Depuis Cham­bre 212, le ciné­ma de Christophe Hon­oré se donne des atours proustiens. À une médi­ta­tion sur le temps, Mariage au goût d’orange ajoute le défi de la choral­ité en faisant la chronique d’un jour de noces dans la Bre­tagne de la fin des années 1970. D’in­spi­ra­tion auto­bi­ographique, l’intrigue, d’abord pen­sée pour le théâtre (la pièce Le Ciel de Nantes) adopte une unité de lieu et d’ac­tion à laque­lle s’a­joute une poignée de flash­for­wards qui révèleront le des­tin du mar­ié, Jacques (Paul Kircher), et de sa sœur, Claudie (Adèle Exar­chopou­los). Le film cherche juste­ment à aus­cul­ter un groupe (en l’occurrence ici une famille) à dif­férentes échelles : l’une micro­scopique (le poids d’une journée) et l’autre macro­scopique (les sauts tem­porels et la logique mémorielle). Mal­heureuse­ment, on peine à éprou­ver le sens presque organique de la durée qui con­stitue, dans ses occur­rences les plus réussies, l’un des intérêts majeurs du film choral. On trou­ve déjà les indices de cet écueil dans la scène d’exposition : afin de gag­n­er en naturel, l’action com­mence presque in media res, dans un mou­ve­ment d’agitation col­lec­tive juste avant la céré­monie, au moment où les invités rejoignent leurs voitures respec­tives. L’im­pres­sion de chaos est surtout véhiculée par une série de laborieuses entrées et sor­ties de scène : le mon­tage est trop rapi­de pour pro­cur­er un sen­ti­ment de réel et les dia­logues sont démon­strat­ifs (un exem­ple par­mi d’autres : dès les pre­mières min­utes, Claudie racon­te son his­toire per­son­nelle à un cer­cle de proches qui, de toute vraisem­blance, est au fait de ses déboires affec­tifs), quand ils ne réduisent pas les indi­vidus à de vul­gaires stéréo­types (le per­son­nage de Vin­cent Lacoste). En bref : les gens cri­ent pour paraître spon­tanés et s’agitent pour fein­dre le désor­dre. D’une théâ­tral­ité con­v­enue, le film enferme le groupe dans les mailles de son scé­nario.

Quelques séquences peu dévelop­pées lais­sent néan­moins percer le regard d’un enfant (peut-être le dou­ble d’Honoré) qui garde une réminis­cence du drame, sans que le réc­it aille au bout de cette idée, restant dans une zone lim­itro­phe entre l’omniscience et la sub­jec­tiv­ité. Cette hési­ta­tion n’est pas le signe d’une indéter­mi­na­tion fer­tile. Elle est plutôt le symp­tôme d’une inca­pac­ité à faire un choix entre la pein­ture d’une époque et l’exploration mémorielle vers laque­lle le film paraît ten­dre. Dans la con­ti­nu­ité de son tra­vail d’adaptation du Côté de Guer­mantes pour le théâtre (il rem­plaçait alors les aris­to­crates par des vedettes des années 1970), Hon­oré cherche en quelque sorte à trou­ver une forme retran­scrivant l’essence de cette décen­nie. Mais de cette péri­ode, Hon­oré ne retient que des clichés : la vio­lence mas­cu­line décom­plexée (pas un, mais deux per­son­nages bat­tent femmes et enfants), la mort de Claude François (et le lot de blagues qui va avec), la Renault 12 ou encore le Tang (la bois­son en poudre à l’o­r­ange à laque­lle fait référence le titre). Pire : une con­ver­sa­tion sur les tor­tures infligées aux indigènes pen­dant la guerre d’Algérie se dilue sans honte dans les méan­dres d’un mélo­drame.