Les pre­miers plans de La Bola Negra ressem­blent à des pho­togra­phies ani­mées : les angles rognés du cadre pro­duisent un effet vin­tage, tan­dis que des sil­hou­ettes posent au cen­tre de l’image dans un décor rur­al de l’Espagne de 1937. Une attaque aéri­enne vient bien­tôt injecter du mou­ve­ment dans cette fix­ité, tan­dis que s’élève une musique empha­tique – les paroles de la chan­son com­mentent l’action à la façon d’un chœur antique. Très vite, la séquence bas­cule dans une grandil­o­quence baroque, cul­mi­nant lorsque le jeune Sebastián escalade une stat­ue de saint Sébastien en prenant appui sur les flèch­es qui transper­cent le corps de pierre. La Bola Negra affiche de la sorte ses vel­léités épiques, bien­tôt pro­longées par la struc­ture romanesque du réc­it, puisque sa nar­ra­tion entrelace trois con­textes his­toriques (1932, 1937 et 2017) afin de suiv­re trois hommes de milieux dif­férents. Toute la ques­tion sera de savoir ce qui les unit, hormis leur homo­sex­u­al­ité com­mune.

La recon­sti­tu­tion de deux épo­ques dis­tinctes sert avant tout d’écrin à une icono­gra­phie gay qui met en scène des acteurs aux allures de man­nequins. Dans le seg­ment situé en 1937, un jeune fas­ciste, Sebastián, doit veiller sur un pris­on­nier répub­li­cain blessé, mêlant la fig­ure du mar­tyr chris­tique à une éro­ti­sa­tion de la viril­ité mil­i­taire, tan­dis que la péri­ode de 1932 s’intéresse à un twink qui cache son homo­sex­u­al­ité pour inté­gr­er un club pres­tigieux. La péri­ode con­tem­po­raine débute quant à elle avec les ren­con­tres Grindr d’un trente­naire au physique moins stéréo­typé, qui doit bien­tôt s’occuper de l’héritage de son grand-père. Si les pre­mières scènes sont portées par une bizarrerie camp, ces rup­tures sont canal­isées par des enjeux nar­rat­ifs assez con­ven­tion­nels (des romances, un com­ing-out dif­fi­cile, la ques­tion de la trans­mis­sion) et débouchent sur une imagerie tim­o­rée (on est plus proche d’un soft porn un peu mièvre que de Derek Jar­man). Même la machine nar­ra­tive manque de brio : les trois trames piéti­nent, alors que l’ambition his­torique du film achoppe sur une cer­taine incon­séquence poli­tique – par­ti­c­ulière­ment dans le seg­ment situé en 1937, qui met sous le tapis l’en­gage­ment fran­quiste de Sebastián. Javier Cal­vo et Javier Ambrossi peinent par ailleurs à trou­ver leur con­clu­sion : le film n’en finit plus de finir, alors qu’il a per­du son souf­fle depuis déjà bien longtemps.