Si le ciné­ma de Mungiu quitte la Roumanie pour la Norvège (en par­tie : Sebas­t­ian Stan joue un père de famille orig­i­naire de Bucarest), son cap esthé­tique ne change pas. Il s’agit tou­jours de cul­tiv­er l’am­biva­lence en instal­lant un cer­tain nom­bre de pistes main­tenues à l’état d’indécision. Si elles peu­vent être d’importance ou de nature rel­a­tives, elles par­ticipent toutes à creuser l’impression d’une com­plex­ité, en cela que le spec­ta­teur doit reli­er les points entre eux, com­pléter ce qui manque, pro­jeter dans un geste ou un regard abrupt la trace d’un mal plus pro­fond. On pour­rait voir dans ce principe une invi­ta­tion du cinéaste à penser ses films avec lui, mais cette « poli­tique du doute » vire très sou­vent chez lui à la mécanique nar­ra­tive implaca­ble – voire au soupçon du pire. Famille très chré­ti­enne et con­ser­va­trice, les Ghe­o­rghiu s’installent dans un vil­lage où leurs valeurs tra­di­tion­nelles tranchent avec le pro­gres­sisme norvégien mât­iné de raideur puri­taine. Des bleus sur le dos de l’aînée ado­les­cente, dont il nous est sug­géré qu’elle a pu se bless­er dans un autre con­texte, valent aux nou­veaux arrivants un sig­nale­ment auprès des ser­vices de pro­tec­tion de l’enfance qui, ni une ni deux, enga­gent une procé­dure pour retir­er aux par­ents la garde de leurs enfants. L’horizon dis­cur­sif est alors surligné par un détail : alors que Lis­bet (Renate Reinsve), la mère de famille, accueille chez elle les enseignants venus lui annon­cer le lance­ment de la procé­dure, le dra­peau de la Norvège, der­rière une vit­re et sec­oué par le vent, appa­raît en arrière-plan. La sit­u­a­tion est inter­rompue par l’arrivée de deux enfants plus jeunes, que Lis­bet fait mon­ter à l’étage pour pour­suiv­re la con­ver­sa­tion. À son retour dans le salon, la posi­tion de la caméra a changé ; cette dernière se tient désor­mais dans l’axe du dra­peau, manière de sig­naler la mise en place d’un piège bureau­cra­tique qui va essor­er le cou­ple, en lutte con­tre le sys­tème judi­ci­aire. La sincérité de ce dernier fera elle aus­si l’objet d’un soupçon : l’institution veille-t-elle seule­ment à pro­téger les enfants, ou ses actions préven­tives sont-elles le fruit d’une dis­crim­i­na­tion religieuse à l’égard de ces semi-étrangers ?

Le dis­posi­tif judi­ci­aire qui en découle (ren­dez-vous avec des avo­cats, pré­pa­ra­tion du procès civ­il, inter­roga­toires au tri­bunal) se greffe à de cour­tes scènes qui per­me­t­tent d’effleurer de nom­breux pôles d’ambiguïté : prosé­lytisme, vio­lence psy­chique, malveil­lance, racisme, antire­li­giosité… Mais par sa manière de ne jamais tranch­er, Mungiu adopte une posi­tion con­fort­able, celle d’un obser­va­teur loin­tain qui peut met­tre dos à dos l’hypocrisie du pro­gres­sisme et l’intégrisme religieux, pour jauger de la médi­ocrité de cha­cun. Comme sou­vent avec lui, l’incertitude passe aus­si par des pointes de fan­tas­tique : à ce titre, le dernier plan, assez gra­tu­it, vaut comme une couche métaphorique sup­plé­men­taire pour épais­sir encore davan­tage son édi­fice. La ten­ta­tive est toute­fois ici trop volon­tariste pour qu’on ne voie pas l’intention à l’œuvre, et le sur­gisse­ment du mys­ti­cisme fait dès lors plouf.