluisante : ces gens sont des prêtres catholiques et leur mai­son un lieu d’ex­il, où ils ont été envoyés pour des fautes plus ou moins sérieuses mais toutes liées au grand inter­dit de leur Église (le sexe, voire la pédophilie pour cer­tains), et même cette nonne cen­sée garder un œil sur eux ne s’avère guère irréprochable. Un prêtre de l’ex­térieur est dépêché sur place pour élu­cider l’in­ci­dent et recadr­er ces bre­bis galeuses ; la tâche s’avér­era rude…

Jusqu’i­ci, le réal­isa­teur chilien Pablo Lar­raín nous par­ve­nait avec ses évo­ca­tions du régime de Pinochet, sous un éclairage som­bre (Tony Manero, Post Mortem) ou un peu plus lumineux (No). Son nou­veau film, El Club, sem­ble sig­ni­fi­er un déplace­ment de ses envies de cinéaste, en sor­tant des ornières de la recon­sti­tu­tion his­torique (même si on reste sur un sujet sen­si­ble, dans un pays mar­qué depuis longtemps par le catholi­cisme), mais aus­si en s’en­gageant un peu plus franche­ment sur la voie de la légèreté. Car El Club est drôle, d’une drô­lerie presque para­doxale, comédie noire où le comique tend à l’emporter sur la noirceur. Après avoir com­mencé, via une appari­tion aus­si cocasse que glaçante, par retourn­er comme un gant le spec­ta­cle inau­gur­al a pri­ori ras­sur­ant des petits vieux en vil­lé­gia­ture, il use de la pos­ture fron­deuse de ceux-ci (par­mi les comé­di­ens en papys per­vers, on relèvera une Anto­nia Zegers pour le moins savoureuse) pour faire éclater leurs turpi­tudes comme le refoulé que per­son­ne ne voulait voir jusque-là (étouf­fer : la vraie rai­son de l’ex­il). Dans les face-à-face et les bru­taux champs-con­trechamps qu’il orchestre, Lar­raín scrute les vis­ages et les regards entre déni et défi, et sous cette forme a pri­ori sim­ple laisse rebondir de l’un à l’autre la souil­lure humaine exposée ou à peine voilée, de sorte que per­son­ne, de l’en­quê­teur à ce mar­gin­al qui vient hanter les prêtres, ne puisse se pré­ten­dre indemne.

Toucher sans couler

Le film lui-même sem­ble régulière­ment rebondir pour éviter de som­br­er dans la gau­dri­ole comme dans le sérieux : entre la grav­ité des faits reprochés aux prêtres et leur atti­tude un brin crâne et prompte à rel­a­tivis­er dont le spec­ta­cle prête à sourire, se crée un équili­bre qui per­met de con­sid­ér­er le con­traste sans que l’un ou l’autre se voit atténué (on fait quand même face à des prêtres pédophiles). Même quand El Club men­ace de bas­culer dans la tragédie au prix d’une vic­time expi­a­toire, il se rat­trape in extrem­is pour met­tre (tou­jours en ricanant un peu) ces per­son­nages face à leurs respon­s­abil­ités. Lar­raín ne se pose pas en juge mais en obser­va­teur, se chargeant de nous ren­dre atten­tif aux hypocrisies sans refouler sa pro­pre jouis­sance devant l’é­clate­ment du refoulé : une pos­ture mesurée sans être tiède, qu’on ne lui reprochera pas.