Le pal­marès du 79ᵉ Fes­ti­val de Cannes affiche une couleur poli­tique un peu trompeuse, qui reflète mal la teneur d’une com­péti­tion (et plus large­ment d’une édi­tion) où de nom­breux films ont ten­té de se branch­er sur le tumulte de l’époque. Les prix attribués à Cow­ard (inter­pré­ta­tion mas­cu­line) et La Bola Negra (mise en scène) ont ain­si récom­pen­sé des réc­its d’émancipation queer dont l’élan romanesque se déploie au détri­ment de leur dimen­sion his­torique. Chez Lukas Dhont, cette sub­sti­tu­tion s’incarne par une oppo­si­tion sché­ma­tique entre la vio­lence du charnier de 14–18 et le safe space de revues mil­i­taires où les deux per­son­nages prin­ci­paux apprivoisent leur désir nais­sant. Plus gênant, la fresque épaisse de Javier Ambrossi et Javier Cal­vo s’attarde notam­ment sur une ébauche de romance liant Sebastián, un pha­langiste que l’on voit dans l’introduction intimer à sa mère d’exécuter le salut fas­ciste, et Rafael Rodríguez Rapún, le com­pagnon du poète Fed­eri­co Gar­cía Lor­ca, qui com­bat dans le camp répub­li­cain durant la guerre civile espag­nole. Le dénoue­ment du film est par­ti­c­ulière­ment embar­ras­sant : le resser­re­ment de la caméra sur Sebastián au milieu d’une foule acquise à la cause de Fran­co vaut comme relé­ga­tion hors du cadre de l’engagement fas­ciste du per­son­nage[1], pour se con­cen­tr­er sur la trame sen­ti­men­tale et mémorielle du réc­it. Pas­sons aus­si rapi­de­ment sur Fjord, auréolé d’une Palme d’or assez inutile – Mungiu était d’ailleurs le seul, par­mi les cinéastes en lice, à avoir déjà reçu la récom­pense suprême. La « poli­tique du doute » (et poli­tique du pire) sur laque­lle repose le mon­tage et la mise en scène con­stru­it une ambiguïté de façade per­me­t­tant de met­tre dos à dos l’intégrisme religieux et un sup­posé « wok­isme » qui, sous ses atours pro­gres­sistes, serait tout aus­si total­i­taire.

À point nommé

Certes, Mino­tau­re et Notre salut étaient moins ambiva­lents. Le sec­ond, très bien accueil­li à Cannes par la presse française, est repar­ti avec un prix du scé­nario qui a frus­tré ses défenseurs, quand bien même il sacre la qual­ité pre­mière du film, reposant sur une étude de per­son­nage fouil­lée et un tra­vail sur la langue (le par­ler d’aujourd’hui, les let­tres ter­ri­bles et belles que l’épouse d’Henri envoie à ce dernier). Mais la part poli­tique du fes­ti­val n’a jamais été plus sail­lante qu’en dehors des films. Ain­si, en amont du fes­ti­val, des cri­tiques légitimes sur le manque de diver­sité géo­graphique et cul­turelle des pro­fils retenus au sein de la com­péti­tion ; du dis­cours d’Andreï Zvi­aguint­sev au moment de recevoir son grand prix, durant lequel le cinéaste russe en exil s’est directe­ment adressé à Vladimir Pou­tine ; ou encore de la toni­tru­ante fronde du ciné­ma français con­tre la fig­ure de Vin­cent Bol­loré. Dès le pre­mier jour du fes­ti­val, une tri­bune pub­liée dans Libéra­tion a allumé la mèche de la poudrière, avant que la men­ace d’une mise au banc des sig­nataires soit brandie par le directeur de Canal +, Maxime Saa­da – engen­drant un clas­sique « effet  Streisand » (ironique­ment, l’actrice rece­vait cette année une Palme d’or d’honneur) et le ral­liement à la tri­bune d’acteurs inter­na­tionaux (Mark Ruf­fa­lo, Javier Bar­dem, etc.). Cette repoli­ti­sa­tion du fes­ti­val est salu­taire, même si elle a pu par­fois faire écran dans la récep­tion des films eux-mêmes. L’enthousiasme (voire l’emballement) autour de Notre salut peut ain­si s’expliquer par le con­texte poli­tique français (la men­ace de l’arrivée au pou­voir de l’extrême droite) et le con­tre­point qua­si immé­di­at que le film pro­pose à Les Rayons et les Ombres de Xavier Gian­no­li), tan­dis que ses dia­tribes con­tre les poli­tiques macro­nistes, même les plus appuyées, ont ravi. En cela, son titre inter­na­tion­al, « A Man of His Time » (un homme de son temps), s’applique autant à la fig­ure veule d’Henri qu’à celle d’Emmanuel Marre, dont le film tombait à point nom­mé.

Cela n’a pas été le cas de l’autre film français présen­té en com­péti­tion se déroulant sous l’Occupation. Moulin de Lás­zló Nemes sem­ble quant à lui avoir trébuché dans un trou noir, au point qu’il n’a qua­si­ment pas été dis­cuté, la faute à une tenaille qui s’est instal­lée autour du film, avant et après sa pro­jec­tion. Avant : la messe parais­sait dite au regard de l’étrangeté pro­fonde du pro­jet (Gilles Lel­louche en Jean Moulin, filmé par le réal­isa­teur du Fils de Saul, le tout financé par TF1) – y com­pris dans nos rangs, où l’on red­outait le film plus qu’autre chose. Après : au cours d’une con­férence de presse assez cat­a­strophique, Nemes n’a pas arrangé ses affaires en livrant une réponse par­ti­c­ulière­ment mal­adroite suite à une ques­tion piégeuse adressée à son acteur. Le film vaut pour­tant bien mieux que cette dou­ble image qui lui a col­lé à la peau : Nemes dépeint l’Occupation comme un labyrinthe plongé dans la pénom­bre où la fig­ure de Moulin, en « résis­tance » lit­térale, essaie de se fray­er un chemin (d’abord vers la vie, puis vers la mort). Le film, qui se revendique de Melville et de la pho­togra­phie de Bras­saï, orchestre un bal­let d’ombre d’une splen­deur aus­si majestueuse que par­fois suf­fo­cante pour accom­pa­g­n­er Moulin aux portes de l’enfer. Sans doute, le par­ti pris déton­nait au sein de la sélec­tion, mais la minu­tie de sa mise en scène, qui joue beau­coup sur le hors-champ et la pro­fondeur du noir, est très éloignée de la car­i­ca­ture de film tor­tion­naire qu’on en a faite.

Merci Alain Cavalier

Quid, plus glob­ale­ment, du ciné­ma français, qui débar­quait avec une délé­ga­tion de films cette année astronomique, en com­péti­tion mais aus­si ailleurs ? Fait rare, les films préférés au sein de la revue sont presque tous français : le sub­lime Mer­ci d’être venu d’Alain Cav­a­lier, Soudain de Ryū­suke Ham­aguchi, Moulin donc, mais aus­si La Gradi­va de Marine Atlan ou Les Roches rouges de Bruno Dumont. Des films fort dif­férents, qui se sont dis­tin­gués dans un fes­ti­val où le gros du ciné­ma français a sou­vent paru tra­vail­lé par son sur­moi lit­téraire. His­toires par­al­lèles, La Vie d’une femme ou même Notre salut par­taient ain­si d’une matière écrite (un roman, un pam­phlet, des let­tres) struc­turant l’agencement du réc­it, tan­dis qu’His­toires de la nuit adap­tait le livre de Lau­rent Mau­vi­g­nier. À ce poids de la lit­téra­ture ont répon­du les dis­posi­tifs qua­si expéri­men­taux de Dumont ou Ham­aguchi (qui tente d’inventer une hétéro­topie lan­gag­ière et humaine), tan­dis que Cav­a­lier, en agençant une suite de chutes de son jour­nal filmé, parachève son œuvre avec une ultime pièce dont les visions du ciel et les éclats chro­ma­tiques évo­quent par­fois Adieu au lan­gage de Jean-Luc Godard. « Mer­ci d’être venu », mag­nifique titre, pour­rait être aus­si la maxime de cette édi­tion qui, en dépit de son ambiance élec­trique, s’est aus­si imposée comme la meilleure de mémoire récente, si l’on com­pile les films accom­plis et ceux, plus bizarres et sin­guliers (exem­plaire­ment Hope de Na Hong-Jin, qui devrait sor­tir dans un mon­tage légère­ment revu). Cette année, le fes­ti­val fut, au-delà de ses défauts habituels (un mélange hasardeux de glam­our et de grandes déc­la­ra­tions poli­tiques ; une foire annuelle du ciné­ma d’auteur déguisée en pèleri­nage cinéphile) le théâtre d’un petit décen­trement : les films les plus réus­sis ont tous sur­pris (mêmes ceux que l’on attendait au tour­nant) et la plu­ral­ité des propo­si­tions des­sine une année ciné­matographique déjà d’un haut niveau.

Notes

Notes
↑1 Par ailleurs rapi­de­ment traité : plus tôt, au détour d’une réplique, il con­fi­ait s’être retrou­vé dans ce camp un peu par hasard.